Je l'entendis haleter. Elle murmurait: «Que dis-tu?»

--Mon dieu, tu comprends bien... Je dis qu'un enfant, de toi, ce serait

encore toi, rien que toi, et je l'aimerais, Madeleine, bien sûr... Songe

donc! Un enfant qui t'aurait sauvée, et qui serait l'enfant de

Madeleine!

Elle fit un cri, faible; puis sa tête sur mon épaule devint lourde et ne

bougea plus.

Je continuais, expliquant que la trahison et le mensonge, seuls, font la

faute, et que d'être victime on n'est pas responsable; que devant une

nécessité de sa maladie, mon égoïsme devait se taire; qu'un besoin de la

nature ne saurait entacher l'amour ni souiller la vertu; qu'un savant ne

peut pas être jaloux d'un remède, etc...

Je parlais, et, sur mon épaule, la tête, immobile et lourde, paraissait

écouter avec attention. Je n'entendais même plus la respiration de

Madeleine, et, lorsque après avoir parlé longtemps, je sollicitai enfin

une réponse, un mot, je m'aperçus que la malheureuse était évanouie.

Mes soins la ranimèrent enfin.

En me voyant penché vers elle, ma femme eut un visage d'épouvante et

d'horreur; elle me repoussa de toute sa force, et s'écria:

--Laissez-moi!

Elle regardait loin devant elle, fixe et dure.

--Madeleine, c'est moi... Tu ne me reconnais donc plus?...

Je voulus la prendre dans mes bras, mais elle se dégagea encore.

--Vous m'avez offensée gravement. Laissez-moi. Sortez.

--Tu ne m'as pas bien compris, Madeleine, si tu te fâches...

--Sortez.

Si mal que je connaisse les femmes, je sais qu'il vaut mieux ne pas les

contrarier, et je me retirai dans une chambre voisine.

J'étais triste, mais pas un instant, l'idée ne me vint que j'avais pu

gâter notre vie toute entière, en une seule minute. Je me disais: «Elle

a mal interprété ma pensée; un bon sommeil la calmera.» Mais le

lendemain, ma femme m'évitait: j'essayai de lui parler, le plus

doucement du monde:

--Madeleine...

Elle se détourna sans répondre, et s'enferma dans son boudoir. A travers

la porte, je dis:

--Au revoir, Madeleine. Il faut que je sorte. Tu ne veux pas me dire au

revoir, mon petit?

J'écoutais, avec le coeur battant. Pas un mot. Je repris:

--Tu me fais du chagrin. Au revoir, Madeleine.

Je partis, et, au retour, je trouvai, sur ma table, une lettre. A la vue

de cette enveloppe et de la chère écriture, j'eus peur. Quand les femmes

écrivent ce qu'elles ont à dire, il faut trembler. Je ne le savais pas,

mais je le sentis, rien qu'à décacheter l'enveloppe. Et je lus:

«Jacques, vous m'avez fait l'injure la plus grave que vous pouviez

trouver, et plus de mal que vous ne pouvez savoir. Le mal, je vous le

pardonne à cause de votre inconscience; mais je n'oublierai jamais. Je

ne le pourrais pas, même si je le voulais. Je ne soupçonnais point qu'il

y eût sur la terre un homme capable de proposer à sa femme la honte et

l'abjection. Vous me l'avez appris. Comment ai-je pu jusqu'ici me faire

illusion sur vous? Je rougis de vous avoir approché. Le souvenir de

notre intimité me fait horreur comme une souillure. Ne croyez pas que je

parle dans la colère. Vous avez brisé quelque chose en moi, et ce n'est

pas seulement l'amour que je portais à mon mari, c'est encore ma

jeunesse et ma vie, toutes les fiertés de mon âme que j'avais confiée à

votre garde, et que vous avez salie à tout jamais, par la révélation du

vice. Oh! je sais bien ce que vous répondez! Vous ne comprenez même pas

votre crime. Vous aviez le désir de préserver ma santé contre je ne sais

quelle maladie, n'est-ce pas? Et, parce que vos médecins ont déclaré

qu'une maternité serait nécessaire à ma guérison, parce que leur

prétendue science (qui me répugne, entendez-vous, monsieur?) vous refuse

l'espoir d'être père vous-même, vous avez eu cette ingénieuse idée, bien

logique, vraiment, de souhaiter que le premier passant venu... Je n'ose

même pas écrire ce que vous avez pu me proposer! Mon Dieu, qu'ai-je donc

fait de mal pour subir une telle honte! Oui, je la méprise et je la

déteste, la science qui s'arroge le droit d'examiner les plus chastes

secrets, et qui ose formuler des remèdes infâmes pour les mystères de

l'intimité et de l'amour! De l'amour? Puis-je donc proférer ce mot-là,

en parlant de vous? Oui, je l'exècre, la science, qui a dépravé votre

sens moral, jusqu'à ce point! Elle a tué en vous toute délicatesse et

tout honneur, car je ne veux pas croire qu'un homme, créé par Dieu,

vienne au monde avec des sentiments pareils! Je vous fais la grâce de

penser qu'on vous a perverti, et que l'habitude de tout regarder à

travers le matérialisme de vos théories a pu seule vous conduire à cette

dépravation. Vous voyez que je connais vos excuses, et que vous pouvez

vous abstenir de les développer vous-même. Elles ne feront pas,

d'ailleurs, que le crime ne soit accompli, et, bien loin d'atténuer mon

dégoût, elles l'augmentent. Vous n'avez pas compris que j'aimerais mieux

mourir cent fois, plutôt que de me prêter à vos combinaisons cyniques.

Vous n'avez rien compris de moi, pas même ma tendresse, et j'ai vécu

quatre années près de vous, sans que la curiosité vous vînt de savoir

qui je suis. Vous avez dit que vous m'aimiez, et vous ne me connaissez

même pas! Quand j'y songe, une sueur de honte me monte au front. Pendant

quatre ans, alors que je me croyais aimée, j'ai été votre chose et votre

jouet! Et cela doit vous sembler tout simple de consentir à ce que

n'importe quel autre vous remplace dans un acte qui fut banal pour vous

et qui n'avait, à vos yeux de savant, que l'importance d'une fonction

naturelle! Où suis-je tombée? Maintenant je le sais: tandis que vous

m'entraîniez dans votre ordure, je pensais m'enlever au ciel, et ma

stupide naïveté s'extasiait dans le sacrifice de mon corps et de mon

âme! Je me croyais au paradis, et j'étais dans la fange! Quel réveil!

Non, vous ne m'avez jamais aimée, et vous ignorez ce que c'est que

l'amour! Vous m'avez trompée et jouée pendant quatre ans! C'est fini. Je

vois clair en vous comme dans mon passé, et je voudrais être morte sans

l'avoir vécu. Ne suis-je pas morte, d'ailleurs? Je sens que vous m'avez

tuée. Cela doit vous importer peu. Il convient cependant que vous le

sachiez, afin de m'épargner toute tentative d'explication ou de

plaidoirie. Je ne vous connais plus. Je ne vous déteste même pas. Et je

ne vous dis même pas adieu, car vous n'existez déjà plus. Je vous dis

seulement ma décision...»

Ici, la lettre s'arrêtait; puis, d'une autre plume, elle reprenait, plus

calme, et l'on voyait que la malheureuse enfant, alors qu'elle annonçait

sa décision, ne la connaissait pas elle-même, et qu'elle avait dû

s'interrompre pour réfléchir.

Et moi, arrivé à ce point de ma lecture, je la voyais, pensive et

douloureuse, cherchant dans sa pauvre tête malade; et je voyais son

visage pâle et défait, ses yeux plus bleus qu'à l'ordinaire, dans leurs

orbites bistrées par la fatigue; et je voyais ses cheveux dénoués,

coulant sur son peignoir, à flots; et ils coulaient comme des larmes.

Alors, moi aussi, bien que ne croyant pas en Dieu, je murmurais: «Mon

Dieu!» Atterré, je songeais, sans pouvoir penser, et j'étais plein

d'épouvante, plein de remords aussi, car, bien évidemment, j'avais fait

du mal, et je m'en apercevais trop tard.

Comme Madeleine s'arrêtant d'écrire, j'avais arrêté ma lecture: les

lignes noires se brouillaient sous mon regard, et je demeurai longtemps

dans une sorte d'hébétude. Puis, machinalement, je poursuivis.

Dans la seconde partie de sa lettre, ma femme déclarait ne point vouloir

demander le divorce, contraire à ses principes. Elle se retirerait dans

sa famille et ne me verrait plus...

Elle avait signé la lettre de son nom ancien, le nom de son père, et du

prénom adoré, elle n'avait mis que l'initiale...

C'est bizarre: la sincérité dégage, sans nul doute, une électricité

psychique, car je n'eus pas, un seul instant, l'espoir de me disculper

et de reconquérir Madeleine. Une sensation d'irrévocable m'avait pris et

me possédait tout entier. Je contemplais la lettre comme un gouffre sans

fond, et j'avais le vertige, et je me sentais tomber, tomber, avec

Madeleine, et pourtant séparé d'elle, au fond de ce gouffre: et nous

étions morts tous les deux.

Ah! ma vie, jusqu'alors, avait été trop belle, trop bonne! Faut-il

qu'avec un mot on puisse ruiner tant de choses et tuer deux êtres à la

fois?

Quand un peu de force me revint, je me levai, allant vers la chambre de

Madeleine. Je vous ai dit que je n'espérais pas la fléchir mais j'allais

tout de même. Sans doute, l'instinct de la conservation me poussait

comme une bête. D'ailleurs qu'aurais-je pu dire pour ma défense,

puisqu'on se comprenait si mal?

La chambre de Madeleine était vide. La servante me dit:

--Madame est sortie.

--Quand rentrera-t-elle?

--Madame n'a rien dit.

Je courus chez mon beau-père.

--Je ne sais pas ce que vous avez pu lui dire, mais vous avez eu tort,

mon ami. La pauvre enfant est toute bouleversée. Vous n'allez pas vous

affoler aussi! Eh quoi? Mon grand savant est-il donc si mal en

équilibre? Cette sagesse, qu'en fait-on? Voilà que vous vous énervez

comme ma fillette! Ayez un peu de patience et de calme. Tout

s'arrangera. Je connais les femmes.

Hélas! il ne les connaissait pas plus que moi! Puis, est-ce que cela

existe, les femmes? Est-ce qu'on peut établir, dans la classification

des êtres, une catégorie qui s'appelle: les femmes? Chacune est femme

pour son compte, et ne ressemble pas aux autres.

Bien plus, je crois que chacune est, à elle seule, plusieurs femmes tour

à tour, et que des âmes nouvelles se succèdent en chacune.

La mienne en a donné la preuve.

Brusquement, elle est devenue autre; une seconde âme s'est installée en

elle. La pauvre petite l'avait dit: Madeleine était morte! Une secousse

trop violente avait renversé son esprit, qui se rénova.

Quand la crise de douleur fut passée, elle ne parut garder aucun regret,

aucun souvenir. On m'a rapporté qu'elle se montrait calme, et même gaie,

plus gaie qu'auparavant. Ses parents pensèrent, d'abord, qu'elle jouait

une comédie de sérénité. Mais ils se trompaient: cette tranquillité

était sincère, et bientôt on le reconnut.

--Je n'y comprends rien, disait son père.

Et moi, j'entendais tout cela sans plus essayer de comprendre.

J'attendais un changement nouveau, car l'espoir ne meurt jamais.

Mon beau-père essaya de nous rapprocher, mais vainement.

--Ce sera pour plus tard, dit-il.

--Oui, répondis-je, plus tard...

J'y croyais un peu, pas beaucoup: sait-on ce qu'on croit et ce qu'on ne

croit pas?

J'appris avec bonheur que la santé de Madeleine s'améliorait de jour en

jour.

L'hiver suivant, ma femme reparut dans le monde, et cela me surprit un

peu: je l'avais connue casanière, et jalouse de recueillement.

--C'est étonnant comme elle change, disait son père.

Elle dînait en ville, suivait les spectacles, assistait aux soirées

dansantes, et dansait...

Puisqu'elle semblait jouir de l'existence adoptée par elle, n'était-ce

pas au mieux? Je me disais: «Elle n'est point heureuse, mais, du moins,

elle s'amuse, elle se distrait. Je suis seul à souffrir, et c'est une

consolation.»

Elle avait interdit de prononcer mon nom; elle ne parlait plus de moi et

même paraissait ne plus penser à moi.

J'attendais toujours, et je travaillais pour penser moins.

Au bout d'un an, je sus que la pauvre chérie devenait de plus en plus

mondaine, joyeuse de tout, accueillante à tous les plaisirs; d'elle, on

citait des mots alertes, et souvent même un peu légers.

Les naufragés · 第 44 / 49 题