Que ma femme m'ait trompé, je ne le nie point; mais que je lui en
veuille ou que je l'en blâme, c'est faux. Je n'en ai pas le droit. J'ai
mérité ce qui nous arrive: elle en est victime plus que moi, et je
serais une brute si je me permettais de me plaindre avant de la
plaindre. Depuis sa faute, elle n'est pas heureuse, elle ne l'est plus,
elle ne le sera jamais, et c'est ma faute! J'ai gâté, par ma sottise, la
vie de cette chère et délicieuse enfant dont j'avais la garde et le
soin; cette pauvre petite âme, si pure, si honnête, si naïvement
sincère, je l'ai dépravée sans le vouloir, je l'ai conduite à sa misère.
Ah! je suis un bien grand coupable!
Mon Dieu! j'ai mon excuse, aussi. J'ignorais trop les femmes, et je n'ai
pas compris la mienne. Est-ce bizarre, qu'on puisse être à la fois et
capable et stupide? On m'accorde, dans le monde, le renom d'un esprit
éclairé, sagace, pénétrant: on a bien tort, et si l'importance de mon
oeuvre scientifique m'a rendu célèbre, si elle profite au monde entier,
si les qualités de mon intelligence ont servi à tous, elles ont du moins
desservi un homme sur la terre, et c'est moi. La logique m'a perdu: il
ne faut pas trop de logique avec les femmes!
Mais comment pouvais-je deviner? J'ai toujours vécu dans l'étude et dans
l'abstraction. Niaisement, j'ai considéré la sensibilité féminine comme
une formule avec des chiffres, que l'on peut traiter par l'algèbre; mais
j'oubliais une _donnée_, et le savant travaillait en écolier.
Dire, pourtant, que j'ai cru remplir un devoir! Je fus criminellement
loyal. Jugez-en.
*
* *
Madeleine était beaucoup plus jeune que moi; je l'avais connue toute
petite. Son père était mon compatriote et mon aîné de dix ans: il
installait sa vie quand la mienne commença. L'existence parisienne,
après nous avoir rapprochés tout d'abord, bientôt nous éloigna, et
quand, par hasard, nous nous retrouvâmes, sa fille était grande et
belle. Entre temps, mes travaux avaient obtenu le succès que vous savez,
et, dans la famille de mon ancien ami, on suivait, avec une sympathie
réelle, la réussite de mes efforts.
Que de malheurs on eût évités, si cette sympathie avait pu être moins
vive et moins sincère! La jeune fille, habituée à n'entendre prononcer
mon nom qu'avec un enthousiasme joyeux, en arrivait à me considérer
comme un phénix, et sa complaisante imagination me parait de toutes les
vertus: j'étais le plus noble caractère, l'esprit le plus droit, l'âme
la plus franche qu'on pût rencontrer par le monde, un type de beauté
morale! Mais de toutes les vertus que l'on me prêtait devant elle, nulle
ne la touchait plus que mon indulgence aux faiblesses humaines, et cette
pitié que m'inspire la souffrance des êtres, toujours victimes, jamais
coupables: sa bonté naturelle s'enchantait de mes théories
philosophiques; elle voyait en moi une sorte de prêtre ou d'apôtre,
prêchant par la science un dogme de charité, et pour elle je revêtais le
prestige que la religion ne manque jamais d'exercer sur les jeunes
esprits.
Ces imaginations n'allaient pas sans me décerner, du même coup, un
physique idoine à mon rôle de prophète, et la fillette de quinze ans me
croyait chauve, caduc, barbu de blanc, courbé sur un bâton et déjà vers
la terre. Aussi fut-elle stupéfaite de voir un homme dans la force de sa
trente-cinquième année; je ne bénéficiai que trop de ce contraste:
presque je parus jeune et beau.
Après une rencontre fortuite, les relations anciennes avaient repris
entre le père de Madeleine et moi: nous étions l'un et l'autre charmés
de nous revoir; je fréquentais la maison. Comment vous dirai-je ceci? La
malheureuse jeune fille, peu à peu, s'éprit du philosophe. Je ne
songeais nullement à elle. Son âge et sa grande fortune n'en faisaient
point une fiancée pour moi, qui suis pauvre et de goûts modestes.
D'ailleurs, l'idée du mariage ne m'occupait en aucune façon, et, pour
que je devinsse un époux, il fallut bien qu'on y pensât à ma place.
Jusqu'à dix-neuf ans, Madeleine refusa tous les partis. On s'étonnait.
Sa mère, enfin, devina son secret et obtint des aveux; le père me
raconta ce roman enfantin, que je pris d'abord en riant. La jeune fille
en fut blessée. Comme je ne me souciais point de troubler la
tranquillité de cette charmante famille, je fis mes visites plus rares,
et finalement je les supprimai tout à fait.
Mais j'avais choisi, paraît-il, le meilleur moyen d'être désiré
davantage. La petite demoiselle devint triste et tomba malade. Bref, on
nous maria. J'avais trente-huit ans quand ma femme atteignait sa
vingtième année.
Nous fûmes bien heureux.
Madeleine était douce, tendre, dévouée, point jalouse de mes travaux,
plus ardente que moi-même à les voir réussir. Elle m'aimait
perpétuellement et si bien que j'en avais presque honte. Elle épiait mes
goûts, m'entourait de soins, attentive à ne rien laisser paraître de son
dévouement; toutes les préoccupations de son esprit se concentraient sur
moi, et rien ne la rendait plus heureuse que de me savoir content...
Oui, j'avais un peu honte d'être aimé de la sorte; j'avais honte de ne
répondre qu'imparfaitement à une tendresse si jeune et si complète; je
me sentais indigne d'un amour que ma nature froide était incapable de
rendre. N'est-ce pas un peu du vol, que d'accepter ce qu'on ne rendra
pas? Oh! je l'aimais bien, Madeleine, et je n'ai jamais aimé d'autre
femme, et je l'aimais de tout mon coeur! Mais, un vieux coeur de jeune
savant, sec et logique, qu'est-ce donc auprès de cette exquise floraison
que l'on appelle un coeur de vierge, le premier amour d'une enfant,
l'unique amour d'une âme neuve?
Madeleine s'indignait, quand je lui parlais de la sorte; un jour, où je
lui demandais pardon, elle pleura, et je dus encore lui demander pardon
de l'avoir fait pleurer.
--Est-ce que je me plains, dit-elle? Ne suis-je pas heureuse, et ne
m'aimes-tu pas? Je te défends de me plaindre!
*
* *
Une chose pourtant manquait à notre intimité, et voilà que peu à peu un
vide se précisait autour de nous: nous n'avions pas d'enfant.
Depuis quatre années, Madeleine espérait sans cesse, et je commençais à
désespérer. Admirablement femme, elle était, avant tout, une mère, et
même avec moi, plus âgé qu'elle de dix-huit ans. Le seul examen de son
physique la démontrait vouée aux tâches maternelles. Elle avait les
flancs larges et les seins magnifiques de la fécondité. Cependant, elle
s'accusait, pauvre petite: «C'est ma faute! Mais, Jacques, pourquoi ne
puis-je pas avoir d'enfant, pourquoi?»
Pendant cinq ans nous attendîmes.
--Si on savait que, bien sûr, cela ne doit pas, ne peut pas arriver, on
n'y penserait plus, n'est-ce pas, Jacques?
Elle y pensait à tout propos.
Je me demandais, de mon côté, si la cause n'était point en moi:
fréquemment, les cérébraux meurent sans postérité, comme si la nature se
reposait d'une fécondité intellectuelle par une stérilité physique.
Cette idée me devint une hantise, et j'aurais donné toute mon oeuvre,
pour le vagissement d'un berceau.
Car Madeleine me désolait: la chère enfant, obsédée par les voeux
secrets de tout son être, tombait en mélancolie, et rien qu'à l'écouter
se taire, il me montait des remords dans la gorge. Le bonheur qu'elle
m'avait apporté, avec le don de sa jeunesse, me semblait égoïste,
criminel: la tristesse de sa vie payait le charme de la mienne, et cette
douce créature allait être, jusqu'à la mort, une rançon de mon
bien-être!
A force de supposer que la stérilité de notre union pût venir de mon
fait, j'arrivais à n'en plus douter, et la misère de Madeleine
m'apparaissait comme mon oeuvre: je m'en voulais de vivre, et j'aurais
voulu être mort, pour qu'elle recommençât la vie! Oui, vraiment, être
mort! J'ai eu ma part de joie, et maintenant ma joie encombre; elle est
nuisible: qu'elle cesse!
Parfois, je songeais que d'autres femmes, moins pures, moins nobles, ont
des amants, ont des enfants... Mon respect pour le caractère de
Madeleine ne permettait pas un rapprochement entre elle et les créatures
de mensonge qui basent leur vie sur une trahison. Mais, la déchéance et
la vilenie, c'est la duplicité de l'âme, plus que le fait brutal: une
femme violée par un bandit est-elle une femme coupable, une épouse
infidèle? J'imaginais des romans de Calabre, où les brigands arrêtent
les diligences, et je me demandais: «Madeleine serait-elle diminuée à
mes yeux par l'outrage d'une brute?» Non, certes, et je la plaindrais,
sans la respecter moins, sans moins l'aimer! Donc, on peut séparer le
fait de la cause, engendrer sans avoir failli? Je rêvais d'immaculées
conceptions...
Nous avons peut-être, nous autres savants, une morale à nous, et
l'habitude de rechercher les origines premières de tout effet,
probablement, nous porte à envisager les droits et les devoirs humains
d'une façon qui n'est pas la vôtre. Nous éprouvons, en matière de
responsabilité morale, des indulgences qui sont peut-être la vérité de
l'avenir, et peut-être ne sont que des erreurs professionnelles.
Méprisez-moi si bon vous semble! J'avoue, en toute humilité, que la vie
de Madeleine, et sa joie, eussent été plus précieuses pour moi que les
conventions de l'honneur; sans rougir, je vous confesse qu'un enfant de
Madeleine eût été cher à mon coeur, comme une portion d'elle, et que je
l'eusse aimé, cet enfant issu de sa chair, ce petit être bienfaisant qui
l'eût délivrée de la solitude, et de l'attente, et de l'angoisse, aimé
comme un sauveur!
Madeleine dépérissait. Elle s'anémiait de plus en plus: sa vie parut en
danger. Cette situation durait trop. Je résolus de savoir. Je consultai
un ami, médecin physiologiste, qui voulut bien promettre de me
renseigner nettement sur mon cas. Sa réponse fut navrante: je devais
renoncer à tout espoir d'être père.
Je m'attendais à cette révélation, et je l'appréhendais; mais quand elle
se présenta sous la forme d'une certitude scientifique, elle me parut
toute neuve, imprévue, et si lourde de conséquences que j'en demeurais
écrasé. L'annonce de ma fin prochaine m'eût terrifié moins, et ce fut
là, bien sûr, le plus grand chagrin de ma vie.
Dès ma rentrée à la maison, et malgré l'effort que je faisais pour
dissimuler ma tristesse, Madeleine s'en aperçut.
--Qu'est-ce que tu as? Qu'est-il arrivé?
--Rien, mon enfant.
--Oh! si, je le vois bien! Il est arrivé quelque chose! Tu me caches
quelque chose!
--Je t'assure...
J'avais envie de pleurer. Je fis effort, à table, pour manger, et
sourire, et paraître indifférent, tranquille. Madeleine m'examinait à la
dérobée avec des yeux ronds et fixes, pleins d'inquiétude. Comprenant
que je ne voulais rien dire, elle ne me tourmenta d'aucune question
nouvelle. Mais lorsque mous fûmes au lit et que la lampe fut éteinte,
après le bonsoir, après un long silence de nous deux, elle parla tout
doucement dans la nuit.
D'une voix comme un souffle, elle demanda:
--Tu dors?
Je répondis, très bas:
--Non, Madeleine.
Pourquoi parlions-nous si bas? Nous étions seuls, et n'avions à craindre
de réveiller personne, sinon le secret de nos âmes. Évidemment, nous
avions peur tous deux, sans peut-être savoir de quoi. Nous sentions,
dans les ténèbres, une heure terrible et sacrée; elle nous oppressait,
et, de nouveau, on se tut.
Puis, à voix basse toujours, Madeleine dit encore:
--Parle-moi.
--Oui, Madeleine...
--Dis-moi...
--Quoi, Madeleine?
--Ton chagrin, Jacques.
--Je n'ai pas de chagrin, Madeleine.
Et, dès que j'eus prononcé ces mots, je me mis à pleurer.
Sans rien dire, elle m'entoura le cou de ses deux bras, et me berça la
tête sur son épaule, dans ses cheveux, comme elle eût fait d'un petit
enfant.
Peu à peu, elle se mit à articuler une syllabe monotone, et ce n'était
d'abord qu'un murmure indistinct; mais, peu à peu, j'entendis qu'elle
disait en berçant ma tête:
--Là, là... Là, là... Dodo...
Toujours mère, la pauvre mignonne chantonnait ces mots avec la voix
d'une mère, et, de l'entendre ainsi, c'était pour moi comme un rappel de
toute sa vie brisée par moi, un reproche inconscient et résigné.
--Dodo, dodo...
Je ne pus résister davantage: mes sanglots éclatèrent, et mes larmes
coulaient si fort que ses cheveux et son épaule en étaient tout
mouillés.
Épouvantée, elle cria:
--Jacques! Quoi? Dis vite quoi!
Je ne répondais pas.
--Jacques! Il faut que tu dises!...
--Madeleine, Madeleine...
--Quoi?
--Pauvre petite Madeleine!...
--Quoi?
--Je t'aime bien, Madeleine, je t'aime de tout mon coeur.
--Pourquoi pleures-tu?
--Pour toi.
--Je t'ai fait de la peine?
--Oh! non, chérie, mais j'ai de la peine pour toi.
--Je ne comprends pas!
--Écoute... Tout bas, je dirai, Madeleine...
Je pris sa chère tête entre mes deux mains, et je sentais, sous
l'enveloppe des cheveux, la rondeur tiède de son crâne. Une tête de
femme, quand on la tient, ne ressemble pas à celle qu'on a vue; sa
petitesse surprenante laisse, au creux des mains, une impression de
fragilité qui inquiète: oh! cette boule si menue, sous les cheveux! Son
âme était là-dedans, avec toutes les idées, tous les rêves, tous les
espoirs, son âme prise dans la cavité de mes paumes! Et j'allais verser
là de l'épouvante et du tourment, de la désolation pour une vie entière!
Je n'eus plus le courage de parler.
Madeleine dit:
--Eh bien?
--Je...
--Tu me fais mourir de peur! Achève!
--Je... n'ose plus... Je ne peux pas.
--C'est donc si grave? Mais, parle! Parle!
--J'ai vu...
--Quoi? Qui?
--Un médecin.
--Mon Dieu! Tu es malade?
--Non. Je l'ai consulté... pour savoir si... Il m'a dit que jamais... Il
m'a dit... de ne pas espérer que...
--Je t'en supplie!... Dis vite!
--Madeleine, je ne te donnerai pas d'enfants.
Elle ne répondit rien: pas un mot, pas un cri. Mais sa tête, entre mes
mains, brusquement, avait tressailli comme un oiseau blessé. Puis elle
ne bougea plus, et il semblait que Madeleine cessât de respirer. Pendant
quelques secondes on resta sans parler, et ce fut long, long, ce silence
qui dura des secondes! Maintenant, la douleur habitait cette pauvre
tête, toujours tiède et toujours pareille dans le creux de mes paumes...
Madeleine, pourtant, fut la première à reprendre sa force.
--Mon aimé, dit-elle, n'est-ce donc que cela? Ne pleure plus. Nous
n'aurons pas d'enfants? Mais je t'ai, n'est-ce pas, et tu m'as! Je suis
ton enfant, moi, n'est-ce pas, chéri? Tu me dorlotes, tu me gâtes...
Est-ce que je ne te suffis pas?
Déjà ce coeur exquis essayait de consoler le mien, et, pour y mieux
réussir, s'efforçait de déplacer les peines, en discutant mes regrets,
afin qu'on oubliât de constater les siens.
--Tu es bonne, Madeleine. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit,
Madeleine. Ce n'est pas pour moi, le chagrin, c'est pour toi, qui
voudrais tant avoir un tout petit à bercer dans tes bras! Pour toi, dont
je fais l'âme désolée, pour toi dont la vie est déserte, et je le sais
bien, et je le sais trop...
Elle voulut répondre, mais elle ne trouva rien à dire, et je repris:
--Ne me démens pas! N'essaie pas de me démentir, même par charité, car
je ne pourrais pas te croire! Penses-tu donc que je ne le connais pas,
ton rêve, dont j'ai fait un désespoir? Il te ronge et tu dépéris. Je ne
veux pas que ma petite Madeleine tombe malade, plus malade! C'est assez,
c'est déjà trop! Tu permettras bien qu'on te sauve la vie! Il faut qu'on
te sauve! Eh bien, nous le savons, que le remède, le seul remède capable
de guérir Madeleine, nous le savons tous deux, c'est la maternité.
--Mais...
--Ne parle pas, je t'en supplie! Laisse-moi dire. C'est si difficile à
dire! Madeleine, voilà des mois que je sais la vérité, en ce qui te
concerne, et que j'y réfléchis, et que je discute avec moi-même, sans
oser te parler. Il faut pourtant, Madeleine, que tu saches. J'ai tout
examiné. J'ai bien pesé, vois-tu, les droits que tu m'as donnés sur ta
vie, et qui me font un devoir de te protéger contre tous, même contre
moi, même contre toi. Tu comprends bien, Madeleine? Que je doive te
sauver, c'est facile à comprendre. Mais alors, aujourd'hui, on me
déclare que jamais je ne te sauverai, moi, et qu'il m'est défendu de
l'espérer, quant à moi... Alors, Madeleine, il faut que...
--Que?
--Que j'y renonce, à cet espoir! Je t'aime bien, petite Madeleine, je
t'aime assez pour renoncer à mon bonheur, car c'est un bonheur égoïste.
--Tais-toi!
--Assez pour te rendre libre comme tu l'étais, et m'éloigner, s'il le
faut...
--Jacques!
--Et tu pourrais recommencer ta vie...
--Méchant! Ne parle plus!
--J'arriverai à me consoler, peut-être, en te voyant heureuse.
--Pitié! Tais-toi!
--Heureuse, même par un autre...
--Tu me fais mal! Tais-toi!
--Il faut pourtant bien que je dise, Madeleine...
--Non! Tu es méchant! Tu ne m'aimes pas!
--Je ne t'aime pas!
Je la serrai si fort, dans un tel élan de mon coeur, et ses deux bras me
rendirent si tendrement l'étreinte, que nous sentîmes ensemble la
puissance infrangible du lien qui nous attachait l'un à l'autre, pour
toujours. Le même mot nous monta aux lèvres, en même temps: «Je t'aime!»
Et nous pleurâmes ensemble, délicieusement.
--Jamais nous ne nous quitterons!
--Non, jamais!
Dans les baisers, et chacun à son tour, on murmurait:
--Merci!
--Aimons-nous! Tout est bien! Je suis heureuse!
--Je t'aime!
--Je t'aime!
Adorable instant, qui suffirait à payer toute une existence de misères
et de regrets!
Pendant toute la semaine qui suivit, il sembla que nous étions plus près
encore l'un de l'autre. Madeleine riait, mangeait, vivait: on put la
croire en voie de guérison.
--Pauvre aimé, disait-elle, ne te chagrine pas. Nous irons à la
campagne, cet été, nous deux, tout seuls, et nous marcherons dans les
bois, comme des fiancés: les fiancés n'ont pas d'enfants, et ils sont
heureux tout de même...
S'efforçait-elle de rire, pour me consoler? Je le pense. Au bout de
trois mois, toute sa gaieté tombait. La campagne n'y fit rien. Madeleine
devint nerveuse, impressionnable.
Alors, une nuit, je parlai. J'avais pris sa tête sur mon épaule, et je
disais:
--Nous nous aimons si bien, nos coeurs sont si bien l'un à l'autre,
Madeleine, que rien ne peut nous séparer, nous éloigner, nous troubler.
Rien ne peut faire que je doute de toi, et je ne douterais pas de ton
amour, et je ne t'en voudrais pas, Madeleine, si l'enfant qu'il te faut,
tu l'avais, Madeleine...