J'appelai: «Père!»

Accroupi en face de moi, dans l'ombre, il ne bougeait point. Sa tête

penchait sur son épaule.

Je me traînai vers lui. Je le touchai. Dès que je l'eus seulement

effleuré, il tomba sur le côté. Son front, en heurtant le plancher,

sonna. J'avançai le bras pour lever sa tête, et je commençais à le

glisser sous la nuque; mais, au premier contact, je retirai ma main avec

horreur. La peau était glacée. Tout de suite, j'eus la sensation que mon

père était mort.

Je poussai un grand cri, et je me soulevai pour fuir; l'effroi me

donnait des forces, je me hissai jusqu'au bordage.

La mer, en bas, très loin, comme un grand cirque, était toute ronde

au-dessous de nous, toute noire avec des reflets de lune, et des nuages

blancs qui rampaient sur elle.

Ai-je pensé quelque chose? Je ne crois pas. Le vent nous emportait avec

les nuages. Il fit tourner le ballon, et la lumière livide de la lune

vint tomber sur le front de mon père. Ses yeux, restés dans l'ombre,

étaient creux, mais ouverts, et me regardaient fixement. Sous le

froncement des sourcils, ils avaient l'air de me menacer. Deux filets de

sang, aux deux coins de la bouche, étaient durcis et violets.

Je me reculai au bord opposé de la nacelle, pour être loin, pour ne pas

voir: mais chaque fois que j'essayais de détourner mon regard, les

prunelles fixes du mort, avec leur reflet de lune, me rappelaient

impérieusement.

Bien des fois, afin de les fuir, j'ai renversé la tête, et j'attachais

mon attention à suivre, derrière le globe du ballon, la disparition des

étoiles qu'il cachait en passant. Mais la course des étoiles me donnait

le vertige, avec une peur enfantine de m'accrocher à ces clous, d'y

déchirer notre enveloppe et de tomber du haut du ciel.

Toujours l'oeil me rappelait.

Je n'en voyais plus qu'un, maintenant. Le corps de mon père s'était

insensiblement déplacé; la moitié de sa face se perdait dans l'ombre;

mais l'oeil gauche, resté en lumière, paraissait briller davantage: il

avait, à lui seul, l'éclat des deux ensemble. Il était plus terrifiant

encore, et depuis que l'autre s'était éteint dans les ténèbres,

j'imaginais que mon père venait de mourir un peu plus.

Des heures s'écoulèrent, sans doute. Je grelottais de froid et

d'épouvante. L'enveloppe du ballon, depuis que nous avions tourné, ne

dessinait plus dans le ciel cet immense croissant lunaire qui m'était

apparu au réveil; mais, à force de la contempler, je trouvais à cette

masse oscillante un air de tournoyer sur sa pointe, comme pour me

vriller au parquet; son poids cauchemardant m'écrasait la poitrine. Je

ne constatais plus que cette menace, lourde, sur moi, et la prunelle de

mon père, fixe, devant moi.

Mon regard allait de l'une à l'autre, mais ma pensée engourdie

n'accompagnait pas mon regard. A la longue, cependant, il se fit, entre

ces deux visions, une espèce d'alliance qui les rapprochait jusqu'à les

unir, à les confondre, et l'une devenait l'âme de l'autre. Comment

dirai-je? L'une exprimait l'autre. On s'hallucine ainsi. Bientôt il me

fut impossible de séparer ces deux objets de ma terreur. Est-ce que mon

petit cerveau s'emplissait de folie, ou bien devenais-je, au contraire,

d'une lucidité plus grande? L'oeil du mort, à force de fixité, semblait

vouloir donner un ordre...

Alors, je me soulevai sur les genoux. Positivement, je crois que mon

père m'hypnotisait, et que j'ai obéi à sa volonté, plus qu'à la mienne.

Car je me mis, sans l'avoir décidé, à refaire le dernier geste qu'il

avait fait, ou du moins le dernier que j'avais pu voir au moment de

m'évanouir... Je pris la corde, que je tirai à moi.

Aussitôt, je perçus une descente brusque; mais en même temps un bruit

lugubre, pareil à un râle, souffla sur ma tête, et je sentis dans mes

cheveux l'haleine tiède de quelqu'un qui serait survenu au milieu des

étoiles.

Vous devinez bien que le gaz du ballon s'était échappé par la soupape;

mais je n'en savais rien, et, dans l'atroce épouvante que m'avaient

causée ce gémissement funèbre et cette haleine fade, je m'étais enfui

vers un coin, derrière les caisses: je m'accroupis, et le temps passa.

L'oeil me regardait toujours.

Longtemps après, le ciel pâlit. Le froid se fit plus intense. Puis, le

soleil surgit. Comme c'est bon, la lumière! Elle délivre. Je me crus

sauvé. Les premiers rayons me réchauffaient déjà. La mer, au-dessous des

nuages, restait sombre encore. L'enveloppe de soie prit des teintes de

feu et le ballon monta comme une boule d'or qui renvoyait de la lumière.

Mais j'étouffais davantage. Nous montions vite, je crois. L'oeil,

éclairé, devint furieux. Pour ne pas l'irriter plus, je me levai, et,

comme j'avais fait déjà, timidement, pour obéir, je pesai sur la corde:

nous descendîmes.

Cette fois, le bruit ne m'effraya plus, car j'en voyais la cause, et

trois fois je recommençai. Je respirais plus à l'aise. Je compris que

cette corde, tirée en bas, faisait descendre le ballon, et je m'étonnais

de pouvoir, avec ma petite force, attirer cette grande chose. Je

comprenais aussi qu'on respire mieux quand on descend, et je me rendais

compte de la volonté que mon père avait eue de me sauver en me donnant

son ordre. Notre chute traversa les nuages. La mer, fouettée par le

vent, s'éveillait avec colère.

--Si je descends encore, je me noierai...

Mais l'oeil ordonnait sans réplique.

--Mon père le veut!

J'obéis autant qu'il ordonna.

Pour le coup, j'avais trop descendu. La nacelle rasait les flots. Quand

nous rencontrions la crête d'une lame, l'eau se précipitait en

bouillonnant dans la cage d'osier, et son poids nous tirait en bas.

Puis, au creux d'une autre vague, le panier se vidait en torrent, et,

d'un saut brusque, nous remontions, pour être raccrochés bientôt. A

chaque heurt, la nacelle virait, bondissait: mes mains déchirées

s'agrippaient au bordage, aux cordages; je pendais comme un chiffon

mouillé. Dans les minutes de répit, je me laissais crouler sur le

plancher, résigné à mourir. Mais dès qu'une autre lame me submergeait,

ma pauvre petite vie se révoltait encore, et de nouveau je me

redressais, tendant la tête et les bras hors de l'eau. A peine délivré,

je reperdais courage et je souhaitais la mort.

Je fis néanmoins ce qu'il fallait pour vivre. La mer s'enrageait de plus

en plus sous le vent qui soufflait avec une violence croissante. Un coup

de houle ayant emporté deux de nos caisses, le ballon s'enleva

sensiblement, et cet heureux accident me donna l'idée de jeter à l'eau

quelques objets pesants. Mais je ne pouvais les porter. J'étais épuisé

de fatigue. Je ne lançais par dessus bord que des choses légères.

Pourtant, à force de patience, j'allégeai la charge du ballon. Les lames

ne nous atteignaient plus. Je me couchai pour attendre la mort, et je me

croyais tranquille, quand l'orage éclata dans toute sa fureur. Entre la

mer folle qui grondait et les nues basses qui tonnaient, mon frêle

esquif d'osier fuyait obliquement.

Il ne me restait plus la force de rien craindre. A peine, je constatais

les choses. A peine je m'en souviens. Ce que je me rappelle le mieux,

c'est la brûlure des éclairs, dont la lueur m'entrait dans les prunelles

et me zigzaguait sous le crâne. Je me cachai les yeux aux replis de mes

bras; instantanément je m'endormis dans la tempête.

J'ai dormi pendant des heures, réveillé mille fois par les ballottements

et les chocs, et me rendormant aussitôt: des rêves affreux harcelaient

mon sommeil. J'ai rêvé que mon père ressuscitait pour me réveiller, et

me grondait de son regard mort; il me secouait les épaules, me poussait

de son poing, de son pied, et me battait pour la première fois... A la

fin, je me réveillai sous les coups, et je vis le pauvre cadavre qui se

sauvait après m'avoir frappé, et qui roulait sur le plancher, dans la

tempête finissante, allant d'un bord à l'autre, heurtant les caisses,

s'enlaçant aux filins, se ruant sur moi de nouveau et s'en retournant

encore, démenant en l'air ses bras raides, ruisselant d'eau, et la face

tout écorchée.

--Père, je t'en prie! Ne me touche pas! Ne me touche plus!

Il revenait et me battait. Puis il se tassa dans un coin, la tête prise

entre deux caisses, et il ne bougea plus. L'orage s'apaisait. La nacelle

chavira moins. Je voulus en profiter pour fuir et sauter à la mer. Mais

j'en étais trop loin, et je n'osai pas. Déjà la chaleur de midi, sous

les nuages dispersés, avait regonflé le ballon, et l'emportait.

L'idée de remonter là haut, avec le cadavre méchant, m'affolait

d'épouvante; le bleu du ciel vide, comme un précipice à l'envers, me

donnait le vertige.

Les naufragés · 第 39 / 49 题