L'été finissait ce soir-là: c'était le printemps de l'automne. Quelques
feuilles, déjà, se détachaient des branches, et, balancées un instant
dans l'air rose, tombaient sur les sentiers glissants; cependant, de
jeunes pousses crevaient encore les bourgeons, et les grives, leurrées
par ce renouveau d'un jour, croyaient que la saison des nids allait
recommencer dans la saison des vignes.
Les ceps chargés de grappes et les pommiers alourdis enluminaient de
pourpre les collines qui dévalent largement vers le fleuve: d'en haut,
on voyait, dans le bas-fond, l'eau plate et lumineuse s'étaler par
endroits, pour se perdre tout à coup dans le fouillis des arbres roux et
des îlots, et réapparaître ailleurs, et se perdre à nouveau, faisant,
sous le ciel sans nuages, une suite de lacs endormis dans la vesprée,
sous le resplendissement de leurs immobiles reflets.
Aucun souffle de vent: une tiédeur pénétrante enveloppait les choses et
les caressait avec langueur; le ciel, timide et doux, avait la
transparence d'une aurore en avril; plus grave, pourtant, il s'éployait
sur les paysages recueillis, et versait de la piété, car le printemps
est un reposoir, tandis que l'automne est un temple; et si, dans les
mois de fleurs, de germes et de chansons, nos sens ont palpité avec la
vie universelle, c'est avec notre âme que communie l'âme du monde
automnal. Dans l'agonie des champs et des cieux, l'homme mûr reconnaît
son image: il les aime d'être semblables à lui, comme il a aimé tous les
dieux qui se sont faits hommes, parce qu'en les aimant ainsi, c'est
encore lui qu'il révère et qu'il aime...
A cette heure nostalgique, un passant longeait le coteau, dans le
sentier qui serpente parmi les herbes drues.
Ses cheveux grisonnaient à ses tempes, et des rides prématurées
traversaient son front; ses yeux, dans l'ombre de l'orbite, pensaient.
C'était un homme des villes, jeune encore, mais chargé d'une vie
nombreuse, et d'émotions passées. Il marchait tête nue, baissant et
relevant le front, regardant tour à tour la terre humide et l'ample
horizon; peut-être, ne savait-il pas lui-même si plus il jouissait ou
souffrait de sa solitude: car il l'avait voulue, et pourtant elle
écrasait son coeur.
Dans une clairière, il s'arrêta.
L'espace, alentour, était rose. L'homme se sentait regardé par la
compassion du soir; toute son âme se tendait pour embrasser la nature
fraternelle qui se faisait si tendre dans l'adieu; devant cette mort
sereine du jour et de l'été, ses lèvres remuaient comme pour des paroles
qui doivent n'être plus prononcées...
Et voilà que devant lui, droite entre les arbres, profilant sa
silhouette déjà brune sur une dentelle de feuilles, il vit une Femme.
Il s'approcha.
La femme, sans prendre garde à lui, demeurait immobile. Elle était belle
et triste, et ressemblait au soir. Vêtue de couleurs mourantes, elle
incarnait cette heure, et sa riche maturité, dans ce monde peuplé
d'adieux, solennellement, apparaissait comme un symbole.
Il vint plus près de l'inconnue, qui ne se détourna point.
Enfin, elle le regarda.
Parce qu'il pensait les mêmes choses, elle n'eut pas honte d'être
surprise dans sa pensée intime, et la pudeur de son âme ne fut pas
épouvantée.
Il salua. Elle répondit à peine. Mais, dans leurs yeux qui se
rencontraient pour la première fois, ils se reconnurent sans s'être
jamais vus: c'est pourquoi il resta debout à côté d'elle, ayant senti
qu'elle permettait sa présence. Même, chacun d'eux avait peur que
l'autre s'éloignât, parce que, sans le savoir, ils s'étaient espérés
l'un l'autre, et, dans leurs yeux timides, ils avaient lu, tout d'abord,
leur crainte mutuelle d'être trop tôt abandonnés. Cependant, comme ils
sentaient ensemble, ils se turent, pour garder la grandeur de leur
recueillement, et déjà le ciel, la terre, le couple, tout n'avait plus
qu'une seule âme.
Longtemps, ils demeurèrent ainsi, fixes et côte à côte, dans leur muette
adoration; par instants, ils échangeaient un sourire presque chagrin et
presque ami, puis, se tournaient vers le soleil.
L'astre descendait plus vite; une vapeur se balançait au-dessus de
l'eau, sous les branches des premiers saules, et le soleil descendait
encore...
Tous deux le contemplaient avec une commune angoisse.
Lorsque le bord du disque se déchira sur la colline, brusquement, un
même sanglot leur échappa.
Ils se rapprochèrent, dans la peur d'être seuls, et leurs mains se
prirent.
Le soleil diminuait: leurs doigts se crispèrent.
Il se tourna vers elle, et, posant sa main droite sur l'épaule de
l'Amie, il l'attira avec lenteur, et avança la tête; le visage de la
femme arrivait au-dessous du sien; dans ces prunelles qu'il appelait à
lui, il plongea son regard: et tous les deux pleuraient en silence,
quand l'homme prit la femme dans ses bras, sans dire un mot.
Alors, tandis qu'elle inclinait le front, il posa, tout près des
cheveux, ses lèvres qui ne s'ouvrirent pas dans le baiser. En même
temps, ils avaient fermé les yeux.
Enfin, elle releva la tête, un peu, et la renversa en arrière, comme
pour le regarder à travers ses paupières toujours closes; il se pencha
sur elle et leurs bouches s'unirent.
Le soleil était à demi consumé; des brumes violettes se traînaient avec
tristesse sur les herbes grasses, qui étaient maintenant d'un vert épais
et sombre.
Sous la profondeur des arbres, silencieusement, le couple s'étreignait.
L'homme perçut contre son coeur les battements plus forts d'un coeur qui
s'élançait, et le poids du buste, sur son bras, devint plus lourd, comme
si les jambes eussent défailli. Il vit trembler les cils, frémir les
tempes. Il salua dans son âme la dernière bien-aimée, et, la posant sur
le tapis des mousses, il sentit le collier des bras qui s'arrondissait
vers sa nuque, et qui se refermait.
Le bleu de l'Est envahissait le ciel. Dans la piété du crépuscule, des
sanglots montèrent comme un encens, et Vénus alluma son étoile qui
tremblait au-dessus des coteaux...
Quand leurs lèvres se désunirent, tous deux, sans prononcer une parole,
se tournèrent ensemble vers le couchant. Mais le soleil avait disparu.
Graves, leurs yeux se cherchèrent.
Près des amants, un arbre se dressait, contre lequel ils s'appuyèrent;
chacun reconnaissait si bien l'âme de l'autre, que leurs deux gratitudes
se souriaient avec mélancolie.
Sachant qu'il ne fallait rien dire, et que leur double vie s'était
achevée dans ce dernier soir, ils méditaient ensemble sur la navrante
douceur de s'être donné là, natures épuisées et vieilles avant l'heure,
le baiser du suprême amour.
Elle posa sa tête sur le bras qui tenait son épaule.
Devant eux, sous les fins brouillards de l'Ouest, le ciel était rose
encore; mais à leur côté le fleuve reflétait, entre les sureaux et les
saules, des pans de lumière azurée, glaciale.
Lorsqu'il la crut assoupie, il se détacha d'elle avec des soins très
lents; ensuite, il ramena le manteau qu'elle avait laissé, tout à
l'heure, glisser à ses pieds, et l'étendit sur les genoux de l'inconnue.
Alors en souvenir pour elle, il voulut cueillir, dans la tombée de la
nuit, les suprêmes fleurs de septembre.
Il cueillit les blanches aquilées et les rapontics roses; les
calaminthes mettaient des taches de carmin dans l'or mourant des
tanaisies, des trèfles et des caille-lait; comme des étoiles mauves sous
un nuage, les chicorées et les asters d'automne s'éteignaient parmi le
blond duvet des clématites viornes, et par-dessus, dans un effort de
joie, les potentilles secouaient leurs grêles clochettes.
Puis, il descendit vers le fleuve, il cueillit encore le daucus, et la
grappe noire des hyèbles; il rencontra une touffe d'agonisantes
anémones, qu'un vent de hasard avait semées là, et reconnut son bonheur
d'un instant dans ces fleurs qui naissent lorsque tombent les fruits...
Il remonta la berge, et s'en revint vers Elle.
Mais lorsqu'il fut au pied de l'arbre qui tantôt les avait abrités, il
ne la vit plus.
Il ne vit, au pied de l'arbre, que l'herbe foulée, et c'était triste...
C'était comme le péristyle d'une maison mortuaire, lorsque le cercueil
est parti; des voiles d'ombre en deuil pendaient entre les troncs
d'arbres, et des niches pleines de nuit s'approfondissaient sous les
branches.
Il appuya sa main sur leur couche récente, pour en retrouver la tiédeur;
mais l'herbe était déjà froide de rosée.
Il voulut appeler: il n'osa point, à cause du silence.
Au pied de l'arbre, comme sur une tombe, il déposa son bouquet
d'automne.
En se redressant, il regarda au loin: il vit les collines bleues et
frileuses, au bord desquelles le couchant exhalait son dernier râle de
lumière.