Goldenstock s'assit près du chevet.
--Non, grand homme, vous ne vous relèverez plus! Vous ne ferez plus de
chefs-d'oeuvre, et vous n'enlèverez plus la femme d'autrui, et plus
jamais vous ne vous offrirez ce luxe d'humilier ceux qui sont plus forts
que vous! Non, grand homme!... Ne répondez pas; vous vous fatigueriez...
De nouveau, il éclata de rire, violemment, et plein la chambre vide.
Puis il se leva.
Gonthaud essayait de comprendre, troublé. On vit ses pieds qui remuaient
au fond du lit. Goldenstock s'en fut vers la cheminée, et s'accroupit
pour attiser le feu.
--J'avais promis de ne plus vous parler qu'une seule fois de cette
malheureuse petite affaire: je crois qu'il est temps, n'est-ce pas?
Gonthaud ne bougea point. Goldenstock revint près de lui.
--Vous vous rappelez, mon ami, que j'ai à vous dire un secret. Je l'ai
promis, et je tiens mes promesses... Vous semblez bien ému et vous
respirez avec peine? Remettez-vous. J'attendrai un instant: vous avez
bien encore une heure à vivre, que diable!...
Il examinait le moribond. Après un silence, il reprit:
--Là... Cela va mieux?... Vous fûtes un homme de génie, mais un homme de
rêve, voyez-vous, et vous ne vous rendiez pas bien compte de la
puissance de l'or. Vous allez comprendre, mais un peu tard... Je
possède, n'est-ce pas, toute l'oeuvre, l'oeuvre immortelle de Clément
Gonthaud? Oui, je sais, il me manque un tableau sans valeur, une
banalité acquise par l'État, et l'avenir vous ferait tort s'il vous
jugeait d'après cela. Oui vraiment, mon pauvre ami, s'il ne vous restait
que cela, vous feriez une piètre figure devant la postérité!...
Goldenstock rit plus largement que jamais, fit une pause, respira, et
dit:
--Eh bien, voilà: je vais brûler le reste, mon ami.
Le mourant, immobile, hagard, déjà rigide, regardait droit devant lui.
La bûche de chêne, dans la cheminée Renaissance, flambait à hautes
flammes. Goldenstock tira, de son gousset, un canif à manche d'or.
--Vous m'avez pris ma femme: c'était votre plaisir. Je prends votre
oeuvre: c'est mon plaisir. Hein, mon gaillard? Toute votre oeuvre! Pft!
Une flamme, une fumée, une mauvaise odeur, et voilà ce qu'il reste de
vous: les valets ouvriront les fenêtres pour établir un courant d'air,
et vous disparaîtrez du monde, dans le courant d'air!
Clément Gonthaud ne bougeait pas.
Craignant qu'il ne fût mort et qu'il n'entendît plus, Goldenstock se
rapprocha.
L'agonisant respirait encore. Goldenstock s'inclina pour lui parler sur
la face.
--Ne croyez pas que je me vante. Je n'ai qu'une parole, on le sait sur
la place. Je ferai comme je t'ai dit, et dès ce soir, mon garçon. J'ai
payé! Mes bibelots sont à moi. J'en use comme il me plaît. J'ai payé!...
Ce qu'en dira le monde? Il dira que Goldenstock se venge, et la leçon
servira: je ne perdrai pas tout. Et quelle réclame, mon cher!
Il s'éloigna du lit, et se dirigea vers le chevalet.
--Que voulez-vous? C'est mon droit!
La tête de Gonthaud se tourna, très lentement, et elle vit l'homme
debout près du chef-d'oeuvre, agitant le canif dont la fine lame luisait
clair; elle vit l'acier qui entrait dans l'angle de la toile, et qui
filait le long du cadre, avec un bruit.
--Regarde!
Le richard secoua devant lui cette chose molle et plate qui claquait
comme un tablier mouillé.
--Un million, ça! cria-t-il, une flambée d'un million! Mais quelle
réclame!
Il jeta la chose dans le feu. Le masque du peintre, sous sa blancheur de
statue, était pétrifié, avec des yeux troubles.
Goldenstock se rapprocha du lit, et se pencha un peu, pour écouter: il
lui parut qu'une imperceptible haleine râlait encore sur les lèvres du
grand artiste. Peut-être les prunelles n'avaient pas cessé de voir?
Bien vite il découpa une autre toile, toutes les toiles, et les jeta au
feu. Le travail dura longtemps.
Mais, avant la fin, Clément Gonthaud était mort.