LOUISE.

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C'est bien. Je vais raconter tout, si je peux.

Des semaines, j'ai lutté. Je ne pensais, je ne pouvais penser à aucune

autre chose. C'était une obsession de toutes les minutes. Je marchais

comme dans un rêve, et tout le monde constatait mon air égaré.

Nul ne songeait à attribuer mes bizarreries à un commencement de

grossesse, car on ignorait mon état.

Cependant, un jour, mon mari en eut l'idée, et il m'interrogea. Mais je

niai, et même avec énergie, presque avec colère.

--Vous êtes étonnants, vous autres hommes, ma parole! Est-ce que nous

n'avons pas une âme, des sentiments, aussi bien que vous? On dirait, à

vous entendre, que toutes nos pensées dépendent de notre santé, et quand

nous sommes tristes, ou quand nous voyons clair, vous nous croyez

malades!

Il n'insista point, et fit de son mieux pour m'apaiser.

Mais aujourd'hui, lorsque je regarde en arrière, il me semble qu'en ce

temps-là je n'ai pas vécu moi-même, et qu'une autre créature s'agitait à

ma place, qu'une autre âme habitait mon cerveau, et commandait mes

gestes. Ce temps-là, c'est une espèce de trou noir, dans ma vie: j'y

vois mal, et je m'en souviens tout juste comme d'un cauchemar. Je ne

sais plus qu'une chose: j'avais _besoin_ que l'enfant mourût!

Alors je me suis mise à le tuer.

Comment? Il me fallait une arme qui n'éveillât point de soupçon.

Un simple mouchoir m'a suffi, avec son poison lent, un mouchoir de

tuberculeux...

J'ai caché cette chose dans le lit de l'enfant, entre la paillasse et le

matelas, sous la tête; et puis, j'ai attendu.

J'ai attendu des mois. Le poison, sous la chaleur de son petit corps,

fermentait. Il a fermenté pendant des mois, et je regardais, en

attendant.

J'attendais sans impatience, et j'étais tranquille, comme on devient

quand on est sûr.

A vrai dire, mes mains avaient tremblé, et mon coeur avait failli, au

moment du coup, tandis que je cachais le poison. Je m'étais retournée

brusquement.

--On me voit!

Le portrait de la mère, accroché au mur, me surveillait, d'un regard

froid. Je m'étais sauvée dans ma chambre. J'avais lavé mes mains et mes

bras jusqu'au coude, dans une eau sublimée, et cet émoi passé, j'étais

redevenue tout à fait calme.

Depuis lors, je n'éprouvais plus qu'un grand soulagement, une sorte de

bien-être, la sensation d'une délivrance. Je n'avais plus rien à faire.

La nature se chargeait de la besogne. Comprends-tu? Dans mon aberration,

je me disais: «Tout cela ne me regarde plus; la maladie tombe où elle

veut; on est atteint, on meurt, on en réchappe. Qu'y peut-on?»

J'arrivais ainsi à me persuader que je n'étais pas coupable! Me

persuader? Non. Pas même! Je me disais cela, tranquillement. Je ne me

réfugiais pas derrière un sophisme, pour me rassurer, pour m'absoudre.

Je me sentais innocente! Et j'attendais.

Se peut-il donc que le crime apaise et rassérène? Il est un fait

constant, certain, c'est que, à dater du mouchoir, je cessai de

souffrir. Mes nerfs reposés ne me faisaient plus ces horribles nuits de

fièvre; ma jalousie avait disparu comme par enchantement; l'existence me

paraissait meilleure, possible, arrangée; je me montrais beaucoup plus

douce; même, l'enfant, peu à peu, me redevenait sympathique, et tout au

moins ne m'inspirait plus de rancune; mon mari, de me voir en meilleur

état, se réjouissait et se rapprochait; j'annonçai ma grossesse: ce fut

une joie! Nous eûmes ensemble, à nous trois, des soirs d'intimité et de

gaieté, comme aux premiers temps de mon mariage. Et j'attendais...

Dans cette sérénité monstrueuse, je me suis dit un jour: «Voilà. Si le

petit en réchappe, c'est qu'il ne doit pas mourir, et que notre

existence doit continuer telle qu'elle est: nous continuerons. Si au

contraire il est pris par le mal, tant pis. Voilà.»

Par cette manière de raisonnement, je me dégageais encore mieux de toute

responsabilité, et je la rejetais sur la nature, sur Dieu, leur offrant

de choisir, les laissant maîtres de me donner tort ou raison,

d'approuver ma conduite ou de la blâmer, et, s'ils me donnaient tort, de

tuer le mal, au lieu de tuer l'enfant!

J'ai attendu, je te dis, pendant des mois.

Les naufragés · 第 22 / 49 题