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«Chère amie, j'ai bien tardé à te répondre.
Tu me demandes comment je vais?
Mal: la douleur m'a rendue impressionnable à tout, et nerveuse. Ajoute à
cela que j'ai maintenant l'appréhension d'une grossesse qui commence. Je
ne suis pas encore bien certaine du fait, et déjà pourtant cette idée me
trouble et me tracasse.
D'ailleurs, c'est une chose réglée: tout est pour moi un sujet
d'inquiétude, et je redoute tout ce que je prévois. Je ne pense aux
choses que pour les voir en mal. Je ne dors plus: je rêve et je me
réveille en sursaut. Pendant la nuit, des idées tournent dans ma tête,
vite, vite; elles passent, elles changent, elles m'enfièvrent; je
cherche des remèdes à mon mal, des arrangements à notre vie, des
hypothèses qui ramèneraient le calme dans mon esprit, des drames où mon
dévouement serait beau et me ferait aimer de celui qui dort à mon côté.
J'imagine des folies, des romans, le feu, un naufrage, et je sauverais
le petit, et je dirais, en le rapportant à son père: «Tu me le dois un
peu, aime-moi donc aussi.»
Mais toutes ces belles choses de la nuit n'arrivent jamais en plein
jour, et, lorsque je rentre au matin, dans l'existence banale, j'y
arrive avec des nerfs crispés, un cerveau las qui tournoie encore: la
fatigue des nuits me fait des journées dolentes, et personne ne vient à
moi.
On a raison, car je suis irritable; mais, à force d'être exilée, je
deviens plus acariâtre encore. Je m'en rends compte: on n'est pas bien,
près de moi; je communique mon mal, et c'est tout juste qu'on me fuie;
je voudrais redevenir bonne et douce: je ne peux pas! Je souffre trop,
et ma tête s'en va. J'ai des colères subites qui me laissent dans le
crâne une grande souffrance.
Et puis, il y a maintenant une idée qui me harcèle et qui me revient dès
que je l'ai chassée. Je me dis: «Si l'enfant n'était plus là!» Alors,
j'imagine une maison calme, une existence à deux, et l'amour reconquis,
et la paix dans mon coeur...
--Si l'enfant n'était plus là!...
Et je voudrais qu'il disparût, ce vivant portrait de la morte! Je le
voudrais tant, je le veux tant que... C'est horrible! J'ai peur de moi,
et de cette idée fixe.
Au revoir. Écris-moi un peu.
Ton amie,