Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon compagnon, et
de mornes jours s'écoulaient dans l'école paysanne, de tristes jours
dans la maison déserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui
avais fixé, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus depuis
longtemps où habitait Valentine.
La seule joie des Sablonnières, ce fut bientôt la petite fille qu'on
avait pu sauver. A la fin de septembre, elle s'annonçait même comme une
solide et jolie petite fille. Elle allait avoir un an. Cramponnée aux
barreaux des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant à
marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre qui
réveillait longuement les échos sourds de la demeure abandonnée. Lorsque
je la tenais dans mes bras, elle ne souffrait jamais que je lui donne un
baiser. Elle avait une façon sauvage et charmante en même temps de
frétiller et de me repousser la figure avec sa petite main ouverte, en
riant aux éclats. De toute sa gaieté, de toute sa violence enfantine, on
eût dit qu'elle allait chasser le chagrin qui pesait sur la maison
depuis sa naissance. Je me disais parfois: «Sans doute, malgré cette
sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant». Mais une fois encore la
Providence en décida autrement.
* * * * *
Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'étais levé de fort bonne
heure, avant même la paysanne qui avait la garde de la petite fille. Je
devais aller pêcher au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin
Delouche. Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi
pour de grandes parties de braconnage: pêches à la main, la nuit, pêches
aux éperviers prohibés... Tout le temps de l'été, nous partions les
jours de congé, dès l'aube, et nous ne rentrions qu'à midi. C'était le
gagne-pain de presque tous ces hommes. Quant à moi, c'était mon seul
passe-temps, les seules aventures qui me rappelassent les équipées de
jadis. Et j'avais fini par prendre goût à ces randonnées, à ces longues
pêches le long de la rivière ou dans les roseaux de l'étang.
Ce matin-là, j'étais donc debout, à cinq heures et demie, devant la
maison, sous un petit hangar adossé au mur qui séparait le jardin
anglais des Sablonnières du jardin potager de la ferme. J'étais occupé à
démêler mes filets que j'avais jetés en tas, le jeudi d'avant.
Il ne faisait pas jour tout à fait; c'était le crépuscule d'un beau
matin de septembre; et le hangar où je démêlais à la hâte mes engins se
trouvait à demi plongé dans la nuit.
J'étais là silencieux et affairé lorsque soudain j'entendis la grille
s'ouvrir, un pas crier sur le gravier.
--Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus tôt que je n'aurais cru. Et moi
qui ne suis pas prêt!...
Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu. C'était, autant
que je pus distinguer, un grand gaillard barbu habillé comme un chasseur
ou un braconnier. Au lieu de venir me trouver là où les autres savaient
que j'étais toujours, à l'heure de nos rendez-vous, il gagna directement
la porte d'entrée.
--Bon! pensai-je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront convié
sans me le dire et ils l'auront envoyé en éclaireur.
L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je
l'avais refermée, aussitôt sorti. Il fit de même à l'entrée de la
cuisine. Puis, hésitant un instant, il tourna vers moi, éclairée par le
demi-jour, sa figure inquiète. Et c'est alors seulement que je reconnus
le grand Meaulnes.
Un long moment je restai là, effrayé, désespéré, repris soudain par
toute la douleur qu'avait réveillée son retour. Il avait disparu
derrière la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hésitant.
Alors je m'avançai vers lui, et sans rien dire, je l'embrassai en
sanglotant. Tout de suite, il comprit:
--Ah! dit-il d'une voix brève, elle est morte, n'est-ce pas?
Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le
bras et doucement je l'entraînai vers la maison. Il faisait jour
maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur fût accompli, je lui fis
monter l'escalier qui menait vers la chambre de la morte. Sitôt entré;
il tomba à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tête
enfouie dans ses deux bras.
Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, ne sachant où il était.
Et, toujours le guidant par le bras, j'ouvris la porte qui faisait
communiquer cette chambre avec celle de la petite fille. Elle s'était
éveillée toute seule--pendant que sa nourrice était en bas--et,
délibérément, s'était assise dans son berceau. On voyait tout juste sa
tête étonnée, tournée vers nous.
--Voici ta fille, dis-je.
Il eut un sursaut et me regarda.
Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir
d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour détourner un peu ce grand
attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant très serrée
contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tête
baissée et me dit:
--Je les ai ramenés, les deux autres... Tu iras les voir dans leur
maison.
* * * * *
Et en effet, au début de la matinée, lorsque je m'en allai, tout pensif
et presque heureux vers la maison de Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait
jadis montrée déserte, j'aperçus de loin une manière de jeune ménagère
en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosité et
d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanchés qui s'en
allaient à la messe...
* * * * *
Cependant la petite fille commençait à s'ennuyer d'être serrée ainsi, et
comme Augustin, la tête penchée de côté pour cacher et arrêter ses
larmes, continuait à ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande
tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouillée.
Cette fois le père leva bien haut sa fille, la fit sauter au bout de ses
bras et la regarda avec une espèce de rire. Satisfaite, elle battit des
mains...
Je m'étais légèrement reculé pour mieux les voir. Un peu déçu et
pourtant émerveillé, je comprenais que la petite fille avait enfin
trouvé là le compagnon qu'elle attendait obscurément... La seule joie
que m'eût laissée le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il était revenu
pour me la prendre. Et déjà je l'imaginais, la nuit, enveloppant sa
fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.