LE SECRET _(fin)_

25 août.--De l'autre côté de Bourges, à l'extrémité des nouveaux

faubourgs, il découvrit, après avoir longtemps cherché, la maison de

Valentine Blondeau. Une femme--la mère de Valentine--sur le pas de la

porte, semblait l'attendre. C'était une bonne figure de ménagère,

lourde, fripée, mais belle encore. Elle le regardai venir avec

curiosité, et lorsqu'il lui demanda: «si Mlles Blondeau étaient ici»,

elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu'elles étaient

rentrées à Paris depuis le 15 août. «Elles m'ont défendu de dire où

elles allaient, ajouta-t-elle, mais en écrivant à leur ancienne adresse

on ferait suivre leurs lettres.»

En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, à travers le jardinet,

il pensait:

--Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est moi qui

l'ai forcée à cela. «Je deviendrai certainement une fille perdue»,

disait-elle. Et c'est moi qui l'ai jetée là! C'est moi qui ai perdu la

fiancée de Frantz!

Et tout bas il se répétait avec folie: «Tant mieux! Tant mieux!» avec la

certitude que c'était bien «tant pis» au contraire et que, sous les yeux

de cette femme, avant d'arriver à la grille, il allait buter des deux

pieds et tomber sur les genoux.

* * * * *

Il ne pensa pas à déjeuner et s'arrêta dans un café où il écrivit

longuement à Valentine, rien que pour crier, pour se délivrer du cri

désespéré qui l'étouffait. Sa lettre répétait indéfiniment: «Vous avez

pu!... Vous avez pu!... Vous avez pu vous résigner à cela! Vous avez pu

vous perdre ainsi!»

Près de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait bruyamment une

histoire de femme qu'on entendait par bribes: «... Je lui ai dit... Vous

devez bien me connaître... Je fais la partie avec votre mari tous les

soirs!» Les autres riaient et, détournant la tête, crachaient derrière

les banquettes. Hâve et poussiéreux, Meaulnes les regardait comme un

mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.

* * * * *

Longtemps, à bicyclette, il erra autour de la cathédrale, se disant

obscurément: «En somme, c'est pour la cathédrale que j'étais venu.» Au

bout de toutes les rues, sur la place déserte, on la voyait monter

énorme et indifférente. Ces rues étaient étroites et souillées comme les

ruelles qui entourent les églises de village. Il y avait çà et là

l'enseigne d'une maison louche, une lanterne rouge... Meaulnes sentait

sa douleur perdue, dans ce quartier malpropre, vicieux, réfugié, comme

aux anciens âges, sous les arcs-boutants de la cathédrale. Il lui venait

une crainte de paysan, une répulsion pour cette église de la ville, où

tous les vices sont sculptés dans des cachettes, qui est bâtie entre les

mauvais lieux et qui n'a pas de remède pour les plus douleurs d'amour.

Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille et le regardant

effrontément. Par dégoût ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour

l'abîmer, Meaulnes les suivit lentement à bicyclette et l'une d'elles,

une misérable fille dont les rares cheveux blonds étaient tirés en

arrière par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au

jardin de l'Archevêché, le jardin où Frantz, dans une de ses lettres,

donnait rendez-vous à la pauvre Valentine.

Il ne dit pas non, sachant qu'à cette heure il aurait depuis longtemps

quitté la ville. Et de sa fenêtre basse, dans la rue en pente, elle

resta longtemps à lui faire des signes vagues.

* * * * *

Il avait hâte de reprendre son chemin.

Avant de partir, il ne peut résister au morne désir de passer une

dernière fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux

et put faire provision de tristesse. C'était une des dernières maisons

du faubourg et la rue devenait une route à partir de cet endroit... En

face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y

avait personne aux fenêtres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long

d'un mur, traînant deux gamins en guenilles, une sale fille poudrée

passa.

C'est là que l'enfance de Valentine s'était écoulée, là qu'elle avait

commencé à regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait

travaillé, cousu, derrière ces fenêtres. Et Frantz était passé pour la

voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y

avait plus rien, rien... La triste soirée durait et Meaulnes savait

seulement que quelque part, perdue, durant ce même après-midi, Valentine

regardait passer dans son souvenir cette place morne où jamais elle ne

viendrait plus.

* * * * *

Le long voyage qu'il lui restait à faire pour rentrer devait être son

dernier recours contre sa peine, sa dernière distraction forcée avant de

s'y enfoncer tout entier.

Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de délicieuses

maisons fermières, entre les arbres, au bord de l'eau, montraient leurs

pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, là-bas, sur les

pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On

imaginait, là-bas, des âmes, de belles âmes...

Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour,

cet amour mal satisfait qu'on venait de souffleter si cruellement, et la

jeune fille entre toutes qu'il eût dû protéger, sauvegarder, était

justement celle-là qu'il venait d'envoyer à sa perte.

* * * * *

Quelques lignes hâtives du journal m'apprenaient encore qu'il avait

formé le projet de retrouver Valentine coûte que coûte avant qu'il fût

trop tard. Une date, dans un coin de page, me faisait croire que c'était

là ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des préparatifs,

lorsque j'étais venu à La Ferté-d'Angillon pour tout déranger. Dans la

mairie abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets par un

beau matin de la fin du mois d'août--lorsque j'avais poussé la porte et

lui avait apporté la grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait

été repris, immobilisé, par son ancienne aventure, sans oser rien faire

ni rien avouer. Alors avaient commencé le remords, le regret et la

peine, tantôt étouffés, tantôt triomphants, jusqu'au jour des noces où

le cri du bohémien dans les sapins lui avait théâtralement rappelé son

premier serment de jeune homme.

* * * * *

Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonné

quelques mots en hâte, à l'aube, avant de quitter, avec sa

permission,--mais pour toujours--Yvonne de Galais, son épouse depuis la

veille:

«Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux bohémiens qui

sont venus hier dans la sapinière et qui sont partis vers l'est à

bicyclette. Je ne reviendrai près d'Yvonne que si je puis ramener avec

moi et installer dans la «maison de Frantz» Frantz et Valentine mariés.

* * * * *

«Ce manuscrit, que j'avais commencé comme un journal secret et qui est

devenu ma confession, sera, si je ne reviens pas, la propriété de mon

ami François Seurel».

* * * * *

Il avait dû glisser le cahier en hâte sous les autres, refermer à clef

son ancienne petite malle d'étudiant, et disparaître.

Le Grand Meaulnes · 第 99 / 108 题