Patrice et sa femme les accompagnèrent à la promenade. Peu à peu, sur la
pente inégale couverte de bruyères, les deux couples se trouvèrent
séparés. Meaulnes et Valentine s'assirent entre les genévriers, dans un
petit taillis.
Le vent portait des gouttes de pluie et le temps était bas. La soirée
avait un goût amer, semblait-il, le goût d'un tel ennui que l'amour même
ne le pouvait distraire.
Longtemps ils restèrent là, dans leur cachette, abrités sous les
branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent
que, maintenant, tout irait bien.
Et ils commencèrent à parler d'amour, Valentine parlait, parlait...
--Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé, comme un enfant
qu'il était: tout de suite nous aurions eu une maison, comme une
chaumière perdue dans la campagne. Elle était toute prête, disait-il.
Nous y serions arrivés comme au retour d'un grand voyage, le soir de
notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les
chemins, dans la cour, cachés dans les bosquets, des enfants inconnus
nous auraient fait fête, criant: «Vive la mariée!»... Quelles folies!
n'est-ce pas?
Meaulnes, interdit, soucieux, l'écoutait. Il retrouvait, dans tout cela,
comme l'écho d'une voix déjà entendue. Et il y avait aussi, dans le ton
de la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague regret.
Mais elle eut peur de l'avoir blessé. Elle se retourna vers lui, avec
élan, avec douceur.
--A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai; quelque chose qui
ait été pour moi plus précieux que tout... et vous le brûlerez!
Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit de sa
poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les lettres de son
fiancé.
Ah! tout de suite, il reconnut la fine écriture. Comment n'y avait-il
jamais pensé plus tôt! C'était l'écriture de Frantz le bohémien, qu'il
avait vue jadis sur le billet désespéré laissé dans la chambre du
Domaine...
Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite entre les
pâquerettes et les foins éclairés obliquement par le soleil de cinq
heures. Si grande était sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore
quelle déroute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle
lui avait demandé de lire. Des phrases enfantines, sentimentales,
pathétiques... Celle-ci, dans la dernière lettre:
«_... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite
Valentine. Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas
superstitieux..._»
Meaulnes lisait, à demi aveuglé de regret et de colère, le visage
immobile, mais tout pâle, avec des frémissements sous les yeux.
Valentine, inquiète de le voir ainsi, regarda où il en était, et ce qui
le fâchait ainsi.
--C'est, expliqua-t-elle très vite, un bijou qu'il m'avait donné en me
faisant jurer de le regarder toujours. C'étaient là de ses idées folles.
Mais elle ne fit qu'exaspérer Meaulnes.
--Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi répéter
ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu croire en lui? Je l'ai connu,
c'était le garçon le plus merveilleux du monde!
--Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'émoi, vous avez connu
Frantz de Galais?
--C'était mon ami le meilleur, c'était mon frère d'aventures, et voilà
que je lui ai pris sa fiancée!
»Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, vous qui
n'avez croire à rien. Vous êtes cause de tout. C'est vous qui avez tout
perdu! tout perdu!...
Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la repoussa
brutalement.
--Allez-vous-en. Laissez-moi.
--Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, bégayant et
pleurant à demi, je partirai en effet. Je rentrerai à Bourges, chez
nous, avec ma soeur. Et si vous ne revenez pas me chercher, vous savez,
n'est-ce pas? que mon père est trop pauvre pour me garder; eh bien! je
repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai déjà fait
une fois, je deviendrai certainement une fille perdue, moi qui n'ai plus
de métier...
Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train, tandis que
Meaulnes, sans même la regarder partir, continuait à marcher au hasard.
* * * * *
Le journal s'interrompait de nouveau.
Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme indécis,
égaré. Rentré à La Ferté-d'Angillon, Meaulnes écrivait à Valentine en
apparence pour lui affirmer sa résolution de ne jamais la revoir et lui
en donner des raisons précises, mais en réalité, peut-être, pour qu'elle
lui répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait ce que, dans son
désarroi, il n'avait pas même songé d'abord à lui demander: savait-elle
où se trouvait le Domaine tant cherché?... Dans une autre, il la
suppliait de se réconcilier avec Frantz de Galais. Lui-même se chargeait
de le retrouver... Toutes les lettres dont je voyais les brouillons
n'avaient pas dû être envoyées. Mais il avait dû écrire deux ou trois
fois, sans jamais obtenir de réponse. Ç'avait été pour lui une période
de combats affreux et misérables, dans un isolement absolu. L'espoir de
revoir jamais Yvonne de Galais s'étant complètement évanoui, il avait dû
peu à peu sentir sa grande résolution faiblir. Et d'après les pages qui
vont suivre,--les dernières de son journal,--j'imagine qu'il dut, un
beau matin du début des vacances, louer une bicyclette pour aller à
Bourges, visiter la cathédrale.
Il était parti à la première heure, par la belle route droite entre les
bois, inventant en chemin mille prétextes à se présenter dignement, sans
demander une réconciliation, devant celle qu'il avait chassée.
Les quatre dernières pages, que j'ai pu reconstituer racontaient ce
voyage et cette dernière faute...