LE SECRET _(suite)_

Puis le journal reprenait.

Il avait noté des souvenirs sur un séjour qu'ils avaient fait tous les

deux à la campagne, je ne sais où. Mais, chose étrange, à partir de cet

instant, peut-être par un sentiment de pudeur secrète, le journal était

rédigé de façon si hachée, si informe, griffonné si hâtivement aussi,

que j'ai dû reprendre moi même et reconstituer toute cette partie de son

histoire.

* * * * *

14 juin.--Lorsqu'il s'éveilla de grand matin dans la chambre de

l'auberge, le soleil avait allumé les dessins rouges du rideau noir. Des

ouvriers agricoles, dans la salle du bas, parlaient fort en prenant le

café du matin: ils s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre

un de leurs patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait,

dans son sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord.

Ce rideau semé de grappes rougies par le soleil, ces voix matinales

montant dans la chambre silencieuse, tout cela se confondait dans

l'impression unique d'un réveil à la campagne, au début de délicieuses

grandes vacances.

Il se leva, frappa doucement à la porte voisine, sans obtenir de

réponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il aperçut alors Valentine et

comprit d'où lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait,

absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendît respirer,

comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux

yeux fermés, ce visage si quiet qu'on eût souhaité ne l'éveiller et ne

le troubler jamais.

Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne dormait plus

que d'ouvrir les yeux et de regarder.

* * * * *

Dès qu'elle fut habillée, Meaulnes revint près de la jeune fille.

--Nous sommes en retard, dit-elle.

Et ce fut aussitôt comme une ménagère dans sa demeure.

Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes

avait portés la veille et quand elle en vint au pantalon se désola. Le

bas des jambes était couvert d'une boue épaisse. Elle hésita, puis,

soigneusement, avec précaution, avant de le brosser, elle commença par

râper la première épaisseur de terre avec un couteau.

--C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de Sainte-Agathe

quand ils étaient flanqués dans la boue.

--Moi, c'est ma mère qui m'a enseigné cela, dit Valentine.

* * * * *

... Et telle était bien la compagne que devait souhaiter, avant son

aventure mystérieuse, le chasseur et le paysan qu'était le grand

Meaulnes.

* * * * *

15 juin.--A ce dîner, à la ferme, où grâce à leurs amis qui les avaient

présentés comme mari et femme, ils furent conviés, à leur grand ennui,

elle se montra timide comme une nouvelle mariée.

On avait allumé les bougies de deux candélabres, à chaque bout de la

table couverte de toile blanche, comme à une paisible noce de campagne.

Les visages, dès qu'ils se penchaient, sous cette faible clarté,

baignaient dans l'ombre.

Il y avait à la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis

Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, bien qu'on s'adressât

presque toujours à lui. Depuis qu'il avait résolu, dans ce village

perdu, afin d'éviter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa

femme, un même regret, un même remords le désolaient. Et tandis que

Patrice, à la façon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le dîner:

«C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une salle basse

comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, présider le repas

de mes noces».

Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On

eût dit une jeune paysanne. A chaque tentative nouvelle, elle regardait

son ami et semblait vouloir se réfugier contre lui. Depuis longtemps,

Patrice insistait vainement pour qu'elle vidât son verre, lorsqu'enfin

Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement:

--Il faut boire, ma petite Valentine.

Alors, docilement, elle but. Et Patrice félicita en souriant le jeune

homme d'avoir une femme aussi obéissante.

Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient silencieux et

pensifs. Ils étaient fatigués, d'abord; leurs pieds trempés par la boue

de la promenade étaient glacés sur les carreaux lavés de la cuisine. Et

puis, de temps à autre, le jeune homme était obligé de dire:

--Ma femme, Valentine, ma femme...

Et chaque fois, en prononçant sourdement ce mot, devant ces paysans

inconnus, dans cette salle obscure, il avait l'impression de commettre

une faute.

* * * * *

Le Grand Meaulnes · 第 96 / 108 题