_La porte du fond se rouvre. Entre une duègne; vieille, cheveux gris,

basquine et mantille noires; éventail._

SCÈNE QUATRIÈME.

DON CÉSAR, UNE DUÈGNE.

LA DUÈGNE, _sur le seuil de la porte_.

Don César de Bazan!

_Don César, absorbé dans ses méditations, relève brusquement la tête._

DON CÉSAR.

Pour le coup!

_A part._

Oh! femelle!

_Pendant que la duègne accomplit une profonde révérence au fond du

théâtre, il vient stupéfait sur le devant de la scène._

Mais il faut que le diable ou Salluste s’en mêle?

Gageons que je vais voir arriver mon cousin.

Une duègne!

_Haut._

C’est moi don César,--Quel dessein?...

_A part._

D’ordinaire une vieille en annonce une jeune.

LA DUÈGNE (_révérence avec un signe de croix._)

Seigneur, je vous salue, aujourd’hui jour de jeûne,

En Jésus Dieu le fils sur qui rien ne prévaut.

DON CÉSAR, _à part_.

A galant dénoûment commencement dévot.

_Haut._

Ainsi soit-il! Bonjour.

LA DUÈGNE.

Dieu vous maintienne en joie!

_Mystérieusement._

Avez-vous à quelqu’un qui jusqu’à vous m’envoie,

Donné pour cette nuit un rendez-vous secret?

DON CÉSAR.

Mais j’en suis fort capable.

LA DUÈGNE.

_Elle tire de son garde-infante un billet plié et le lui présente mais

sans le lui laisser prendre._

Ainsi, mon beau discret,

C’est bien vous qui venez, et pour cette nuit même,

D’adresser ce message à quelqu’un qui vous aime,

Et que vous savez bien?

DON CÉSAR.

Ce doit être moi.

LA DUÈGNE.

Bon.

La dame, mariée à quelque vieux barbon,

A des ménagements sans doute est obligée,

Et de me renseigner céans on m’a chargée.

Je ne la connais pas, mais vous la connaissez.

La soubrette m’a dit des choses. C’est assez.

Sans les noms.

DON CÉSAR.

Hors le mien.

LA DUÈGNE.

C’est tout simple. Une dame

Reçoit un rendez-vous de l’ami de son âme,

Mais on craint de tomber dans quelque piége; mais

Trop de précautions ne gâtent rien jamais.

Bref! ici l’on m’envoie avoir de votre bouche

La confirmation...

DON CÉSAR.

Oh! la vieille farouche!

Vrai Dieu! quelle broussaille autour d’un billet doux,

Oui, c’est moi, moi, te dis-je!

LA DUÈGNE.

_Elle pose sur la table le billet plié, que don César examine avec

curiosité._

En ce cas, si c’est vous,

Vous écrirez: _Venez_, au dos de cette lettre.

Mais pas de votre main, pour ne rien compromettre.

DON CÉSAR.

Peste! au fait! de ma main!

_A part._

Message bien rempli!

_Il tend la main pour prendre la lettre, mais elle est recachetée, et

la duègne ne la lui laisse pas toucher._

LA DUÈGNE.

N’ouvrez pas. Vous devez reconnaître le pli.

DON CÉSAR.

Pardieu!

_A part._

Moi qui brûlais de voir!... jouons mon rôle!

_Il agite la sonnette. Entre un des noirs._

Tu sais écrire?...

_Le noir fait un signe de tête affirmatif. Étonnement de don César._

_A part._

Un signe!

_Haut._

Es-tu muet, mon drôle?

_Le noir fait un nouveau signe d’affirmation. Nouvelle stupéfaction de

don César._

_A part._

Fort bien! continuez! des muets à présent!

_Au muet, en lui montrant la lettre, que la vieille tient appliquée sur

la table._

--Écris-moi là: Venez.

_Le muet écrit. Don César fait signe à la duègne de reprendre la

lettre, et au muet de sortir. Le muet sort._

_A part._

Il est obéissant!

LA DUÈGNE, _remettant le billet dans son garde-infante et se

rapprochant de don César_.

Vous la verrez ce soir. Est-elle bien jolie?

DON CÉSAR.

Charmante!

LA DUÈGNE.

La suivante est d’abord accomplie.

Elle m’a pris à part au milieu du sermon.

Mais belle! un profil d’ange avec l’œil d’un démon.

Puis aux choses d’amour elle paraît savante.

DON CÉSAR, _à part_.

Je me contenterais fort bien de la servante!

LA DUÈGNE.

Nous jugeons, car toujours le beau fait peur au laid,

La sultane à l’esclave, et le maître au valet.

La vôtre est, à coup sûr, fort belle.

DON CÉSAR.

Je m’en flatte.

LA DUÈGNE, _faisant une révérence pour se retirer_.

Je vous baise la main.

DON CÉSAR, _lui donnant une poignée de doublons_.

Je te graisse la patte.

Tiens, vieille!

LA DUÈGNE, _empochant_.

La jeunesse est gaie aujourd’hui!

DON CÉSAR, _la congédiant_.

Va.

LA DUÈGNE, _révérences_.

Si vous aviez besoin... J’ai nom dame Oliva.

Couvent San-Isidro.--

_Elle sort; puis la porte se rouvre et l’on voit sa tête reparaître._

Toujours à droite assise.

Au troisième pilier en entrant dans l’église.

_Don César se retourne avec impatience. La porte retombe; puis elle se

rouvre encore, et la vieille reparaît._

Vous la verrez ce soir! monsieur, pensez à moi

Dans vos prières.

DON CÉSAR, _la chassant avec colère_.

Ah!

_La duègne disparaît; la porte se referme._

DON CÉSAR, _seul_.

Je me résous, ma foi,

A ne plus m’étonner. J’habite dans la lune.

Me voici maintenant une bonne fortune;

Et je vais contenter mon cœur après ma faim.

_Rêvant._

Tout cela me paraît bien beau.--Gare la fin.

_La porte du fond se rouvre. Paraît don Guritan avec deux longues épées

nues sous le bras._

SCÈNE CINQUIÈME.

DON CÉSAR, DON GURITAN.

DON GURITAN, _du fond du théâtre_.

Don César de Bazan!

DON CÉSAR.

_Il se retourne et aperçoit don Guritan et les deux épées._

Enfin! à la bonne heure!

L’aventure était bonne, elle devient meilleure.

Bon dîner, de l’argent, un rendez-vous,--un duel!

Je redeviens César à l’état naturel!

_Il aborde gaîment, avec force salutations empressées, don Guritan,

qui fixe sur lui un œil inquiétant, et s’avance d’un pas roide sur le

devant du théâtre._

C’est ici, cher seigneur. Veuillez prendre la peine

_Il lui présente un fauteuil. Don Guritan reste debout._

D’entrer, de vous asseoir.--Comme chez vous,--sans gêne.

Enchanté de vous voir. Çà, causons un moment.

Que fait-on à Madrid? Ah! quel séjour charmant!

Moi, je ne sais plus rien, je pense qu’on admire

Toujours Matalobos et toujours Lindamire.

Pour moi je craindrais plus, comme péril urgent,

La voleuse de cœurs que le voleur d’argent.

Oh! les femmes, monsieur! Cette engeance endiablée

Me tient, et j’ai la tête à leur endroit fêlée.

Parlez, remettez-moi l’esprit en bon chemin.

Je ne suis plus vivant, je n’ai plus rien d’humain,

Je suis un être absurde, un mort qui se réveille,

Un bœuf, un hidalgo de la Castille-Vieille.

On m’a volé ma plume et j’ai perdu mes gants.

J’arrive des pays les plus extravagants.

DON GURITAN.

Vous arrivez, mon cher monsieur? Eh bien, j’arrive

Encor bien plus que vous!

DON CÉSAR, _épanoui_.

De quelle illustre rive?

DON GURITAN.

De là-bas, dans le Nord.

DON CÉSAR.

Et moi, de tout là-bas,

Dans le Midi.

DON GURITAN.

Je suis furieux!

DON CÉSAR.

N’est-ce pas?

Moi je suis enragé!

DON GURITAN.

J’ai fait douze cents lieues!

DON CÉSAR.

Moi, deux mille! j’ai vu des femmes jaunes, bleues,

Noires, vertes. J’ai vu des lieux du ciel bénis,

Alger, la ville heureuse, l’aimable Tunis,

Où l’on voit, tant ces Turcs ont des façons accortes,

Force gens empaillés accrochés sur les portes.

DON GURITAN.

On m’a joué, monsieur!

DON CÉSAR.

Et moi, l’on m’a vendu!

DON GURITAN.

L’on m’a presque exilé!

DON CÉSAR.

L’on m’a presque pendu!

DON GURITAN.

On m’envoie à Neubourg, d’une manière adroite,

Porter ces quatre mots écrits dans une boîte:

«Gardez le plus longtemps possible ce vieux fou!»

DON CÉSAR, _éclatant de rire_.

Parfait! qui donc cela?

DON GURITAN.

Mais je tordrai le cou

A César de Bazan!

DON CÉSAR, _gravement_.

Ah!

DON GURITAN.

Pour comble d’audace,

Tout à l’heure il m’envoie un laquais à sa place.

Pour l’excuser, dit-il! Un dresseur de buffet!

Je n’ai point voulu voir le valet. Je l’ai fait

Chez moi mettre en prison, et je viens chez le maître.

Ce César de Bazan! cet impudent! ce traître!

Voyons, que je le tue? Où donc est-il?

DON CÉSAR, _toujours avec gravité_.

C’est moi.

DON GURITAN.

Vous!--raillez-vous, monsieur?

DON CÉSAR.

Je suis don César.

DON GURITAN.

Quoi!

Encor!

DON CÉSAR.

Sans doute encor!

DON GURITAN.

Mon cher, quittez ce rôle.

Vous m’ennuyez beaucoup si vous vous croyez drôle.

DON CÉSAR.

Vous, vous m’amusez fort. Et vous m’avez tout l’air

D’un jaloux. Je vous plains énormément, mon cher.

Car le mal qui nous vient des vices qui sont nôtres

Est pire que le mal que nous font ceux des autres.

J’aimerais mieux encore, et je le dis à vous,

Être pauvre qu’avare et cocu que jaloux.

Vous êtes l’un et l’autre au reste. Sur mon âme,

J’attends encor ce soir madame votre femme.

DON GURITAN.

Ma femme!

DON CÉSAR.

Oui, votre femme!

DON GURITAN.

Allons! je ne suis pas

Marié.

DON CÉSAR.

Vous venez faire cet embarras!

Point marié! Monsieur prend depuis un quart d’heure

L’air d’un mari qui hurle ou d’un tigre qui pleure,

Si bien que je lui donne, avec simplicité,

Un tas de bons conseils en cette qualité!

Mais si vous n’êtes pas marié, par Hercule,

De quel droit êtes-vous à ce point ridicule?

DON GURITAN.

Savez-vous bien, monsieur, que vous m’exaspérez?

DON CÉSAR.

Bah!

DON GURITAN.

Que c’est trop fort!

DON CÉSAR.

Vrai?

DON GURITAN.

Que vous me le pairez!

DON CÉSAR.

_Il examine d’un air goguenard les souliers de don Guritan, qui

disparaissent sous des flots de rubans selon la nouvelle mode._

Jadis on se mettait des rubans sur la tête.

Aujourd’hui, je le vois, c’est une mode honnête,

On en met sur sa botte. On se coiffe les pieds.

C’est charmant!

DON GURITAN.

Nous allons nous battre!

DON CÉSAR, _impassible_.

Vous croyez?

DON GURITAN.

Vous n’êtes pas César, la chose me regarde,

Mais je vais commencer par vous.

DON CÉSAR.

Bon. Prenez garde

De finir par moi.

DON GURITAN.

_Il lui présente une des deux épées._

Fat! sur-le-champ!

DON CÉSAR, _prenant l’épée_.

De ce pas.

Quand je tiens un bon duel, je ne le lâche pas!

DON GURITAN.

Où!

DON CÉSAR.

Derrière le mur. Cette rue est déserte.

DON GURITAN, _essayant la pointe de l’épée sur le parquet_.

Pour César, je le tue ensuite!

DON CÉSAR.

Vraiment?

DON GURITAN.

Certe!

DON CÉSAR, _faisant aussi ployer son épée_.

Bah! l’un de nous deux mort, je vous défie après

De tuer don César.

DON GURITAN.

Sortons!

_Ils sortent. On entend le bruit de leurs pas qui s’éloignent. Une

petite porte masquée s’ouvre à droite dans le mur, et donne passage à

don Salluste._

SCÈNE SIXIÈME.

DON SALLUSTE, _vêtu d’un habit vert sombre, presque noir_.

_Il paraît soucieux et préoccupé. Il regarde et écoute avec inquiétude._

Aucuns apprêts!

_Apercevant la table chargée de mets._

Que veut dire ceci?

_Écoutant le bruit des pas de César et de Guritan._

Quel est donc ce tapage?

_Il se promène rêveur sur l’avant-scène._

Gudiel ce matin a vu sortir le page

Et l’a suivi.--Le page allait chez Guritan.--

Je ne vois pas Ruy Blas.--Et ce page...--Satan!

C’est quelque contre-mine! oui, quelque avis fidèle

Dont il aura chargé don Guritan pour elle!

--On ne peut rien savoir des muets!--C’est cela!

Je n’avais pas prévu ce don Guritan-là!

_Rentre don César. Il tient à la main l’épée nue qu’il jette en entrant

sur un fauteuil._

SCÈNE SEPTIÈME.

DON SALLUSTE, DON CÉSAR.

DON CÉSAR, _du seuil de la porte_.

Ah! j’en étais bien sûr! vous voilà donc, vieux diable!

DON SALLUSTE, _se retournant, pétrifié_.

Don César!

DON CÉSAR, _croisant les bras avec un grand éclat de rire_.

Vous tramez quelque histoire effroyable!

Mais je dérange tout, pas vrai, dans ce moment?

Je viens au beau milieu m’épater lourdement!

DON SALLUSTE, _à part_.

Tout est perdu!

DON CÉSAR, _riant_.

Depuis toute la matinée,

Je patauge à travers vos toiles d’araignée.

Aucun de vos projets ne doit être debout.

Je m’y vautre au hasard. Je vous démolis tout.

C’est très-réjouissant.

DON SALLUSTE, _à part_.

Démon! qu’a-t-il pu faire?

DON CÉSAR, _riant de plus en plus fort_.

Votre homme au sac d’argent,--qui venait pour l’affaire!

--Pour ce que vous savez!--qui vous savez!--

_Il rit._

Parfait!

DON SALLUSTE.

Eh bien?

DON CÉSAR.

Je l’ai soûlé.

DON SALLUSTE.

Mais l’argent qu’il avait?

DON CÉSAR, _majestueusement_.

J’en ai fait des cadeaux à diverses personnes.

Dame! on a des amis.

DON SALLUSTE.

A tort tu me soupçonnes...

Je...

DON CÉSAR, _faisant sonner ses grègues_.

J’ai d’abord rempli mes poches, vous pensez.

_Il se remet à rire._

Vous savez bien? la dame!...

DON SALLUSTE.

Oh!

DON CÉSAR, _qui remarque son anxiété_.

Que vous connaissez.--

_Don Salluste écoute avec un redoublement d’angoisse. Don César

poursuit en riant._

Qui m’envoie une duègne, affreuse compagnonne,

Dont la barbe fleurit et dont le nez trognonne...

DON SALLUSTE.

Pourquoi?

DON CÉSAR.

Pour demander, par prudence et sans bruit,

Si c’est bien don César qui l’attend cette nuit?...

DON SALLUSTE.

_A part._

Ciel!

_Haut._

Qu’as-tu répondu?

DON CÉSAR.

J’ai dit que oui, mon maître!

Que je l’attendais!

DON SALLUSTE, _à part_.

Tout n’est pas perdu peut-être!

DON CÉSAR.

Enfin, votre tueur, votre grand capitan,

Qui m’a dit sur le pré s’appeler--Guritan,

_Mouvement de don Salluste._

Qui ce matin n’a pas voulu voir, l’homme sage,

Un laquais de César lui portant un message,

Et qui venait céans m’en demander raison.

DON SALLUSTE.

Eh bien! qu’en as-tu fait?

DON CÉSAR.

J’ai tué cet oison.

DON SALLUSTE.

Vrai?

DON CÉSAR.

Vrai. Là, sous le mur, à cette heure il expire.

DON SALLUSTE.

Es-tu sûr qu’il soit mort?

DON CÉSAR.

J’en ai peur.

DON SALLUSTE, _à part_.

Je respire!

Allons! bonté du ciel! il n’a rien dérangé!

Au contraire. Pourtant, donnons-lui son congé.

Débarrassons-nous-en! quel rude auxiliaire!

Pour l’argent, ce n’est rien.

_Haut._

L’histoire est singulière.

Et vous n’avez pas vu d’autres personnes?

DON CÉSAR.

Non.

Mais j’en verrai. Je veux continuer. Mon nom,

Je compte en faire éclat tout à travers la ville.

Je vais faire un scandale affreux. Soyez tranquille.

DON SALLUSTE.

_A part._

Diable!

_Vivement et se rapprochant de don César._

Garde l’argent, mais quitte la maison!

DON CÉSAR.

Oui? Vous me feriez suivre! on sait votre façon.

Puis je retournerais, aimable destinée,

Contempler ton azur, ô Méditerranée!

Point.

DON SALLUSTE.

Crois-moi.

DON CÉSAR.

Non. D’ailleurs, dans ce palais-prison,

Je sens quelqu’un en proie à votre trahison.

Toute intrigue de cour est une échelle double.

D’un côté, bras liés, morne et le regard trouble,

Monte le patient; de l’autre, le bourreau.

--Or, vous êtes bourreau--nécessairement.

DON SALLUSTE.

Oh!

DON CÉSAR.

Moi, je tire l’échelle, et patatras.

DON SALLUSTE.

Je jure...

DON CÉSAR.

Je veux, pour tout gâter, rester dans l’aventure.

Je vous sais assez fort, cousin, assez subtil

Pour pendre deux ou trois pantins au même fil.

Tiens! j’en suis un! Je reste!

DON SALLUSTE.

Écoute...

DON CÉSAR.

Rhétorique.

Ah! vous me faites vendre aux pirates d’Afrique!

Ah! vous me fabriquiez ici des faux César!

Ah! vous compromettez mon nom!

DON SALLUSTE.

Hasard!

DON CÉSAR.

Hasard?

Mets que font les fripons pour les sots qui le mangent.

Point de hasard! Tant pis si vos plans se dérangent!

Mais je prétends sauver ceux qu’ici vous perdez.

Je vais crier mon nom sur les toits.

_Il monte sur l’appui de la fenêtre et regarde au dehors._

Attendez!

Juste! des alguazils passent sous la fenêtre.

_Il passe son bras à travers les barreaux, et l’agite en criant._

Holà!

DON SALLUSTE, _effaré, sur le devant du théâtre_.

_A part._

Tout est perdu s’il se fait reconnaître!

_Entrent des alguazils précédés d’un alcade. Don Salluste paraît en

proie à une vive perplexité. Don César va vers l’alcade d’un air de

triomphe._

SCÈNE HUITIÈME.

LES MÊMES, UN ALCADE, DES ALGUAZILS.

DON CÉSAR, _à l’alcade_.

Vous allez consigner dans vos procès-verbaux...

DON SALLUSTE, _montrant don César à l’alcade_.

Que voici le fameux voleur Matalobos!

DON CÉSAR, _stupéfait_.

Comment!

DON SALLUSTE, _à part_.

Je gagne tout en gagnant vingt-quatre heures.

_A l’alcade._

Cet homme ose en plein jour entrer dans les demeures.

Saisissez ce voleur.

_Les alguazils saisissent don César au collet._

DON CÉSAR, _furieux, à don Salluste_.

Je suis votre valet,

Vous mentez hardiment!

L’ALCADE.

Qui donc nous appelait?

DON SALLUSTE.

C’est moi.

DON CÉSAR.

Pardieu! c’est fort!

L’ALCADE.

Paix! je crois qu’il raisonne.

DON CÉSAR.

Mais je suis don César de Bazan en personne!

DON SALLUSTE.

Don César?--Regardez son manteau, s’il vous plaît.

Vous trouverez SALLUSTE écrit sous le collet.

C’est un manteau qu’il vient de me voler.

_Les alguazils arrachent le manteau, l’alcade l’examine._

L’ALCADE.

C’est juste,

DON SALLUSTE.

Et le pourpoint qu’il porte...

DON CÉSAR, _à part_.

Oh! le damné Salluste!

DON SALLUSTE, _continuant_.

Il est au comte d’Albe auquel il fut volé...--

_Montrant un écusson brodé sur le parement de la manche gauche._

Dont voici le blason!

DON CÉSAR, _à part_.

Il est ensorcelé!

L’ALCADE, _examinant le blason_.

Oui, les deux châteaux d’or...

DON SALLUSTE.

Et puis, les deux chaudières.

Enriquez et Gusman.

_En se débattant, don César fait tomber quelques doublons de ses

poches._

_Don Salluste montre à l’alcade la façon dont elles sont remplies._

Sont-ce là les manières

Dont les honnêtes gens portent l’argent qu’ils ont?

L’ALCADE, _hochant la tête_.

Hum!

DON CÉSAR, _à part_.

Je suis pris!

_Les alguazils le fouillent et lui prennent son argent._

UN ALGUAZIL, _fouillant_.

Voilà des papiers.

DON CÉSAR, _à part_.

Ils y sont!

Oh! pauvres billets doux sauvés dans mes traverses!

L’ALCADE, _examinant les papiers_.

Des lettres?... qu’est cela? d’écritures diverses...?

DON SALLUSTE, _lui faisant remarquer les suscriptions_.

Toutes au comte d’Albe!

L’ALCADE.

Oui.

DON CÉSAR.

Mais...

LES ALGUAZILS, _lui liant les mains_.

Pris! quel bonheur!

UN ALGUAZIL, _entrant, à l’alcade_.

Un homme est là qu’on vient d’assassiner, seigneur.

L’ALCADE.

Quel est l’assassin?

DON SALLUSTE, _montrant don César_.

Lui!

DON CÉSAR, _à part_.

Ce duel! quelle équipée!

DON SALLUSTE.

En entrant, il tenait à la main une épée.

La voilà.

L’ALCADE, _examinant l’épée_.

Du sang.--Bien.

_A don César._

Allons, marche avec eux!

DON SALLUSTE, _à don César que les alguazils emmènent_.

Bonsoir, Matalobos.

DON CÉSAR, _faisant un pas et le regardant fixement_.

Vous êtes un fier gueux!

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE CINQUIÈME.

LE TIGRE ET LE LION.

PERSONNAGES.

RUY BLAS.

DON SALLUSTE DE BAZAN.

LA REINE.

ACTE CINQUIÈME.

Même chambre. C’est la nuit. Une lampe est posée sur la table.

Au lever du rideau Ruy Blas est seul. Une sorte de longue robe noire

cache ses vêtements.

SCÈNE PREMIÈRE.

RUY BLAS, _seul_.

C’est fini. Rêve éteint! Visions disparues!

Jusqu’au soir au hasard j’ai marché dans les rues.

J’espère en ce moment. Je suis calme. La nuit

On pense mieux. La tête est moins pleine de bruit.

Rien de trop effrayant sur ces murailles noires;

Les meubles sont rangés, les clés sont aux armoires.

Les muets sont là-haut qui dorment. La maison

Est vraiment bien tranquille. Oh! oui, pas de raison

D’alarme. Tout va bien. Mon page est très-fidèle.

Don Guritan est sûr alors qu’il s’agit d’elle.

O mon Dieu! n’est-ce pas que je puis vous bénir,

Que vous avez laissé l’avis lui parvenir,

Que vous m’avez aidé, vous Dieu bon, vous Dieu juste,

A protéger cet ange, à déjouer Salluste,

Qu’elle n’a rien à craindre, hélas! rien à souffrir,

Et qu’elle est bien sauvée,--et que je puis mourir?

_Il tire de sa poitrine une petite fiole qu’il pose sur la table._

Oui, meurs maintenant, lâche! et tombe dans l’abîme!

Meurs comme on doit mourir quand on expie un crime!

Meurs dans cette maison, vil, misérable et seul!

_Il écarte sa robe noire sous laquelle on entrevoit la livrée qu’il

portait au premier acte._

--Meurs avec ta livrée enfin sous ton linceul!

--Dieu! Si ce démon vient voir sa victime morte!

_Il pousse un meuble de façon à barricader la porte secrète._

Qu’il n’entre pas du moins par cette horrible porte!

_Il revient vers la table._

--Oh! le page a trouvé Guritan, c’est certain,

Il n’était pas encore huit heures du matin.

_Il fixe son regard sur la fiole._

--Pour moi, j’ai prononcé mon arrêt, et j’apprête

Mon supplice, et je vais moi-même sur ma tête

Faire choir du tombeau le couvercle pesant.

J’ai du moins le plaisir de penser qu’à présent

Personne n’y peut rien. Ma chute est sans remède!

_S’asseyant sur le fauteuil._

Elle m’aimait pourtant!--Que Dieu me soit en aide!

Je n’ai pas de courage!

_Il pleure._

Oh! l’on aurait bien dû

Nous laisser en paix!

_Il cache sa tête dans ses mains et pleure à sanglots._

Dieu!

_Relevant la tête et comme égaré, regardant la fiole._

L’homme, qui m’a vendu

Ceci, me demandait quel jour du mois nous sommes.

Je ne sais pas. J’ai mal dans la tête. Les hommes

Sont méchants. Vous mourez, personne ne s’émeut.

Je souffre!--Elle m’aimait!--Et dire qu’on ne peut

Jamais rien ressaisir d’une chose passée!

Je ne la verrai plus!--Sa main que j’ai pressée,

Sa bouche qui toucha mon front...--Ange adoré!

Pauvre ange!--Il faut mourir, mourir désespéré!

Sa robe où tous les plis contenaient de la grâce,

Son pied qui fait trembler mon âme quand il passe,

Son œil où s’enivraient mes yeux irrésolus,

Son sourire, sa voix...--Je ne la verrai plus!

Je ne l’entendrai plus!--Enfin c’est donc possible?

Jamais!

_Il avance avec angoisse sa main vers la fiole; au moment où il la

saisit convulsivement, la porte du fond s’ouvre. La reine paraît, vêtue

de blanc, avec une mante de couleur sombre, dont le capuchon, rejeté

sur ses épaules, laisse voir sa tête pâle. Elle tient une lanterne

sourde à la main, elle la pose à terre et marche rapidement vers Ruy

Blas._

SCÈNE DEUXIÈME.

RUY BLAS, LA REINE.

LA REINE, _entrant_.

Don César!

RUY BLAS, _se retournant avec un mouvement d’épouvante et fermant

précipitamment la robe qui cache sa livrée_.

Dieu! c’est elle!--Au piége horrible

Elle est prise!

_Haut._

Madame!...

LA REINE.

Eh bien! quel cri d’effroi!

César...

RUY BLAS.

Qui vous a dit de venir ici?

LA REINE.

Toi.

RUY BLAS.

Moi?--Comment?

LA REINE.

J’ai reçu de vous...

RUY BLAS, _haletant_.

Parlez donc vite!

LA REINE.

Une lettre.

RUY BLAS.

De moi?

LA REINE.

De votre main écrite.

RUY BLAS.

Mais c’est à se briser le front contre le mur!

Mais je n’ai pas écrit, pardieu! j’en suis bien sûr!

LA REINE, _tirant de sa poitrine un billet qu’elle lui présente_.

Lisez, donc.

_Ruy Blas prend la lettre avec emportement, se penche vers la lampe et

lit._

RUY BLAS, _lisant_.

«Un danger terrible est sur ma tête.

«Ma reine seule peut conjurer la tempête...

_Il regarde la lettre avec stupeur, comme ne pouvant aller plus loin._

LA REINE, _continuant, et lui montrant du doigt la ligne qu’elle lit_.

«En venant me trouver ce soir dans ma maison.

«Sinon, je puis perdu.»

RUY BLAS, _d’une voix éteinte_.

Ho! quelle trahison!

Ce billet!

LA REINE, _continuant de lire_.

«Par la porte au bas de l’avenue,

«Vous entrerez la nuit sans être reconnue.

«Quelqu’un de dévoué vous ouvrira.»

RUY BLAS, _à part_.

J’avais

Oublié ce billet.

_A la reine, d’une voix terrible._

Allez-vous-en!

LA REINE.

Je vais

M’en aller, don César. O mon Dieu! que vous êtes

Méchant! qu’ai-je donc fait?

RUY BLAS.

O ciel! ce que vous faites?

Vous vous perdez!

LA REINE.

Comment?

RUY BLAS.

Je ne puis l’expliquer.

Fuyez vite.

LA REINE.

J’ai même, et pour ne rien manquer,

Eu le soin d’envoyer ce matin une duègne...

RUY BLAS.

Dieu!--mais à chaque instant, comme d’un cœur qui saigne,

Je sens que votre vie à flots coule et s’en va.

Partez!

LA REINE, _comme frappée d’une idée subite_.

Le dévoûment que mon amour rêva

M’inspire. Vous touchez à quelque instant funeste.

Vous voulez m’écarter de vos dangers!--Je reste.

RUY BLAS.

Ah! Voilà, par exemple, une idée! ô mon Dieu!

Rester à pareille heure et dans un pareil lieu!

LA REINE.

La lettre est bien de vous. Ainsi...

RUY BLAS, _levant les bras au ciel avec émotion_.

Bonté divine!

LA REINE.

Vous voulez m’éloigner?

RUY BLAS, _lui prenant les mains_.

Comprenez!

LA REINE.

Je devine.

Dans le premier moment vous m’écrivez, et puis...

RUY BLAS.

Je ne t’ai pas écrit. Je suis un démon. Fuis!

Mais c’est toi, pauvre enfant, qui te prends dans un piége!

Mais c’est vrai! mais l’enfer de tous côtés t’assiége!

Pour te persuader je ne trouve donc rien?

Écoute, comprends donc, je t’aime, tu sais bien.

Pour sauver ton esprit de ce qu’il imagine,

Je voudrais arracher mon cœur de ma poitrine!

Oh! je t’aime. Va-t’en!

LA REINE.

Don César...

RUY BLAS.

Oh! va-t’en!

--Mais j’y songe, on a dû t’ouvrir?

LA REINE.

Mais oui.

RUY BLAS.

Satan!

Qui?

LA REINE.

Quelqu’un de masqué, caché par la muraille.

RUY BLAS.

Masqué! Qu’a dit cet homme? est-il de haute taille?

Cet homme, quel est-il? Mais parle donc! j’attends!

_Un homme en noir et masqué paraît à la porte du fond._

L’HOMME MASQUÉ.

C’est moi!

_Il ôte son masque. C’est don Salluste. La reine et Ruy Blas le

reconnaissent avec terreur._

SCÈNE TROISIÈME.

LES MÊMES, DON SALLUSTE.

RUY BLAS.

Ruy Blas: Drame · 第 6 / 7 段