Ruy Blas, duc d’Olmedo? Vos yeux ont un bandeau.
Ce n’est que sur Bazan qu’on a mis Olmedo.
RUY BLAS.
Je vous fais arrêter.
DON SALLUSTE.
Je dirai qui vous êtes.
RUY BLAS, _exaspéré_.
Mais...
DON SALLUSTE.
Vous m’accuserez? J’ai risqué nos deux têtes.
C’est prévu. Vous prenez trop tôt l’air triomphant.
RUY BLAS.
Je nierai tout!
DON SALLUSTE.
Allons! vous êtes un enfant.
RUY BLAS.
Vous n’avez pas de preuve!
DON SALLUSTE.
Et vous pas de mémoire.
Je fais ce que je dis, et vous pouvez m’en croire.
Vous n’êtes que le gant, et moi je suis la main.
_Bas et se rapprochant de Ruy Blas._
Si tu n’obéis pas, si tu n’es pas demain
Chez toi pour préparer ce qu’il faut que je fasse,
Si tu dis un seul mot de tout ce qui se passe,
Si tes yeux, si ton geste en laissent rien percer,
Celle pour qui tu crains, d’abord, pour commencer,
Par ta folle aventure, en cent lieux répandue,
Sera publiquement diffamée et perdue,
Puis, elle recevra, ceci n’a rien d’obscur,
Sous cachet, un papier, que je garde en lieu sûr,
Écrit, te souvient-il avec quelle écriture?
Signé, tu dois savoir de quelle signature?
Voici ce que ses yeux y liront; «--Moi Ruy Blas,
«Laquais de monseigneur le marquis de Finlas,
«En toute occasion, ou secrète, ou publique,
«M’engage à le servir comme un bon domestique.»
RUY BLAS, _brisé et d’une voix éteinte_.
Il suffit.--Je ferai, monsieur, ce qu’il vous plaît.
_La porte du fond s’ouvre. On voit rentrer les conseillers du conseil
privé._
_Don Salluste s’enveloppe vivement de son manteau._
DON SALLUSTE, _bas_.
On vient.
_Il salue profondément Ruy Blas. Haut._
Monsieur le duc, je suis votre valet.
_Il sort._
FIN DU TROISIÈME ACTE.
ACTE QUATRIÈME.
DON CÉSAR.
PERSONNAGES.
RUY BLAS.
DON CÉSAR.
DON SALLUSTE.
DON GURITAN.
UN LAQUAIS.
UNE DUÈGNE.
UN PAGE.
UN ALCADE.
DES ALGUAZILS.
DEUX MUETS.
ACTE QUATRIÈME.
Une petite chambre somptueuse et sombre. Lambris et meubles de
vieille forme et de vieille dorure. Murs couverts d’anciennes
tentures de velours cramoisi, écrasé et miroitant par places et
derrière le dos des fauteuils, avec de larges galons d’or qui le
divisent en bandes verticales. Au fond, une porte à deux battants.
A gauche, sur un pan coupé, une grande cheminée sculptée du temps
de Philippe II, avec écusson de fer battu dans l’intérieur. Du côté
opposé, sur un pan coupé, une petite porte basse donnant dans un
cabinet obscur. Une seule fenêtre à gauche, placée très-haut et
garnie de barreaux et d’un auvent inférieur comme les croisées des
prisons. Sur le mur, quelques vieux portraits enfumés et à demi
effacés. Coffre de garde-robe avec miroir de Venise. Grands fauteuils
du temps de Philippe III. Une armoire très-ornée adossée au mur. Une
table carrée avec ce qu’il faut pour écrire. Un petit guéridon de
forme ronde à pieds dorés dans un coin. C’est le matin.
Au lever du rideau, Ruy Blas, vêtu de noir, sans manteau et sans la
toison, vivement agité, se promène à grands pas dans la chambre. Au
fond se tient son page, immobile et comme attendant ses ordres.
SCÈNE PREMIÈRE.
RUY BLAS, LE PAGE.
RUY BLAS, _à part, et se parlant à lui-même_.
Que faire?--Elle d’abord! elle avant tout!--rien qu’elle!
Dût-on voir sur un mur rejaillir ma cervelle,
Dût le gibet me prendre ou l’enfer me saisir
Il faut que je la sauve!--oui! mais y réussir,
Comment faire? donner mon sang, mon cœur, mon âme,
Ce n’est rien, c’est aisé. Mais rompre cette trame!
Deviner...--deviner! car il faut deviner!--
Ce que cet homme a pu construire et combiner!
Il sort soudain de l’ombre et puis il s’y replonge,
Et là, seul dans sa nuit, que fait-il?--Quand j’y songe,
Dans le premier moment je l’ai prié pour moi!
Je suis un lâche, et puis c’est stupide!--eh bien quoi!
C’est un homme méchant.--Mais que je m’imagine
--La chose a sans nul doute une ancienne origine,--
Que lorsqu’il tient sa proie et la mâche à moitié,
Ce démon va lâcher la reine, par pitié
Pour son valet! Peut-on fléchir les bêtes fauves?
--Mais, misérable, il faut pourtant que tu la sauves!
C’est toi qui l’as perdue! à tout prix! il le faut!
--C’est fini. Me voilà retombé! De si haut!
Si bas! j’ai donc rêvé!--Ho! je veux qu’elle échappe!
Mais lui! par quelle porte, ô Dieu, par quelle trappe,
Par où va-t-il venir, l’homme de trahison?
Dans ma vie et dans moi, comme en cette maison,
Il est maître. Il en peut arracher les dorures.
Il a toutes les clefs de toutes les serrures.
Il peut entrer, sortir, dans l’ombre s’approcher,
Et marcher sur mon cœur comme sur ce plancher.
--Oui, c’est que je rêvais! le sort trouble nos têtes
Dans la rapidité des choses sitôt faites.--
Je suis fou. Je n’ai plus une idée en son lieu.
Ma raison dont j’étais si vain, mon Dieu! mon Dieu!
Prise en un tourbillon d’épouvante et de rage,
N’est plus qu’un pauvre jonc tordu par un orage!
Que faire? Pensons bien. D’abord empêchons-la
De sortir du palais.--Oh oui, le piége est là.
Sans doute. Autour de moi tout est nuit, tout est gouffre.
Je sens le piége, mais je ne vois pas.--Je souffre!
C’est dit. Empêchons-la de sortir du palais.
Faisons-la prévenir sûrement, sans délais.--
Par qui?--je n’ai personne!
_Il rêve avec accablement. Puis, tout à coup, comme frappé d’une idée
subite et d’une lueur d’espoir, il relève la tête._
--Oui, don Guritan l’aime!
C’est un homme loyal! oui!
_Faisant un signe au page de s’approcher. Bas._
--Page, à l’instant même,
Va chez don Guritan, et fais-lui de ma part
Mes excuses, et puis dis-lui que sans retard
Il aille chez la reine et qu’il la prie en grâce,
En mon nom comme au sien, quoi qu’on dise ou qu’on fasse,
De ne point s’absenter du palais de trois jours.
Quoi qu’il puisse arriver. De ne point sortir. Cours!
_Rappelant le page._
Ah!
_Il tire de son garde-notes une feuille et un crayon._
Qu’il donne ce mot à la reine, et qu’il veille!
_Il écrit rapidement sur son genou._
--«Croyez don Guritan, faites ce qu’il conseille!»
_Il ploie le papier et le remet au page._
Quant à ce duel, dis-lui que j’ai tort, que je suis
A ses pieds, qu’il me plaigne et que j’ai des ennuis,
Qu’il porte chez la reine à l’instant mes suppliques,
Et que je lui ferai des excuses publiques.
Qu’elle est en grand péril. Qu’elle ne sorte point.
Quoi qu’il arrive. Au moins trois jours.--De point en point
Fais tout. Va, sois discret, ne laisse rien paraître.
LE PAGE.
Je vous suis dévoué. Vous êtes un bon maître.
RUY BLAS.
Cours, mon bon petit page. As-tu bien tout compris!
LE PAGE.
Oui, monseigneur, soyez tranquille.
_Il sort._
RUY BLAS, _resté seul, tombant sur un fauteuil_.
Mes esprits
Se calment. Cependant, comme dans la folie,
Je sens confusément des choses que j’oublie.
Oui, le moyen est sûr. Don Guritan...!--mais moi?
Faut-il attendre ici don Salluste? Pourquoi?
Non. Ne l’attendons pas. Cela le paralyse
Tout un grand jour. Allons prier dans quelque église.
Sortons. J’ai besoin d’aide, et Dieu m’inspirera!
_Il prend son chapeau sur une crédence, et secoue une sonnette posée
sur la table. Deux nègres, vêtus de velours vert-clair et de brocard
d’or, jaquettes plissées à grandes basques, paraissent à la porte du
fond._
Je sors. Dans un instant un homme ici viendra.
--Par une entrée à lui.--Dans la maison, peut-être,
Vous le verrez agir comme s’il était maître.
Laissez-le faire. Et si d’autres viennent...
_Après avoir hésité un moment._
Ma foi,
Vous laisserez entrer!--
_Il congédie du geste les noirs, qui s’inclinent en signe d’obéissance
et qui sortent._
Allons?
_Il sort._
_Au moment où la porte se referme sur Ruy Blas, on entend un grand
bruit dans la cheminée, par laquelle on voit tomber tout à coup un
homme, enveloppé d’un manteau déguenillé, qui se précipite dans la
chambre. C’est don César._
SCÈNE DEUXIÈME
DON CÉSAR.
_Effaré, essoufflé, décoiffé, étourdi, avec une expression joyeuse et
inquiète en même temps._
Tant pis! c’est moi!
_Il se relève en se frottant la jambe sur laquelle il est tombé, et
s’avance dans la chambre avec force révérences et chapeau bas._
Pardon! ne faites pas attention, je passe.
Vous parliez entre vous. Continuez, de grâce.
J’entre un peu brusquement, messieurs, j’en suis fâché!
_Il s’arrête au milieu de la chambre et s’aperçoit qu’il est seul._
--Personne!--sur le toit tout à l’heure perché,
J’ai cru pourtant ouïr un bruit de voix.--Personne!
_S’asseyant dans un fauteuil._
Fort bien. Recueillons-nous. La solitude est bonne.
--Ouf! que d’événements!--J’en suis émerveillé
Comme l’eau qu’il secoue aveugle un chien mouillé.
Primo, ces alguazils qui m’ont pris dans leurs serres;
Puis cet embarquement absurde; ces corsaires;
Et cette grosse ville où l’on m’a tant battu;
Et les tentations faites sur ma vertu
Par cette femme jaune; et mon départ du bagne:
Mes voyages; enfin, mon retour en Espagne!
Puis, quel roman! le jour où j’arrive, c’est fort,
Ces mêmes alguazils rencontrés tout d’abord!
Leur poursuite enragée et ma fuite éperdue;
Je saute un mur; j’avise une maison perdue
Dans les arbres, j’y cours; personne ne me voit;
Je grimpe alègrement du hangar sur le toit;
Enfin, je m’introduis dans le sein des familles
Par une cheminée où je mets en guenilles
Mon manteau le plus neuf qui sur mes chausses pend!...
--Pardieu! monsieur Salluste est un grand sacripant!
_Se regardant dans une petite glace de Venise posée sur le grand coffre
à tiroirs sculptés._
--Mon pourpoint m’a suivi dans mes malheurs. Il lutte!
_Il ôte son manteau et mire dans la glace son pourpoint de satin rose
usé, déchiré et rapiécé; puis il porte vivement la main à sa jambe avec
un coup d’œil vers la cheminée._
Mais ma jambe a souffert diablement dans ma chute!
_Il ouvre les tiroirs du coffre. Dans l’un d’entre eux, il trouve un
manteau de velours vert-clair, brodé d’or, le manteau donné par don
Salluste à Ruy Blas. Il examine le manteau et le compare au sien._
--Ce manteau me paraît plus décent que le mien.
_Il jette le manteau vert sur ses épaules, et met le sien à la place
dans le coffre après l’avoir soigneusement plié; il y ajoute son
chapeau qu’il enfonce sous le manteau d’un coup de poing, puis il
referme le tiroir. Il se promène fièrement dans le beau manteau brodé
d’or._
C’est égal, me voilà revenu. Tout va bien.
Ah! mon très-cher cousin, vous voulez que j’émigre
Dans cette Afrique où l’homme est la souris du tigre!
Mais je vais me venger de vous, cousin damné,
Épouvantablement quand j’aurai déjeuné.
J’irai, sous mon vrai nom, chez vous, traînant ma queue,
D’affreux vauriens sentant le gibet d’une lieue,
Et je vous livrerai vivant aux appétits
De tous mes créanciers--suivis de leurs petits.
_Il aperçoit dans un coin une magnifique paire de bottines à canons de
dentelles. Il jette lestement ses vieux souliers, et chausse sans façon
les bottines neuves._
Voyons d’abord où m’ont jeté ses perfidies.
_Après avoir examiné la chambre de tous les côtés._
Maison mystérieuse et propre aux tragédies.
Portes closes, volets barrés, un vrai cachot.
Dans ce charmant logis on entre par en haut,
Juste comme le vin entre dans les bouteilles.
_Avec un soupir._
--C’est bien bon du bon vin!--
_Il aperçoit la petite porte à droite, l’ouvre, s’introduit vivement
dans le cabinet avec lequel elle communique, puis rentre avec des
gestes d’étonnement._
Merveille des merveilles!
Cabinet sans issue où tout est clos aussi!
_Il va à la porte du fond, l’entr’ouvre, et regarde au dehors: puis il
la laisse retomber et revient sur le devant du théâtre._
Personne!--Où diable suis-je?--Au fait, j’ai réussi
A fuir les alguazils. Que m’importe le reste?
Vais-je pas m’effarer et prendre un air funeste
Pour n’avoir jamais vu de maison faite ainsi?
_Il se rassied sur le fauteuil, bâille, puis se relève presque
aussitôt._
Ah çà! mais--je m’ennuie horriblement ici.
_Avisant une petite armoire dans le mur, à gauche, qui fait le coin du
pan coupé._
Voyons, ceci m’a l’air d’une bibliothèque.
_Il y va et l’ouvre. C’est un garde-manger bien garni._
Justement.--Un pâté, du vin, une pastèque.
C’est un encas complet. Six flacons bien rangés!
Diable! sur ce logis j’avais des préjugés.
_Examinant les flacons l’un après l’autre._
C’est d’un bon choix.--Allons! l’armoire est honorable.
_Il va chercher dans un coin la petite table ronde, l’apporte sur le
devant du théâtre et la charge joyeusement de tout ce que contient
le garde-manger, bouteilles, plats, etc.; il ajoute un verre, une
assiette, une fourchette, etc.--Puis il prend une des bouteilles._
Lisons d’abord ceci.
_Il emplit le verre, et boit d’un trait._
C’est une œuvre admirable
De ce fameux poëte appelé le soleil!
Xérès-des-Chevaliers n’a rien de plus vermeil.
_Il s’assied, se verse un second verre et boit._
Quel livre vaut cela? Trouvez-moi quelque chose
De plus spiritueux!
_Il boit._
Ah! Dieu, cela repose!
Mangeons.
_Il entame le pâté._
Chiens d’alguazils! je les ai déroutés.
Ils ont perdu ma trace.
_Il mange._
Oh! le roi des pâtés!
Quant au maître du lieu, s’il survient...--
_Il va au buffet et en rapporte un verre et un couvert qu’il pose sur
la table._
je l’invite.
--Pourvu qu’il n’aille pas me chasser! Mangeons vite.
_Il met les morceaux doubles._
Mon dîner fait, j’irai visiter la maison.
Mais qui peut l’habiter? peut-être un bon garçon.
Ceci peut ne cacher qu’une intrigue de femme.
Bah! quel mal fais-je ici? qu’est ce que je réclame?
Rien,--l’hospitalité de ce digne mortel,
A la manière antique,
_Il s’agenouille à demi et entoure la table de ses bras._
En embrassant l’autel.
_Il boit._
D’abord, ceci n’est point le vin d’un méchant homme,
Et puis, c’est convenu, si l’on vient, je me nomme.
Ah! vous endiablerez, mon vieux cousin maudit!
Quoi, ce bohémien? ce galeux? ce bandit?
Ce Zafari? ce gueux? ce va-nu-pieds...?--Tout juste!
Don César de Bazan, cousin de don Salluste?
Oh la bonne surprise! et dans Madrid, quel bruit!
Quand est-il revenu? ce matin? cette nuit?
Quel tumulte partout en voyant cette bombe,
Ce grand nom oublié qui tout à coup retombe,
Don César de Bazan! oui, messieurs, s’il vous plaît.
Personne n’y pensait, personne n’en parlait.
Il n’était donc pas mort? il vit, messieurs, mesdames!
Les hommes diront: Diable!--Oui-dà! diront les femmes.
Doux bruit qui vous reçoit rentrant dans vos foyers,
Mêlé de l’aboiement de trois cents créanciers!
Quel beau rôle à jouer!--Hélas! l’argent me manque.
_Bruit à la porte._
On vient.--Sans doute on va comme un vil saltimbanque
M’expulser.--C’est égal, ne fais rien à demi,
César!
_Il s’enveloppe de son manteau jusqu’aux yeux. La porte du fond
s’ouvre. Entre un laquais en livrée, portant sur son dos un grosse
sacoche._
SCÈNE TROISIÈME.
DON CÉSAR, UN LAQUAIS.
DON CÉSAR, _toisant le laquais de la tête aux pieds_.
Qui venez-vous chercher céans, l’ami?
_A part._
Il faut beaucoup d’aplomb, le péril est extrême.
LE LAQUAIS.
Don César de Bazan.
DON CÉSAR, _dégageant son visage du manteau_.
Don César! c’est moi-même!
_A part._
Voilà du merveilleux!
LE LAQUAIS.
Vous êtes le seigneur
Don César de Bazan?
DON CÉSAR.
Pardieu! j’ai cet honneur.
César! le vrai César! le seul César! le comte
De Garo...
LE LAQUAIS, _posant sur le fauteuil la sacoche_.
Daignez voir si c’est là votre compte.
DON CÉSAR, _comme ébloui_.
_A part._
De l’argent! c’est trop fort!
_Haut._
Mon cher...
LE LAQUAIS.
Daignez compter.
C’est la somme que j’ai l’ordre de vous porter.
DON CÉSAR, _gravement_.
Ah! fort bien! je comprends.
_A part._
Je veux bien que le diable...--
Çà, ne dérangeons pas cette histoire admirable.
Ceci vient fort à point.
_Haut._
Vous faut-il des reçus?
LE LAQUAIS.
Non, monseigneur.
DON CÉSAR, _lui montrant la table_.
Mettez cet argent là-dessus.
_Le laquais obéit._
De quelle part?
LE LAQUAIS.
Monsieur le sait bien.
DON CÉSAR.
Sans nul doute.
Mais...
LE LAQUAIS.
Cet argent,--voilà ce qu’il faut que j’ajoute,--
Vient de qui vous savez pour ce que vous savez.
DON CÉSAR, _satisfait de l’explication_.
Ah!
LE LAQUAIS.
Nous devons, tous deux, être fort réservés.
Chut!
DON CÉSAR.
Chut!!!--Cet argent vient...--la phrase est magnifique!
Redites-la moi donc.
LE LAQUAIS.
Cet argent...
DON CÉSAR.
Tout s’explique!
Me vient de qui je sais...
LE LAQUAIS.
Pour ce que vous savez.
Nous devons...
DON CÉSAR.
Tous les deux!!!
LE LAQUAIS.
Être fort réservés.
DON CÉSAR.
C’est parfaitement clair.
LE LAQUAIS.
Moi j’obéis. Du reste
Je ne comprends pas.
DON CÉSAR.
Bah!
LE LAQUAIS.
Mais vous comprenez!
DON CÉSAR.
Peste!
LE LAQUAIS.
Il suffit.
DON CÉSAR.
Je comprends et je prends, mon très-cher.
De l’argent qu’on reçoit, d’abord, c’est toujours clair.
LE LAQUAIS.
Chut!
DON CÉSAR.
Chut!!! ne faisons pas d’indiscrétion. Diantre!
LE LAQUAIS.
Comptez, seigneur!
DON CÉSAR.
Pour qui me prends-tu?
_Admirant la rondeur du sac posé sur la table._
Le beau ventre!
LE LAQUAIS, _insistant_.
Mais...
DON CÉSAR.
Je me fie à toi.
LE LAQUAIS.
L’or est en souverains.
Bons quadruples pesant sept gros trente-six grains,
Ou bons doublons au marc. L’argent, en croix-maries.
_Don César ouvre la sacoche et en tire plusieurs sacs pleins d’or et
d’argent qu’il ouvre et vide sur la table avec admiration; puis il
se met à puiser à pleines poignées dans les sacs d’or et remplit ses
poches de quadruples et de doublons._
DON CÉSAR, _s’interrompant avec majesté_.
_A part._
Voici que mon roman, couronnant ses féeries,
Meurt amoureusement sur un gros million.
_Il se remet à remplir ses poches._
O délices! je mords à même un galion!
_Une poche pleine, il passe à l’autre. Il se cherche des poches
partout, et semble avoir oublié le laquais._
LE LAQUAIS, _qui le regarde avec impassibilité_.
Et maintenant j’attends vos ordres.
DON CÉSAR, _se retournant_.
Pourquoi faire?
LE LAQUAIS.
Afin d’exécuter, vite et sans qu’on diffère,
Ce que je ne sais pas et ce que vous savez.
De très-grands intérêts...
DON CÉSAR, _l’interrompant d’un air d’intelligence_.
Oui, publics et privés!!!
LE LAQUAIS.
Veulent que tout cela se fasse à l’instant même.
Je dis ce qu’on m’a dit de dire.
DON CÉSAR, _lui frappant sur l’épaule_.
Et je t’en aime,
Fidèle serviteur!
LE LAQUAIS.
Pour ne rien retarder,
Mon maître à vous me donne afin de vous aider.
DON CÉSAR.
C’est agir congrument. Faisons ce qu’il désire.
_A part._
Je veux être pendu si je sais que lui dire.
_Haut._
Approche, galion, et d’abord--
_Il remplit de vin l’autre verre._
Bois-moi çà!
LE LAQUAIS.
Quoi, seigneur!
DON CÉSAR.
Bois-moi çà!
_Le laquais boit, don César lui remplit son verre._
Du vin d’Oropesa!
_Il fait asseoir le laquais, le fait boire, et lui verse de nouveau
vin._
Causons.
_A part._
Il a déjà la prunelle allumée.
_Haut et s’étendant sur sa chaise._
L’homme, mon cher ami, n’est que de la fumée
Noire, et qui sort du feu des passions. Voilà.
_Il lui verse à boire._
C’est bête comme tout ce que je te dis là.
Et d’abord la fumée, au ciel bleu ramenée,
Se comporte autrement dans une cheminée.
Elle monte gaîment, et nous dégringolons.
_Il se frotte la jambe._
L’homme n’est qu’un plomb vil.
_Il remplit les deux verres._
Buvons. Tous tes doublons
Ne valent pas le chant d’un ivrogne qui passe.
_Se rapprochant d’un air mystérieux._
Vois-tu, soyons prudents. Trop chargé, l’essieu casse.
Le mur sans fondement s’écroule subitò.
Mon cher, raccroche-moi le col de mon manteau.
LE LAQUAIS, _fièrement_.
Seigneur, je ne suis pas valet de chambre.
_Avant que don César ait pu l’en empêcher, il secoue la sonnette posée
sur la table._
DON CÉSAR, _à part, effrayé_.
Il sonne!
Le maître va peut-être arriver en personne.
Je suis pris.
_Entre un des noirs. Don César, en proie à la plus vive anxiété, se
retourne du côté opposé comme ne sachant que devenir._
LE LAQUAIS, _au nègre_.
Remettez l’agrafe à monseigneur.
_Le nègre s’approche gravement de don César, qui le regarde faire d’un
air stupéfait; puis il rattache l’agrafe du manteau, salue et sort,
laissant don César pétrifié._
DON CÉSAR, _se levant de table_.
_A part._
Je suis chez Belzébuth, ma parole d’honneur!
_Il vient sur le devant du théâtre et s’y promène à grands pas._
Ma foi, laissons-nous faire, et prenons ce qui s’offre.
Donc je vais remuer les écus à plein coffre.
J’ai de l’argent! que vais-je en faire?
_Se tournant vers le laquais attablé, qui continue à boire et qui
commence à chanceler sur sa chaise._
Attends, pardon!
_Rêvant, à part._
Voyons,--si je payais mes créanciers?--fi donc!
--Du moins, pour les calmer, âmes à s’aigrir promptes
Si je les arrosais avec quelques à-comptes?
--A quoi bon arroser ces vilaines fleurs-là?
Où diable mon esprit va-t-il chercher cela?
Rien n’est tel que l’argent pour vous corrompre un homme,
Et, fût-il descendant d’Annibal qui prit Rome,
L’emplir jusqu’au goulot de sentiments bourgeois!
Que dirait-on? me voir payer ce que je dois!
Ah!
LE LAQUAIS, _vidant son verre_.
Que m’ordonnez-vous?
DON CÉSAR.
Laisse-moi, je médite.
Bois en m’attendant.
_Le laquais se remet à boire. Lui continue de rêver, et tout à coup se
frappe le front comme ayant trouvé une idée._
Oui!
_Au laquais._
Lève-toi tout de suite.
Voici ce qu’il faut faire! Emplis tes poches d’or.
_Le laquais se lève en trébuchant, et emplit d’or les poches de son
justaucorps. Don César l’y aide tout en continuant._
Dans la ruelle, au bout de la Place-Mayor,
Entre au numéro neuf. Une maison étroite.
Beau logis, si ce n’est que la fenêtre à droite
A sur le cristallin une taie en papier.
LE LAQUAIS.
Maison borgne?
DON CÉSAR.
Non, louche. On peut s’estropier
En montant l’escalier. Prends-y garde.
LE LAQUAIS.
Une échelle?
DON CÉSAR.
A peu près. C’est plus roide.--En haut loge une belle
Facile à reconnaître, un bonnet de six sous
Avec de gros cheveux ébouriffés dessous,
Un peu courte, un peu rousse...--Une femme charmante!
Sois très-respectueux, mon cher, c’est mon amante!
Lucinda, qui jadis, blonde à l’œil indigo,
Chez le pape, le soir, dansait le fandango.
Compte-lui cent ducats en mon nom.--Dans un bouge,
A côté, tu verras un gros diable au nez rouge,
Coiffé jusqu’aux sourcils d’un vieux feutre fané
Où pend tragiquement un plumeau consterné,
La rapière à l’échine et la loque à l’épaule.
--Donne de notre part six piastres à ce drôle.--
Plus loin, tu trouveras un trou noir comme un four,
Un cabaret qui chante au coin d’un carrefour.
Sur le seuil boit et fume un vivant qui le hante.
C’est un homme fort doux et de vie élégante,
Un seigneur dont jamais un juron ne tomba,
Et mon ami de cœur, nommé Goulatromba.
--Trente écus!--Et dis-lui, pour toutes patenôtres,
Qu’il les boive bien vite et qu’il en aura d’autres.
Donne à tous ces faquins ton argent le plus rond,
Et ne t’ébahis pas des yeux qu’ils ouvriront.
LE LAQUAIS.
Après?
DON CÉSAR.
Garde le reste. Et pour dernier chapitre...
LE LAQUAIS.
Qu’ordonne monseigneur!
DON CÉSAR.
Va te soûler, bélître!
Casse beaucoup de pots et fais beaucoup de bruit,
Et ne rentre chez toi que demain--dans la nuit.
LE LAQUAIS.
Suffit, mon prince.
_Il se dirige vers la porte en faisant des zig-zags._
DON CÉSAR, _le regardant marcher_.
_A part._
Il est effroyablement ivre!
_Le rappelant. L’autre se rapproche._
Ah!...--Quand tu sortiras, les oisifs vont te suivre.
Fais par ta contenance honneur à la boisson.
Sache te comporter d’une noble façon.
S’il tombe par hasard des écus de tes chausses,
Laisse tomber;--et si des essayeurs de sauces,
Des clercs, des écoliers, des gueux qu’on voit passer,
Les ramassent,--mon cher, laisse-les ramasser.
Ne sois pas un mortel de trop farouche approche.
Si même ils en prenaient quelques-uns dans ta poche,
Sois indulgent. Ce sont des hommes comme nous.
Et puis il faut, vois-tu, c’est une loi pour tous,
Dans ce monde, rempli de sombres aventures,
Donner parfois un peu de joie aux créatures.
_Avec mélancolie._
Tous ces gens-là seront peut-être un jour pendus!
Ayons donc les égards pour eux qui leur sont dus!
--Va-t’en.
_Le laquais sort. Resté seul, don César se rassied, s’accoude sur la
table, et paraît plongé dans de profondes réflexions._
C’est le devoir du chrétien et du sage,
Quand il a de l’argent, d’en faire un bon usage.
J’ai de quoi vivre au moins huit jours! Je les vivrai.
Et s’il me reste un peu d’argent, je l’emploirai
A des fondations pieuses. Mais je n’ose
M’y fier, car on va me reprendre la chose.
C’est méprise sans doute, et ce mal adressé
Aura mal entendu, j’aurai mal prononcé...