LE SOLDAT.

[S]UR le pavé de la prison, dans le corridor, Macaruffo, étendu tout du

son long, dévorait avec appétit un morceau de pain bis et une tranche de

lard. De temps en temps il avalait quelques gorgées d'un broc de vin

qu'avec une affectueuse dévotion il tenait entre ses jambes. Il faisait

nuit. Un profond silence régnait partout. Pour toute lumière, un lampion

vacillant suspendu à la voûte, et à droite de Macaruffo une lanterne

sourde dont les rayons, l'éclairant à demi, se réfléchissaient sur le

paquet de clefs qui pendaient à sa ceinture. Une sentinelle silencieuse

se promenait de long en large, faisant résonner du bruit monotone de ses

pas les voûtes du corridor. Ce soldat s'arrêta enfin à côté du geôlier,

et s'appuyant sur le bois de sa lance, il se courba un peu vers le

Bergamasque et lui adressa la parole: «Compère, ton souper est frugal.

--Pain d'un jour et vin d'un an, répondit l'autre.--C'est toujours

ainsi.» Et avalant une gorgée de vin, puis s'essuyant la bouche avec le

dos de la main gauche, il ajoutait en branlant la tête:

«Si ce n'eût été, si ce n'eût été...

--Mais si ce métier maudit te pèse si fort, pourquoi ne pas le quitter?

--Le quitter! bon Dieu, tu me fais lire, quoique je n'en aie guère

envie. Tu as beau jeu à parler, toi qui portes toute ta maison dans ta

valise. Mais, dis-moi: comment faire alors pour nourrir une femme et une

nichée d'enfants?

Cependant, si tu trouvais à vivre autrement, le ferais-tu, hein?

--Si je le feras? et de bon coeur! Je ne sais pas quelle vie je

n'accepterais pas pour échapper aux clefs, aux nerfs de boeuf, aux

menottes et aux chaînes; pourvu pourtant qu'il ne fallût pas travailler

de mes mains. Il me conviendrait de me promener tout le jour à faire la

ronde comme toi.

--Mais, dis-moi, si ton métier t'offrait l'occasion de gagner?

--De gagner? demanda Macaruffo avec anxiété, de gagner de l'argent?

--Par exemple, une cinquantaine de florins d'or.

--Oui, oui, la chatte les couve. Prends, prends-moi ce broc, mon

camarade. Je vois que ton cerveau commence à battre la chamade, et je

veux lui porter le dernier coup.

--Je ne perds nullement la tête, et je parle très-sérieusement...»

Et il tira de sa poche une bourse dont les mailles laissaient voir une

belle somme d'or.

«Toi! s'écriait, toi, pauvre soldat, tu as reçu une si belle grâce de

Dieu! oh! le gras mélier que la guerre! qui vole le plus est le plus

brave!

--Ces florins répliqua le soldat avec une colère mal réprimée, ne sont

pas volés, mais bien acquis. Et... et s'ils étaient à toi?

--S'ils étaient à moi, répondit l'autre d'un ton de stupeur, s'ils

étaient à moi, je demanderais si Bergame est à vendre.

--Eh bien! ils peuvent être à toi avant demain matin, et sans qu'il t'en

coûte la moindre peine..

--Est-ce que tu plaisantes? Mais pour les gagner, dis vite, que

faudrait-il faire?

--Rien autre chose, répondit le soldat en baissant la voix, que de tirer

un verrou et de laisser sortir deux oiseaux de la cage.

--Pst! fit le geôlier en mettant la main sur la bouche de la sentinelle.

Puis, d'un ton sérieux et profond:

«Quoi! comment, deux prisonniers? Bon Dieu! mon camarade, je sais que tu

te moques de moi.»

Il se tut, puis reprit quelques instants après d'une voix qui indiquait

plus de regret que de colère:

«Cela te paraît peu de chose, laisser fuir deux prisonniers... Demain on

les cherche, ils n'y sont plus. «Eh! Lasagnone, qu'est-ce que cela veut

dire?--Illustrissime seigneur, je n'en sais rien, moi, proprement rien,

en conscience.» Et lui: «Hors la camisole. Qu'on lui mette la corde au

cou, et de la corde à la potence...» J'aurai fait la panade au diable.

L'argent me va bien, mais la potence!

--Certainement, certainement. Mais il me semblait qu'avec cinquante de

ses petits frères dans la sacoche, il y avait mieux à faire que ce

métier. Réfléchis! en quatre heures tu es aux frontières. Tu passes

l'Adda, et te voilà dans ta maison, sur les montagnes, où j'appellerai

braves ceux qui viendront t'y chercher. Tu revois ta femme, tes enfants;

tu relèves ta maison, tu deviens riche.

--Mais quels sont ces prisonniers? dit Macaruffo en faisant un effort

visible.

--Bon, pour que tu ailles les nommer.

--Quoi, moi un espion? non, pas pour le double de l'or que tu m'as

offert. Parle donc, qui sont-ils?

--Ce seigneur et cette dame, dit le soldat en montrant les cachots qui

renfermaient Pusterla et Marguerite.

--Capperi! de gros oiseaux.

--Gros ou non, qu'est-ce que cela te fait?

--Cela me convient, dit Macaruffo; mais, d'honneur! ce n'est pas

l'arpent qui me décide. A propos, le seigneur n'a-t-il pas un enfant

avec lui?

[Illustration.]

--Qui, son fils, leur enfant à tous deux.

--Mais, je veux dire, ils vont donc le laisser ici?

--Non, non, il s'en ira avec eux.

--Mas tu n'as parlé que de deux personnes.

--Oh! l'autre, c'est sous-entendu. C'est la bonne mesure par-dessus le

marché.

--Que parles-tu de bonne mesure, de par-dessus le marché? Trois

personnes pour cinquante florins d'or! Tu n'es pas raisonnable, et nous

n'en parlerons plus, si tu ne le deviens pas davantage.»

Le soldat lui montra un diamant qu'il avait au doigt, et lui remettant

les florins d'or, lui promit le diamant aussitôt que les trois

prisonniers seraient sortis de leur cachot. Le marché fut conclu, et

Macaruffo, joyeux, se mit à compter ses florins d'or.

[Illustration.]

Ce soldat était Alpinolo, que nous avons laissé, dans cette funeste

soirée du 20 juin 1310, sur la route de Brera, où il remit à Buonvicino

le jeune fils de Pusterla. Certain d'être inscrit sur les listes de

proscription, désespéré surtout de l'imprudence qui, en livrant à

Ramengo le secret d'une conspiration imaginaire, avait fait prendre et

traiter des mécontents comme des révoltés, il se mit d'abord à fuir au

gré de son cheval, plutôt par un mystérieux instinct de conservation que

par un acte bien réfléchi de sa volonté. Puis lorsque sa pensée parvint

à se dégager des ténèbres qui l'obscurcissaient, et qu'il put voir

clairement sa situation, dégoûté de la vie, résolu d'en finir avec les

angoisses de ses remords, il tourna brusquement son cheval et reprit au

galop la route de Milan. Il en était à peu de distance, lorsqu'il

rencontra une troupe de proscrits dont il connaissait les principaux

membres, qui lui firent rebrousser chemin, combattirent sa résolution et

l'emmenèrent avec eux. Il demeura quelque temps avec ses frères

d'infortune; mais les malédictions, dont ils accablaient l'auteur

inconnu de la persécution qui était venue les atteindre, la pensée

poignante qui torturait Alpinolo, que c'était lui, lui-même qui en était

le véritable auteur, lui rendirent leur compagnie insupportable, et un

jour, n'écoutant que son désespoir, il les quitta brusquement.

Il se rendit à la cabane des bons meuniers qui avaient pris soin de son

enfance. On a vu, par le récit de Maso à Ramengo, comment il y arriva,

et comment il avait laissé en partant son cheval, son argent et les

lettres de sa mère; mais ces braves gens, lorsqu'il partit, n'avaient

point pénétré les funèbres pensées qui l'agitaient. Las de cette vie et

des hommes, il résolut de mettre fin à ses jours. Après avoir jeté un

dernier regard sur la maison des meuniers, qu'il apercevait encore dans

le lointain, il se précipita dans le fleuve, et les flots se refermèrent

sur lui; mais porté au fond de l'eau par l'effet de son propre poids,

augmenté par la vitesse de sa chute, un mouvement de réaction le ramena

bientôt à la surface, pendant que le courant l'emportait toujours en

avant. A ce moment, l'instinct animal se réveilla en lui; presque à son

insu, et sans qu'il eut aucune conscience raisonnée de ce qu'il faisait,

ses mains s'étendirent pour fendre les flots, et comme il était

excellent nageur, il réussit promptement à gagner la rive, où, épuisé de

fatigue, il tomba dans une torpeur semblable au sommeil. Revenu à lui,

il se repentit de sa tentative de suicide. «Je dois vivre, dit-il; je

vivrai pour mon tourment et pour punir ce traître infâme.»

Lorsqu'il eut séché au soleil ses habits, désormais sa seule fortune, il

se mit au service des paysans pour gagner sa vie. Parvenu en travaillant

jusqu'à Pise, il y retrouva tous ses anciens amis de Milan, et reprit

avec eux cette vie des bannis si pleine d'espérances, de projets,

d'exagérations, qui, pour la plupart, se résolvent en fumée.

Un jour qu'ils cherchaient de concert les moyens les plus prompts de

recouvrer leur patrie, un des plus passionnés eut l'idée d'attenter aux

jours de Luchino. Exalté par les discours qu'il avait entendus, entraîné

d'ailleurs par sa propre haine, Alpinolo proposa de se charger de

l'exécution de ce crime.

[Illustration.]

Une acclamation unanime le confirma dans sa résolution. Milan est une

grande et populeuse cité; la barbe qui ornait son jeune visage et qui

était taillée à la mode des soldats, ses cheveux arrangés d'une façon

nouvelle, un costume différent, lui donnaient l'assurance de n'être

point reconnu. On parlait précisément, à cette époque, des recrutements

que faisait Luchino parmi les brigands qui, après avoir désolé la

contrée, las des profits incertains et irréguliers de leur vie errante,

s'enrôlaient avec plaisir sous un drapeau mercenaire, et sous le

commandement de Sfolcada Melik, et devenaient les gardiens des lieux

qu'ils avaient d'abord infestés.

Alpinolo se détermina à s'enrôler dans ces bandes. Il partit donc,

encouragé par tous ses compagnons.

Il se rendit d'abord chez Maso, à qui il demanda le cher dépôt qu'il lui

avait confié, l'anneau et les lettres de sa mère. Quelles imprécations

il lança contre le ravisseur de ces gages sacrés, lorsqu'il apprit que

la faiblesse de Nena avait livré à un étranger les lettres de Rosalie.

Mais quand on lui apporta le diamant, comme un père qui retrouve un fils

longtemps perdu, il s'apaisa, le pressa contre ses lèvres, et plus d'une

grosse larme tomba de ses yeux sur cet unique souvenir de ses parents.

Il alla se prosterner sur le monticule qui recouvrait la dépouille

mortelle de sa mère, raviva les fleurs qui poussaient à l'entour, et

prit congé des bons meuniers.

«Maintenant, tu seras de retour Dieu sait quand, lui disait la Nena. Je

suis vieille, une autre fois tu ne me trouveras plus; souviens-toi

toujours de moi dans tes prières.

[Illustration.]

[Illustration.]

--Point d'idées tristes, ajoutait Maso. Nous nous reverrons, n'est-il

pas vrai, seigneur Alpinolo?

--Oui, répondait-il, peut-être plus tôt que vous ne le pensez.

--Et d'une humeur plus gaie, reprenait la Nena.

--Et chargé d'honneurs et de richesses,» ajoutait Maso, qui, ayant vu le

monde, savait en quoi consistent les félicités.

[Illustration.]

Alpinolo partit; il joignit une troupe de ces recrues, et entra avec

elles dans la Lombardie. Tristes compagnons! ils étaient tous couverts

de haillons, la plupart étaient en outre borgnes mi manchots, parce

qu'ils avaient subi, comme voleurs, la peine imposée par les statuts de

Milan, qui infligeaient la perte d'un oeil pour le premier vol, et celle

d'une main pour la récidive; pour la troisième, la potence.

Il est facile d'imaginer ce que soutirait Alpinolo lorsqu'il vit la

tranquillité publique tromper les rêves qu'il avait formés dans l'exil,

et lorsque tout dans Milan lui rappelait les joies de sa jeunesse, les

maîtres bienfaisants qui les lui avaient procurées, et qu'il devait

s'accuser de les avoir plongés dans un abîme de malheurs. Il souffrait

d'autant plus qu'il ne pouvait s'abandonner à ses chagrins que dans la

solitude où il se réfugiait souvent pour songer à l'engagement qu'il

avait pris.--L'occasion favorable de tuer Luchino s'était plus d'une

fois offerte à lui, mais au moment de frapper il sentait son murage

l'abandonner. Il s'excitait à marcher en avant, mais il reculait

épouvanté devant l'impérieuse voix de sa conscience.

[Illustration.]

Il était un jour, à midi, appuyé dans ce coin du Broletto Normand où il

s'était laissé trahir par Ramengo. Pendant des heures et des heures il

tenait les yeux fixés sur la porte des Pusterla, par où il avait vu

entrer Marguerite. Il alla à la Madone de San-Celso, qui, précisément à

cette époque, avait commencé à devenir célèbre par ses miracles, et avec

une ferveur brûlante, mais inquiète et tourmentée, bien différente de

celle de l'homme qui demande la justice et obtient la paix, il supplia

Notre-Dame. «Donnez-moi la force nécessaire pour tuer votre ennemi,

l'ennemi du bien public, l'ennemi de cette sainte qui savait si bien

vous imiter. Si vous me faites cette grâce, je fais voeu d'aller à

Nazareth, comme un pèlerin armé, et de n'en pas revenir que je n'aie mis

à mort mille de ces infidèles qui refusent d'adorer votre saint nom.»

Dans cette prière insensée, dans ce voeu de vengeance fait à la Mère des

miséricordes, il crut avoir puisé une nouvelle fermeté, et peu de jours

après il lui parut se présenter une occasion favorable. Il était de

garde près d'un pavillon de plaisance situé au milieu d'un bois

artificiel, dans le parc de Belgiojoso, délices des Visconti. En

regardant à travers les barreaux de la jalousie, qui laissait librement

circuler l'air, il vit Luchino qui, enveloppé dans un manteau, s'était

endormi seul avec ses deux mâtins à ses pieds et qui dormaient aussi.

Alpinolo renouvela son voeu, s'approcha, brandit le poignard, le leva

sur la tête du tyran, et s'écria au dedans de son coeur: «Chien! tu ne

le réveilleras plus qu'au jour du ingénient!»

[Illustration.]

Le jour du jugement! Cette idée arrêta son bras. «Le jour du jugement!

lui et moi nous nous trouverons un jour en présence d'un commun juge! à

ce tribunal, Luchino paraîtra avec le cortège de ses crimes--Et moi!

devrai-je me montrer la main chargée d'un assassinat?» Il résolut de

renoncer à son projet et s'efforça de sortir sans bruit; mais il n'en

put faire si peu qu'il ne réveillât les chiens. Ils se levèrent en

aboyant. Luchino se réveilla, et se leva en portant la main à son épée.

Le hasard voulut qu'à l'instant même le capitaine Lucio entrait d'un air

de triomphe rapporter comment on avait conduit dans la citadelle de la

porte Romaine Francesco Pusterla et son fils.

La présence du soldat fut interprétée comme un acte de zèle et pour

avertir le prince de l'approche du nouvel arrivant, et Alpinolo fut

sauvé. Mais le plus horrible des supplices, mais être déchiré, lambeau

par lambeau eût à peine égalé pour lui la torture qu'il éprouva en

entendant l'atroce nouvelle, en voyant l'impitoyable joie de Luchino et

du capitaine de justice, qui se disaient entre eux: «Maintenant, nous

allons les faire marcher rapidement. Demain à Milan, et la chose sera

bientôt faite.»

Son imprudence, lui avait donc encore réservé ce supplice. Aussi qui

dépeindra ses épouvantables fureurs? A partir de cette heure, toute

autre pensée fit place dans son esprit à celle de délivrer ces

infortunés.

Il lui fut facile de se faire charger de la garde des prisons de la

porte Romaine. Nos lecteurs savent déjà comment il gagna le geôlier, et

à quel prix Macaruffo lui promit de laisser échapper ses trois

prisonniers.

L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843 · 第 12 / 18 题