Total égal. 29,282

Ce nombre était de 30,361 en 1829, de 31,723 en 1832, de 28,969 en

1935, et de 26,936 en 1838. Ainsi, malgré l'augmentation constante de la

population, le nombre des indigents avait constamment décru depuis 1832,

époque à laquelle le commerce et l'industrie commencèrent à prendre du

développement, jusqu'en 1838, année de leur apogée. C'est à la fin de

cette dernière année qu'on vit commencer la crise à l'influence de

laquelle le commerce n'a pas échappé depuis, et dont l'un des effets a

été d'augmenter le nombre des indigents de près d'un dixième.

Les 29,282 ménages secourus en 1841 comprenaient 66,487 individus. Ils

étaient plus surchargés de famille que ceux de 1829, car à cette

dernière date, quoique le chiffre des ménages fût plus élevé de. 1,079,

le nombre des individus secourus était moindre de 3,782.

Les chefs de ménages indigents se classaient de la manière suivante:

mariés, 11,917; veufs, 10,408; femmes abandonnées, l,898. On y ajoutait

ensuite: célibataires adultes, 4,496; célibataires orphelins, 563.

Sur les 29,282 chefs de ménage secourus, 15,250 ont moins de soixante

ans; 14,052 ont dépassé cet âge. On y compte un seul centenaire.

Le loyer des lieux qu'occupent ces ménages secourus est, pour 5,399

d'entre eux de 50 fr. et au-dessous; il est de 51 à 100 fr. pour 12,680;

de 101 à 200 fr. pour 5,684; de 201 à 300 fr. pour 187; de 301 à 400 fr.

pour 13; au-dessus de 400 fr. pour 2 seulement. 3,003 sont logés à titre

gratuit, et 2,317 le sont comme portiers.

Dans les 29,282 ménages, 15,495 ont pour chefs des hommes. Nous ne

donnerons pas la répartition du nombre entier entre les diverses

professions, mais nous indiquerons le chiffre pour lequel quelques-unes

y figurent. En le faisant, nous n'avons pas la prétention de fournir des

éléments de calculs sur l'aisance et les ressources de telle profession

comparée à telle autre; la statistique ne fait souvent que complaire à

la curiosité, elle tombe dans le ridicule quand elle a la prétention de

l'éclairer toujours, et nous n'imiterons pas Parent-Duchatelet dans son

livre sur les femmes dégradées, qui, prenant à coup sûr quelque

exception que nous voulons ignorer pour un des éléments de ses calculs,

dit que, dans une période de temps qu'il détermine, sur tel nombre de

ces malheureuses qui finissent par se marier, il y en a une qui épouse

un membre du Conseil d'État.

Nous remarquons d'abord sur le tableau général que cinq états qui,

précédemment, comptaient des indigents secourus, n'en ont point eu en

1841: ce sont les albâtriers, les arroseurs, les ciriers, les lamineurs

et les cimentiers.--Les affineurs, apprêteurs de draps, artificiers,

batteurs d'or, charcutiers, chocolatiers, décatisseurs, égouttiers,

facteurs, machinistes, pédicures, satineurs, n'en ont compté qu'un seul

chacun.--Nous remarquons encore, dans les professions où il y a eu peu

d'indigents à secourir ou du moins secourus, les bandagistes, les

brodeurs en or, les dentistes, les estampeurs, les frangiers, les

interprètes, les lapidaires, les mouleurs en plâtre, les parcheminiers,

les parfumeurs, les sertisseurs, qui n'y figurent chacun que pour

deux:--les artistes dramatiques, les chantres de paroisse, qui y sont

portés chacun pour trois.

Les dessinateurs fournissent quatre indigents; les libraires et

bouquinistes, six; les compositeurs d'imprimerie, pour lesquels le

travail est cependant fort inégal, mais qui ont eu le bon esprit

d'entrer largement dans la voie des caisses de secours mutuels, dix,

chiffre bien peu élevé en raison de leur grand nombre; les graveurs,

quinze; les relieurs, vingt-quatre. Quant aux imprimeurs en caractères,

dont l'emploi des machines a diminué sensiblement les garanties

d'occupation, cent trente-neuf ont été dans la nécessité de recourir aux

secours.

Vingt-sept tambours se sont trouvés dans la même situation.

Dans les chiffres dépassant la centaine, nous trouvons: les

charpentiers, 111; les tourneurs, 119; les chiffonniers, 122; les

fileurs de coton, laine et soie, 124; les tisserands, 129; les

terrassiers, 130; les savetiers, 131; les anciens domestiques, 132; les

charretiers, 140; les anciens employés et écrivains, 140; les

manoeuvres, 140; les balayeurs, 149; les corroyeurs, tanneurs,

mégissiers et peaussiers, 156; les cochers, 171; les porteurs d'eau,

189; les ébénistes, 192; les bonnetiers, 197; les peintres, vitriers et

colleurs, 278; les maçons, 300; les serruriers, 333; les menuisiers,

406; les tailleurs d'habits, 477; les marchands revendeurs, 778; les

cordonniers, 880; les commissionnaires et hommes de peine, 1,429; les

portiers (hommes), 1,283; les journaliers, 1,805; les individus sans

état, 1,982.

Le rapport de la population indigente à la population générale de Paris

a été, en 1841 (prenant pour cette dernière le résultat du recensement

de 1836), de 1 sur 13 habitants 307 millièmes. Voici le rapport dans les

arrondissements:

Dans le 2e, 1 indigent sur 33 habitants 705 millièmes.

-- 3e, 1 - 27 - 152

-- 10e, 1 - 19 - 172

-- 1er, 1 - 17 - 985

-- 5e, 1 - 17 - 951

-- 7e, 1 - 17 - 624

-- 11e, 1 - 16 - 180

-- 6e, 1 - 15 - 904

-- 4e, 1 - 13 - 756

-- 9e, 1 - 8 - 427

-- 8e, 1 - 6 - 597

-- 12e, 1 - 6 - 235

Les recettes faites par les bureaux de bienfaisance sont le produit

d'une subvention de l'administration des hospices, de legs et donations,

de dons, collectes et souscriptions (en 1841. 259.549 fr.); des troncs

et quêtes dans les églises (27,692 fr.); de représentations théâtrales,

bals et concerts (9,682 fr.), et d'autres fonds généraux et spéciaux.

Leur dépense a été, en 1841, de 1,361,635 fr. Le douzième arrondissement,

le plus chargé d'indigents, est entré dans ce chiffre pour 244,323 fr.

C'est presque toujours en objets d'habillement et de coucher, en pain,

en viande, en bouillon et comestibles, en médicaments, en combustibles,

que ce budget de bienfaisance est dépensé. Les secours en nature sont

démontrés par l'expérience être bien préférables aux recours en argent.

Cependant, ceux-ci étant parfois indispensables, 95,811 fr. ont été

distribués en espèces.

Que les caisses de secours mutuels se multiplient, car il est plus digne

de s'assurer contre le besoin que de demander aide à la bienfaisance

publique; que l'ouvrier soit prévoyant quand il est occupé; que les

maîtres, comprennent que si la Société regarde leurs coalitions comme

moins dangereuses que celles des travailleurs, la morale ne les

considère pas comme moins coupables; que le gouvernement, par des

traites de commerce bien entendus, imprime à l'industrie, une active

impulsion; enfin, que la chanté s'accroisse, car la misère n'a pas

diminué, et les bureaux de bienfaisance, outre qu'ils ont eu à secourir,

dans l'année qui vient de servir de base à nos calculs, 66,487

individus, auraient eu besoin d'autres ressource encore pour vaincre la

réserve souvent suicide de pauvres honteux qu'on D'estime pas à moins de

15,000.

Une Bouteille de Champagne.

Nouvelle.

Par une sereine matinée de printemps, le bandit Shinderhannes était

couché sur l'herbe, aux pieds de Julie Blasius, le long de cette

magnifique sapinière qui couronne le monastère d'Eberbach, au-dessus de

Kiedrich, dans le duché de Nassau. De ce belvédère, on voyait le

Rhingau, festonné de vignobles, se perdre au sein d'un horizon de

châteaux, et le soleil levant dorer à la fois Johannisberg et Mayence.

Dans les clairières de la forêt, non loin du chef, sommeillaient çà et

là, par groupes rares et pittoresques, ses plus braves compagnons,

Moïse, Picard, Jik-Jak, Crevelt, Zaghetto, Pierre le Noir, tous fameux

dans la chronique du mont Taunus, tous redoutés depuis les bords de la

Moselle jusqu'aux landes de Hanovre. Shinderhannes lisait _Werther_,

dont la réputation était encore naissante, et Julie Blasius, jeune fille

de Zerbst, prisonnière de la bande, dont le capitaine voulait faire sa

maîtresse, écoutait la voix du bandit, tout en effeuillant avec

distraction une branche de saule.

«Julie, dit le jeune homme en interrompant sa lecture, vous avez bien

tort d'exiger que je vous lise ce roman jusqu'à la dernière page; il ne

peut se terminer que par une catastrophe. Je vous le conseille

franchement, arrêtons-nous là. Ce sera comme un amour où le début est

toujours si beau...

--Qu'on presse toujours le dénouement, n'est-ce pas? Mon cher capitaine,

lisez, je vous prie. Un roman ne m'épouvante guère.

--C'est un peu bien volontaire pour une captive, madame.

--Vous trouvez?»

Mais elle lâcha la branche de saule, se mit à boucler les blonds cheveux

du bandit, et Shinderhannes, ému, reprit son livre en rougissant de

plaisir.

«Du reste, peu m'importe, dit-il à voix basse; vos yeux ne seront que

plus beaux s'ils viennent à pleurer. Où donc en étais-je?

--Vous me disiez qu'au plus beau moment du succès de _Werther_, ayant un

jour rencontré sur le Hundsruck la jeune femme de Brunswick qui servit

de modèle à la Charlotte de Goethe, un accès de fureur vous prit, et

qu'en mémoire de tout ce que son amant avait souffert pour elle, vous

eûtes un instant la singulière envie de la tuer.

--C'est vrai, reprit Shinderhannes en laissant rouler le livre jusqu'au

fond du précipice; mais cette envie, je me la suis passée, ajouta-t-il

avec un regard sombre que Julie soutint sans émotion apparente. Comme ce

livre immortel vient de rouler dans l'abîme, de même Charlotte y

disparut elle-même. Je saisis la malheureuse femme par les cheveux,

qu'elle avait longs et noirs comme vous, je lui ordonnai de recommander

son âme à Dieu, et je la traînai sur le revers de la montagne; là, je

soulevai son corps frêle et délicat, je murmurai le nom de son amant, je

balançai longtemps au-dessus du gouffre ses membres déjà glacés

d'épouvante, puis tout m'échappa...

--Et Charlotte roula dans le précipice? dit Julie.

--Oui, ma belle; et si j'avais pu rendre en même temps la vie à Werther,

j'eusse retiré sa maîtresse du gouffre, car il était affreux de la voir

déchirée par les ronces, tendant ses bras nus, criant et luttant contre

la cascade qui l'emportait dans le Rhin.

--Et qu'ont-ils dit, vos hommes?

--Je les ai conduits au siège d'un monastère, nous avons battu la porte

en brèche avec un crucifix, les nonnes leur ont verse à grands verres du

Beste-Grog, et ils n'ont rien dit.

--Ce sont des lâches! Moi, je vous eusse appelé homicide; moi, j'eusse

arraché le poignard qui dort à votre ceinture, et il y aurait eu deux

victimes pour le succès d'un roman.»

Le bandit Shinderhannes se mit à rire, et prenant la branche de saule,

l'effeuilla tranquillement à son tour.

«Picard! s'écria-t-il bientôt en voyant un de ses lieutenants grimper

vers lui à travers les sapins, veillez aux français et faites relever

les sentinelles. Je vais fumer une pipe.»

Les gendarmes de Mayence, à cette époque poursuivaient la horde du

bandit jusque sur le territoire hanovrien; Napoléon et la Prusse

(C'était en 1802) s'entendaient parfaitement à cet égard. L'association

des brigands de Hundsruck avait été en partie le résultat des guerres

entreprises par les Français pour l'occupation de la Hollande, de la

Belgique et des États qui forment aujourd'hui le grand-duché du

Bas-Rhin. Fondée d'abord par une famille israélite de Windshoot, près de

Groningue en Hollande, elle profitait des guerres de la Révolution pour

étendre dans le nord de l'Allemagne sa formidable et mystérieuse

puissance. On n'entendait parler depuis Bruxelles jusqu'au Hartz que de

Juifs étranglés, de châtelains rançonnés, même de villes emportées

d'assaut; les paysannes du mont Joie ne descendaient plus sur la Roër

pour vendre leurs oeufs au marché d'Aix-la-Chapelle, sans péril de mort,

et les amateurs qui voyagent à pied pour tâter le crâne de Charlemagne à

Cologne ou croquer sur leurs albums le vaisseau de la cathédrale de

Mayence, hésitaient longtemps à franchir les Ardennes, dont le _hibou_

Shinderhannes gardait le défilé.

C'est en visitant le _Dos du Chien_ (Hundsruck), chaîne où maintenant

errait sa bande, que Shinderhannes rencontra Julie Blasius. Vertueuse et

dévote, cette femme résolut de dompter le brigand, et, comme il en était

fou, de convertir l'homme par l'amour. Elle résistait à sa passion, elle

voulait un mariage, elle exigeait surtout que son amant renonçât à

braver la potence, et en quelque sorte prit une retraite. Mais, en

attendant, Julie ne partageait pas moins la dangereuse vie de

Shinderhannes; elle s'habillait en homme, galopait dans les forêts, se

battait même avec les gendarmes. Tantôt, sous les titres et avec les

grâces d'une comtesse, elle donnait le ton aux habitués des eaux de

Wiesbaden, jetait l'argent par la fenêtre, et présentait le bandit dans

les salons sous l'incognito d'un baron suédois; tantôt, coiffée de la

toque à la hussarde et la carabine sur l'épaule, elle remontait

lestement à pied les sentiers du Taunus, et jonchait la route, avec sa

blanche main, de ces branches d'arbre qui étaient le doigt indicateur et

les pierres miliaires des brigands.

«.... Et Charlotte roula dans le précipice!» répétait Julie en se

promenant sous les sapins. Peu à peu elle devint pensive, ses regards se

fixèrent sur l'herbe, son visage pâlit, et elle resta longtemps dans

cette absorbante immobilité du corps si complète et si lourde qu'on

dirait que l'âme a doucement quitté son étui et que la chair, au lieu

d'un être vivant, n'est plus qu'une chose, que néant ou rien; seulement,

par intervalles, de la bouche de marbre de Julie, tombaient encore ces

paroles sinistres:

«Et Charlotte roula dans le précipice!»

Cette rêverie dura près d'une heure. En relevant la tête. Julie vit

debout, en face d'elle et dans une attitude mélancolique, le lieutenant

Picard. Français d'origine, ancien soldat de Frédéric, un de ces

aventuriers cosmopolites qui n'ont ni fortune, ni famille, ni patrie,

mais auxquels l'audace tient ordinairement lieu de tout, Picard aimait

secrètement Blasius. Elle s'en était aperçue; elle lui dit:

«Picard, j'ai soif; je voudrais bien boire un verre de ces vins de

France dont vous nous parlez si souvent.

--Du bordeaux, madame:

--Non, lieutenant Picard. Lorsque j'étais femme de chambre de la

princesse d'Anhalt, je ne buvais que ce vin-là. Je voudrais un verre de

Champagne.

--Les dernières bouteilles, par malheur, ont été bues hier.

--Par malheur, dites-vous, lieutenant? rien n'est plus vrai, car

j'échangerais tous mes cachemires contre un verre de vin de Champagne;

cherchez, je vous prie.»

La belle Allemande accompagna cet ordre d'un regard si doux, que Picard

disparut comme un chat sauvage entre les sapins; mais, au bout ce dix

inimités, il revint à pas lents et aussi morne que s'il eût manqué de

tuer un riche abbé du Rhin.

«J'ai cherché, madame; il ne reste pas une seule bouteille de Champagne.

Madame veut-elle du tokai?

--Madame veut du vin de France, et elle veut du Champagne, répondit la

compatriote de Catherine II avec un geste impérieux et un regard

étincelant; m'entendez-vous.»

Le lieutenant fut interdit. Au bruit de la querelle, Shinderhannes

sortit de sa tente, la pipe à la bouche. C'était moins un brigand qu'un

dandy, lui brigand, il avait l'oeil dur et le visage mobile, la

moustache démesurée, la veste de hulan, le poignard classique et la

paire convenue de pistolets à la ceinture; rien du dandy, il avait les

cheveux blonds et bouclés, les mains charmantes, des bottines rouges, un

esprit séduisant, la plus jolie voix de ténor, et cette beauté mâle qui

ameutait sur ses pas les jeunes filles de l'Eifel et du Lousberg comme

au spectacle de quelque dieu terrestre du meurtre et de la volupté.

C'était la plus poétique réalisation du héros de Schiller. D'ailleurs,

l'amant de Julie n'avait pas vingt-deux ans. Né en 1779, à Nastatten,

d'une famille obscure et misérable, Shinderhannes fut publiquement

fouetté dans son enfance, et ce châtiment ignoble, qui fit de

Jean-Jacques Rousseau un grand homme, exaspéra tellement le jeune Belge,

qu'il résolut de se venger jusqu'à son dernier soupir, et par une guerre

implacable, de l'affront qu'il avait reçu de la société. Les plus grands

crimes, souvent, n'ont pas d'autre prétexte.

«Quel est ce bruit? demanda Shinderhannes en regardant Julie et Picard.

--C'est monsieur, dit Blasius, qui m'offre du tokai, quand je lui

demande du champagne.

--Capitaine, s'écria Picard, ému de l'accusation, vous savez mieux que

moi si j'ai tort. Vous avez bu vous-même hier la dernière bouteille

d'épernai.

--Eh bien! reprit fièrement la jeune femme, qu'on aille en chercher dans

la plaine!

--Où donc? fit le brigand avec un sourire.

--A Mayence, parbleu! Ne sommes-nous pas à deux lieues de Mayence?

--On me les enverrait déboucher à la potence, vos bouteille? de

Champagne. Belle Julie, est-ce votre désir?

--Mon désir est de boire du Champagne; je n'en si pas d'autre.

--Vos désirs, madame, reprit sévèrement le bandit, ne sont pas plus

raisonnables que votre mémoire. Ne vous rappelez-vous déjà plus

l'histoire de Charlotte? Je sais punir même les jolies femmes qui ont

des caprices. Dans le _Dos du Chien_, je suis le seul maître après Dieu.

--Après Dieu et avant le crime,» dit hardiment Blasius. Picard recula

épouvanté: la lame du poignard brillait dans la main droite du

capitaine. Shinderhannes, de la main gauche, saisissant Julie par les

cheveux, la courba jusqu'au ras de l'herbe aussi facilement que si c'eût

été une tige de coudrier.

«Demande grâce, fille du démon!

--Non,» répondit-elle.

Aussitôt le cachemire qui couvrait ses épaules vola dans l'air, et

l'acier du stylet sillonna comme un éclair la peau satinée de son

admirable poitrine.

«Capitaine! s'écria Picard en tombant à genoux.

--Monsieur, lui dit rudement le chef, pour un soldat blanchi sous le

harnais du grand Frédéric, vous êtes bien délicat! Je n'aime pas les

âmes sentimentales sur le Hundsruck; en littérature et dans les romans

de Goethe, c'est différent. A la prochaine course en plaine, vous

resterez à Mayence. Si Bonaparte vous fait pendre, tant pis pour vous.»

A ces mots, Shinderhannes remit la lame dans le fourreau, et tira un

coup de pistolet en l'air. Les camarades de Picard, à ce signal, s'étant

approchés du chef, reçurent l'ordre de désarmer le vieux Français, de ne

plus lui parler, de ne rien lui offrir de sa part du butin de la veille,

et, pour tout dire enfin, de le traiter aussi ridiculement que possible,

en honnête homme. Alors le bandit tourna le dos à sa bien-aimée, reprit

tranquillement sa pipe, et on n'entendit plus dans les sapins que le

froissement de la fougère sous le talon des bottines des sentinelles.

Cependant la pointe de l'arme, en courant avec adresse sur le cou de

Julie, y avait tracé comme le cercle d'un collier rouge qu'on aurait, à

distance, juré de corail. Elle remit son cachemire en frissonnant de

douleur et de rage. A ce moment il était midi. La masse irrégulière et

confuse des édifices du couvent d'Eberbach, avec leurs flèches élancées,

leurs voûtes légères, leurs aiguilles gothiques et leurs toits en

étages, dont la plus grande partie remonte au douzième siècle, se

dressait à l'ombre du feuillage dans le silence de la forêt et dans la

chaleur du jour. Le dernier et le plus considérable des six monastères

fondés en 1431 par saint Bernard (Tiefenthal, Gollersthal, Eberbach,

Erbinges, Nothgottes et Marienhausen), cette sainte maison, composée

d'un palais et d'une église liés par des colonnades du style byzantin,

n'offre partout, dans ses bas-reliefs comme dans ses lignes

d'architecture les plus saillantes, pour type unique du symbole de ses

origines, que la figure multipliée du cochon, qui signala, dit la

chronique, à saint Bernard lui-même les endroits de la plaine où le

fondateur trouverait de la pierre. Cette image burlesque, toutefois,

n'ajoutait rien à la gaieté sombre du cloître dont quelques moines

grossiers, respectés encore même en 1805 par le duc de Nassau, ouvraient

humblement la retraite aux condottieri de Shinderhannes. Transformé

aujourd'hui en hospice pour les fous, Eberbach préludait à cette

destinée bizarre en abritant pêle-mêle des religieux et des bandits. Ce

qui achevait ce tableau digne de Salvador Rosa, c'était la pesanteur de

l'atmosphère, où l'oiseau ne chantait plus, où l'air se parfumait

d'arômes résineux, où la magnifique ardeur du soleil ne rappelait

qu'avec plus d'effroi, vis-à-vis du monastère, le meurtre sacrilège de

Charlotte. Les murmures de la cascade, rendus plus imposants par l'écho

de la cloche des moines, semblaient lutter encore contre les plaintes de

son agonie. Blasius laissa lentement glisser ses pieds sur la mousse et

descendit ainsi près du torrent, comme pour mieux prêter l'oreille aux

derniers cris de la jeune fille.

Tristement appuyé contre le mur du portail, au-dessous de la statue

colossale de saint Bernard, et les regards tournés vers le Rhin, Picard

attendait là, sous la surveillance d'un poste avancé, que l'heure la

plus favorable de la nuit eût ramené pour la bande celle du combat et

naturellement aussi l'heure de son départ. A la vue de Julie, ses yeux

se mouillèrent de larmes.

«Picard, lui dit la prisonnière en se penchant au-dessus du précipice,

n'entendez-vous pas comme moi gémir l'âme de Charlotte au fond de

l'abîme?

--Hélas! madame, le crime était trop grand pour que cet étrange tombeau

restât muet! La jeune fille tuée par le capitaine Shinderhannes n'était

pas la Charlotte de _Werther_.

--Vous m'épouvantez!

--Il avait connu à l'université, de Goettingen l'abbé J..., héros de

l'aventure dont Goethe a raconté les principales circonstances dans son

livre. L'abbé J... fut le seul ami de Shinderhannes. Quand il se brûla

la cervelle, notre capitaine, exalté, jura que la première femme qui

s'offrirait à sa rencontre dans le _Dos du Chien_ paierait pour la

mémoire de son ami. Par bonheur vous ne fûtes, madame, que la seconde;

mais Shinderhannes avait déjà tenu son serment, et la première, une

pauvre laitière de Kiedrich, y a passé...

--De quoi parlez-vous donc ensemble?» demanda à cet instant une voix

rauque dont les intonations semblaient tomber du ciel.

Julie et Picard se retournèrent avec surprise... Le capitaine, sortant

de la grande cour du monastère, s'était avancé doucement et il les

regardait causer, du haut d'un tertre, avec cette tranquillité sinistre

qui, dans une âme jalouse comme était la sienne, laissait pressentir de

terribles orages.

«Nous parlons, dit Blasius avec son intrépidité ordinaire, des

gémissements qui s'élèvent, comme des lamentations funèbres, comme des

accusations solennelles, du fond du précipice.

--Il paraît, reprit Shinderhannes d'un ton ironique, que votre

interlocuteur aime singulièrement les beautés de la nature. Voici deux

fois que je le surprends aujourd'hui au péché d'admiration trop

exclusive pour le paysage et pour la femme. Moi, j'ai peur des gens

sensibles, et je les prie de rejoindre les camarades qui font des

cartouches avec les moines dans la grotte; ce sera plus utile.»

Picard s'éloigna, Julie se coucha sur l'herbe, où elle reprit la branche

de saule, et le bandit continua sa promenade avec une légèreté

apparente; mais le remords grondait enfin dans sa poitrine; il avait

même reconnu l'horreur de son action. Ses yeux s'étaient presque

mouillés, comme ceux de Picard, en apercevant du sang à la pointe de son

poignard. Julie Blasius n'était-elle pas sa prisonnière, et, à ce titre,

comme femme, n'avait-elle pas droit, même dans ses plus grandes

inconséquences, à la pitié, au respect du bandit? Peut-être d'ailleurs

la belle Allemande, jusqu'alors insensible aux prières de Shinderhannes,

allait-elle enfin l'accepter pour époux, et changer son repaire en lit

nuptial, en temple secret de bonheur! Un mouvement de colère féroce

avait tout détruit.

«Cette charmante Julie!» murmurait Shinderhannes.

En en disant ces paroles, il embrassait d'un regard enflammé le corps de

la jolie femme, mollement ramassé sur le gazon comme un cygne tapi dans

un bouquet de fleurs. Le bandit vint tomber plutôt que s'asseoir aux

genoux de la captive.

«Ma chère, lui dit-il, j'ai envie, comme Werther, de me tuer.

--Pour moi, sans doute? répondit Julie avec dédain.

--Peut-être, reprit le bandit les yeux baissés.

--Non, non, vous vous trompez, mon beau capitaine; il y a quelque chose

de plus grossier dans vos passions. Si vous m'aimez, monsieur, c'est que

le monastère d'Eberbach ne renferme qu'une femme, et cette femme, c'est

moi.

--Tu as raison, dit Shinderhannes en lui baisant la main; je donnerais

Mayence, et Cologne, et Francfort, et la légende du comte Kuno, et

_Werther_ même, pour que ta bouche me rendît ce baiser. Sans la femme, ô

Julie! le désert de l'homme est insupportable.

--Vous avez raison, monsieur, dit à son tour Blasius. Je donnerais aussi

et Mayence, et Francfort, et Cologne, et la légende du comte Kuno, et

_Werther_, et vous-même, capitaine, par-dessus le marché, pour une

bouteille de vin de Champagne. L'amour de l'homme est un désert, et Dieu

a fait le vin de Champagne pour qu'il fût supportable à la femme.

--Oh! ces filles d'Eve! s'écria le bandit, toujours semblables à leur

mère! quand ce n'est pas la pomme, c'est la grappe.

--Et notre volonté, monsieur?

--Elle est accomplie.»

A ces mots, Shinderhannes sonna d'un cor qu'il portait suspendu à sa

ceinture; la forêt répéta en longs échus cet appel sinistre, auquel on

vit bientôt répondre les brigands et les moines, qui se montrèrent

pêle-mêle aux croisées de l'édifice.

L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843 · 第 4 / 18 题