SOMMAIRE

Courrier de Paris. _Salle des Pas-Perdus, au Palais-de-Justice_.

--Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Dupin; Hôtel de M.

Molé_.--Théâtres.--Opéra-Comique. _Une scène du Déserteur;_ Français,

_Une scène d'Eve_, 2e acte.--Misère publique.--Une Bouteille de

Champagne, nouvelle, par André. Delrieu.--La Saint-Hubert. _Une Chasse

dans un hôtel; la Saint-Hubert du garde; Vision de saint Hubert; la

Bénédiction des Chiens; une Saint-Hubert dans la rue

Saint-Honoré_.--Margherita Pusterla. Roman de M. César Cantù.--Chapitre

XVII, Trahison; chapitre XVIII, le Soldat. _Quinze Gravures_.--Bulletin

bibliographique. _La Recherche de l'Inconnue_, par A. de Lavergne;

_Voyage où il vous plaira_, par Tony Johannot, Alfred de Musset et P.-J.

Stahl; _Les Fastes de Versailles_, par M. Fortoul.--Annonces.--Modes.

_Deux Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux Gravures._--Rébus.

Courrier de Paris.

Il a bien fallu que MM. les présidents, MM. les juges, MM. les

conseillers, MM. les procureurs et avocats-généraux en prissent leur

parti comme les autres: le mois de novembre, les chassant de leurs

maisons des champs, les a contraints de reprendre la toge et le bonnet

carré. Heureux toutefois les desservants de Thémis, comme on disait en

vieux style, cent fois heureux de pouvoir prolonger leurs loisirs

jusqu'au jour de _la Toussaint_. C'est une douceur qui leur est

particulière, une gratification extraordinaire de bon temps et d'heures

fainéantes qu'ils prélèvent sur les vacances, et dont personne, parmi

les gens du robe et d'affaires, ne jouit au même degré de licence, ni

avocats, ni notaires, ni avoués, ni préfets, ni bureaucrates, ni

ministres, ni vous surtout, ô joyeux écoliers, pour qui le mot

_vacances_ semble avoir été plus particulièrement inventé. Mais, comme

dit Figaro, c'est une si belle chose que la justice.... quand elle est

juste, qu'on ne saurait trop l'encourager.

Les tribunaux sont donc en train de rouvrir leurs portes depuis huit

jours, et la salle des Pas-Perdus se repeuple: moment trois fois béni

pour l'écrivain publie accolé aux piliers du Palais-de-Justice, et pour

la loueuse de journaux, qui voient leur clientèle revenir! Jour

impatiemment attendu par l'habitué des séances judiciaires, par

l'amateur de procès, dont l'appétit quotidien et dévorant ne trouvait

qu'une nourriture insuffisante dans l'entremets servi par les chambres

de vacations. Maintenant il va se remettre à la ration complète, et se

gorger de vols, de meurtres, d'adultères, de séparations de corps et de

licitations entre mineurs.

[Illustration: La rentrée des tribunaux.--Salle des Pas-Perdus, au

Palais-de-Justice.]

Voyez comme la vie et le mouvement sont rentrés au Palais depuis que la

Cour de cassation et la Cour royale en robes rouges ont inauguré la

nouvelle année judiciaire en séance solennelle. La salle des Pas-Perdus

était silencieuse; et morne; maintenant tout s'y agite, tout y va, tout

y vient, tout y gesticule, tout y parle; le client court après l'avocat,

l'avocat après le juge, le clerc après l'avoué, le saute-ruisseau après

le maître-clerc, l'huissier après le gendarme, le stagiaire après un

bandit de Cour d'assises ou de police correctionnelle. Ô salle des

Pas-Perdus, ô curieux pandoemonium où se rencontrent et se coudoient la

vérité et le mensonge, la bonne foi et la ruse, l'ignorance et le

savoir, la vertu et le vice, Démosthènes et Petit-Jean, d'Agnesseau et

Perrin Dandin!

On appelle cette réinstallation annuelle de la justice la _rentrée_ des

tribunaux. C'est le terme consacré, et les journaux n'en connaissent pas

d'autre. «Hier, disaient-ils, la Cour de cassation a fait sa _rentrée_,

M. le procureur-général Dupin a prononcé le discours de _rentrée_.»

comme on dit la rentrée de mademoiselle Carlotta Grisi, la rentrée de M.

Baroilhet, la rentrée de M. Ligier, la rentrée de mademoiselle Plessis,

la rentrée de _Partisan_ et de _l'Aérienne_. Quoi donc! se servir du même

terme pour deux choses si différentes! Parler de la même façon d'un

acteur et d'un procureur-général, de la Cour de cassation et d'une

danseuse, de la justice et d'un cheval savant! Annoncer que celle-ci a

fait sa rentrée comme celui-là, n'est-ce pas là une grande irrévérence,

et le dictionnaire n'aurait-il pas dû se montrer plus respectueux? A

moins qu'aux yeux du dictionnaire, il n'y ait partout, dans la salle des

Pas-perdus comme au théâtre, que des danseurs et des comédiens qui

cabriolent avec plus ou moins d'habileté, et remplissent plus ou moins

bien leurs rôles!

Puisque nous parlons comédie, ne laissons point passer le Conservatoire

sans lui dire un mot. Le Conservatoire, en effet, a tenu sa séance

solennelle le même jour que la Cour de cassation; mais il ne s'agissait

pas de prononcer une harangue éloquente contre les jésuites, comme l'a

fait M. Dupin, ni de retracer les devoirs austères du magistrat; le

Conservatoire n'entonne pas d'aussi graves trompettes: il chante, voilà

tout, ou déclame des chansons et des vers plus ou moins mondains. Le

Conservatoire enseigne la comédie, la fugue, la tragédie et

l'opéra-comique, s'occupant non pas de rendre la justice aux hommes,

mais de les divertir, soit en les charmant par des voix et des

instruments mélodieux, soit en les faisant rire, soit en les faisant

pleurer. Le Palais, pour encourager ses nourrissons, a le siège du juge

et l'hermine du président; le Conservatoire n'offre aux siens qu'une

simple couronne de laurier. L'autre jour donc, il a fait la distribution

de ces couronnes et les a placées sur de jeunes fronts de quinze à vingt

ans, émus et rougissant des joies du premier succès.

Si le Conservatoire ne produit pas tous les ans de grands Compositeurs,

de grands chanteurs, de grands acteurs et de grands musiciens, ce n'est

pas faute du moins de distribuer des prix: prix de fugue, prix

d'harmonie, prix de solfège, prix de chant, prix d'orgue, prix de piano,

prix de harpe, prix de violon, de violoncelle, de contre-basse, de

flûte, de hautbois, de clarinette, de basson, de cor, de trompette, de

trombone, de comédie, de déclamation lyrique, d'opéra-comique et de

tragédie. Ainsi tous les ans une armée de lauréats sort de la rue

Bergère ceinte des palmes du Conservatoire, musique en tête, marotte et

poignard au côté, prête à promener l'alexandrin, la roulade et l'archet

_per tutam terram impune_.

On a particulièrement distingué, dans le dernier couronnement, M. Got,

M. Roger, M. Chotel, mademoiselle Grandhomme, et enfin un jeune homme

qui porte un nom cher à l'Opéra-Comique, le nom de Ponchard. Tous ces

conscrits en veulent à Molière ou à Corneille, même M. Ponchard, bien

qu'il soit fils de l'ariette et de la cavatine; soit! mademoiselle et

messieurs, jouez la comédie et maniez le poignard, puisque tel est votre

bon plaisir; et si par hasard vous pouviez nous rendre mademoiselle Mars

et Talma, ou quelques-uns de ces dieux de l'art disparus depuis

longtemps, soyez sûrs que personne n'y trouverait à redire. Mais que de

couronnes semées par le Conservatoire se sèchent tout à coup et ne

donnent pas de moisson!

Tandis que les écoles s'efforcent de faire des hommes de talent et de

génie et n'y réussissent guère, la nature, qui ne monte pas en chaire et

ne s'affuble jamais de la robe magistrale, les fait éclore, sans leçons

et sans férule. Nous avons parlé l'autre jour du jeune Beuzeville, ce

simple ouvrier qui s'était endormi tisserand, et tout à coup s'est

éveillé poète. Voici qu'on nous annonce une autre merveille: il s'agit

encore d'un poète subitement inspiré par la muse au fond de sa boutique

et sous sa veste d'artisan. Celui-ci s'appelle Constant Hilbey; il

arrive de Fécamp chargé de provisions poétiques. On ne dit pas si M.

Constant Hilbey apporte sa tragédie, comme M. Beuzeville, et si quelque

_Spartacus_ ou quelque _Brutus_ se trouve dans son bagage; mais cela se

devine. Quel poète n'a pas commencé par une tragédie? Il est donc

très-probable que M. Constant Hilbey frappe en ce moment à la porte de

l'Odéon ou du Théâtre-Français, et avant huit jours nous lirons dans

quelque journal _bien informé_; «Un jeune tonnelier, ou miroitier, ou

cordonnier, ou charron, ou carrossier de Fécamp a lu hier, devant

messieurs les comédiens ordinaires du roi, une tragédie intitulée

_Idoménée_, qui renferme des beauté» du premier ordre: c'est du

Corneille mêlé de Racine, assaisonné de Shakspeare; en conséquence,

l'ouvrage a été reçu à corrections.»

Horace, de son temps, disait; «Les villes ne laisseront bientôt plus de

terre au laboureur!» Ne pourrait-on pas craindre aujourd'hui, en

retournant l'apostrophe d'Horace, que la plume ne laisse bientôt plus de

bras à l'atelier? Qui tissera la toile? qui fondra le fer et le bronze?

qui taillera la pierre et le marbre, si de chaque peloton de fil, de

chaque, kilogramme de fer, de chaque bloc de marbre, il sort un rimeur

et une tragédie?

Parlez-moi de M. Félix, à la bonne heure! il n'y a rien à lui dire: la

vocation de M. Félix est, non pas de jouer la tragédie lui-même, mais de

la faire jouer aux autres. Il tient ce droit de mademoiselle Rachel, son

illustre fille, qu'il a nourrie et dressée à la tragédie de ses propres

mains, dès ses plus jeunes ans, comme dit la nourrice de Phèdre.

M. Félix à donc résolu de faire _une suite_ à mademoiselle Rachel, et il

s'est dit: «Si je pouvais avoir trois ou quatre Melpomènes de cette

force là, mes affaires n'en iraient que mieux; et après tout, qu'est-ce

que cela me coûte? Je possède mon brevet d'invention, et je sais la

manière de s'en servir. En conséquence, M. Félix a fait mademoiselle

Rébecca et M. Raphaël, et après les avoir faits, à peine avaient-ils eu

le temps de croître, qu'il les a revêtus, l'un des éperons du Cid,

l'autre du voile de Chiméne. Ainsi façonnés de la main de leur père,

mademoiselle Rébecca et M. Raphaël se sont intrépidement précipités sur

la scène de l'Odéon, en débitant des vers de Corneille.

Mademoiselle Rébecca n'a que quatorze ans, M. Raphaël en a seize; on

voit que M. Félix est si pressé de jouir et de mettre ses fruits en

rapport, qu'il ne leur laisse pas même la permission de mûrir.--M.

Raphaël a déjà de l'aplomb, du feu, de l'énergie, comme s'il avait

suffisamment de barbe au menton. Quant à mademoiselle Rébecca, ce n'est

qu'une enfant qui singe, avec une exactitude encore plus pénible à voir

que surprenante, l'allure, le geste, le ton, la voix de sa soeur

mademoiselle Rachel. Figurez-vous une Chiméne en bas âge, tout juste

bonne à figurer au Gymnase-Enfantin. Au premier mot le public a d'abord

paru désagréablement surpris; puis il a fini par se conduire envers

cette petite comme un père indulgent, et par lui jeter quelques bravos,

faute de s'être pourvu de tartines de confiture et de dragées.

M. Félix a encore deux enfants après ceux-là, une fille et un garçon; il

les a voués, comme les autres, à la tragédie, et il s'en vante. Tous

deux sont âgés de sept à huit ans; on pense que M. Félix fera débuter

avant quinze jours le petit garçon de sept ans dans le rôle de

Mithridate, et la petite fille de huit ans dans celui d'Agrippine. Ne

serait-il pas nécessaire cependant d'appliquer à M. Félix la loi

concernant le travail des enfants dans les manufactures?

On annonce l'arrivée de M. de Ciebra. Qu'est-ce que M. de Ciebra? me

demandez-vous. Je vous réponds, M. José Maria de Ciebra est un Espagnol,

comme son nom l'annonce surabondamment; en outre, à cette qualité

d'Espagnol, M. de Ciebra ajoute cette d'habile guitariste. De ce morceau

de bois blanc qu'on appelle une guitare M. de Ciebra sait tirer, dit-on,

les sons les plus agréables et les plus doux. Nous entendrons cela dans

nos concerts d'hiver. Mais pourquoi M. de Ciebra a-t-il quitté

l'Espagne? La galante Espagne a-t-elle tout perdu, tout, jusqu'à la

guitare et à la sérénade, et bientôt verrons-nous la castagnette

elle-même et le boléro s'enfuir et déserter l'Andalousie! M. de Ciebra

vient en France dans l'espoir de s'abriter, lui et sa guitare; ce sera

pis encore; la France est moins que jamais le pays des Rosine et des

Almaviva; la guitare de Figaro est depuis longtemps brisée, et le drame

moderne a dressé Lindor, au lieu de roucouler la tendre romance, à fumer

un cigare sous le balcon de Rosine.

Qui n'a lu l'admirable roman de _Consuelo_ par George Sand? Eh bien!

voici le bruit qui court, à propos de _Consuelo_. On assure que du livre

George Sand a extrait un épisode, et que de l'épisode il a fait un

opéra; Litz serait chargé de composer la musique. Pour le coup,

l'affaire serait intéressante, et le jour de la première représentation,

M. le préfet de police n'aurait pas assez de tous ses sergents de ville,

de toutes ses brigades municipales, de tous ses commissaires, pour

contenir la foule et aligner son impatience et sa curiosité.

Une pauvre femme nommée Clugny comparaissait dernièrement devant la

police correctionnelle; elle était accusée de vagabondage. L'instruction

a prouvé que la mendiante possédait encore 1 franc 25 cent, dans sa

poche, la veille de son arrestation. A l'audience, le président lui a

demandé compte de l'emploi de cette somme. «Hélas! monsieur, a répondu

la pauvre vieille d'une voix dolente, je l'ai dépensée!--Quoi! du jour

au lendemain, en vingt-quatre heures!» s'est écrié le juge d'un ton

sévère. Quelle dissipation, en effet, et quelle prodigalité! La

vagabonde, a été condamnée à six mois de prison. Le même jour, on lisait

dans un journal du matin: «Un de nos lions les plus échevelés, M. le

comte de C..., avait parié contre M. de V..... une cravache de chez,

Thomassin, qu'il mangerait en six mois deux cent mille francs qu'il

avait hérités de sa tante: le comte vient de gagner son pari.»

La guerre du Gymnase contre la société des auteurs dramatiques est de

plus en plus ardente; M, Poirson tient bon, et les auteurs ne cèdent

pas. On a essayé plus d'une fois d'arriver, soit à un armistice, soit à

un traité de paix; mais au moment de conclure, tout se brisait de

nouveau. Bouffé, dit-on, a pris la résolution de se retirer de ce champ

de bataille où son talent a reçu plus d'une blessure; Bouffé aurait

rompu dès longtemps avec le Gymnase, s'il n'était arrêté par un dédit de

cent mille francs; ces cent mille francs sont le fil qui le retient,

comme le cordon que Raminagrobis, le chat de La Fontaine, s'était

attaché à la patte; il paraît qu'à force de chercher, Bouffé a trouvé

une paire de ciseaux qui vont couper ce fil fatal: Bouffé, libre et

joyeux, irait tenter fortune au théâtre des Variétés, laissant la

société des auteurs et le Gymnase jouer entre eux le rôle de ces deux

rats, qui se battirent et se mangèrent si bien, qu'il ne resta plus que

deux queues sur le terrain.

M. Samson, le spirituel acteur du Théâtre-Français, est de plus un

auteur très-spirituel; qu'il fasse d'aimables comédies comme _Belle-Mère

et Gendre_, rien ne paraît plus naturel. Ce qui semblerait plus

surprenant, ce serait que M. Samson s'armât de la coupe tragique. Or,

est-ce un vain bruit? est-ce une réalité? on se dit depuis quelques

jours à l'oreille, au foyer du Théâtre-Français, que M. Samson achève

une tragédie, une véritable tragédie en cinq actes; on en donne même le

titre: _les Deux Foscari_. Nous sommes dans le temps des miracles; mais

M. Samson est homme à s'en tirer.

Les uns disent que M. de Montrond, sentant sa fin venir, a fait une

sorte d'acte de contrition, et une mort à peu près chrétienne; d'autres

affirment que sa philosophie païenne ne l'a pas abandonne un instant, et

qu'il a raillé jusqu'au bout. Voici le trait qu'on rapporte à l'appui.

Un ami de M. de Montrond s'étant approché de son lit de mort, lui

demanda s'il n'avait pas certaines dispositions à faire. «Non,» dit-il;

et alors son ami lui parla d'un jeune homme auquel des liens naturels

semblaient devoir plus particulièrement l'attacher, «Ne ferez-vous rien

pour lui, mon cher Montrond?--Que voulez-vous que je fasse de plus que

je n'ai fait? dit le railleur en rappelant sur ses lèvres un dernier

sourire: je lui ai donné assez de mauvais exemples pour qu'il en

profite.»

Histoire de la Semaine.

Les hésitations du ministère sur la mesure proposée par M. le ministre

de l'instruction publique contre M. l'évêque de Châlons ont eu un terme,

et la lettre du prélat a été déférée au Conseil d'État, qui a déclaré

qu'il y avait abus. Cette lutte entre le clergé et l'Université a trouvé

de l'écho sous les voûtes du Palais. M. le procureur-général Dupin, à la

rentrée de la Cour de cassation, a pu surprendre une partie de son

auditoire en y faisant allusion, comme M. Villemain, à la rentrée de

l'École Normale, avait surpris tout le sien en n'en disant mot. M. Dupin

a pris pour sujet de son discours l'éloge d'Estienne Pasquier. C'était

un texte d'à-propos et d'allusions; il y avait là matière à exposer de

nouveau les circonstances qui avaient postérieurement rendu nécessaire

la déclaration des libertés de l'Église gallicane. L'orateur était sur

son terrain, et son discours retentira bien au delà de l'enceinte où il

l'a prononcé. Personne ne pourra trouver le moment et le lieu mal

choisis, car peu de jours auparavant un autre avocat du roi, entraîné

par son dévouement personnel ou inspiré par des colères qu'il croyait

avantageux de flatter, avait, à la rentrée de la Cour royale, fait dans

le politique une excursion moins justifiable, et que ses chefs n'ont pas

blâmée, avait régenté la tribune parlementaire, et fait le procès à un

homme politique qui a le malheur d'être en même temps un grand poète.

[Illustration: M. Dupin aîné.]

Bien décidément l'ordonnance de convocation des Chambres ne tardera plus

guère à paraître et leur réunion aura lieu dans les derniers jours de

décembre. Il a été reconnu que, pour demeurer dans les prescriptions de

la charte, il fallait ne pas sortir du calendrier de 1843. Des

dépositions se font déjà au Palais-Bourbon pour la séance d'ouverture.

Les appartements de la présidence sont déjà prêts à recevoir l'hôte que

le scrutin de la Chambre leur enverra. Les décorateurs terminent en

toute hâte les embellissements de la bibliothèque, et MM. Eugène

Delacroix, Henu et Abel de Pujol, auront bientôt achevé leurs travaux.

Quelques-uns des chefs des partis parlementaires sont déjà de retour à

Paris. M. de Lamartine fait encore entendre de Mâcon une voix qui

retentit dans toute la presse, et jamais, du vivant même de M. de

Fonfrède, feuille de province ne s'était vue attendre avec une

impatience et reproduire avec un empressement pareils à ceux que fait

naître _le Bien Public_ parmi les adversaires et les partisans des idées

de _l'agitateur_. M. Odilon-Barrot est encore loin de Paris et au milieu

de sa famille, tout entier à une douleur que n'ont pas su respecter

certains écrivains politiques qui lui ont prêté des actions et des

paroles, et l'ont voulu rendre responsable de leurs rêves et de leurs

inventions; mais M. Thiers est rentré, ramené à Paris par la santé des

siens et par le besoin de se rapprocher, pour continuer à se livrer

activement au grand travail historique qu'il termine, des dépôts

précieux où il doit puiser; mais M. Molé est également revenu, non plus

dans cet hôtel de la rue de la Ville-L'évêque à l'aspect tout

parlementaire, hôtel de famille, qui allait si bien à son nom et que

_l'Illustration_ a fait graver parce qu'il va être, démoli (v. p. 164),

mais dans une demeure nouvelle que les efforts de son parti chercheront

à ne pas laisser être définitive. Les attaques se préparent d'un côté,

comme de l'autre les projets de loi: nous verrons ce qui sera le mieux

concerté, combiné, entendu.

O'Connell et ses comculpes ont comparu, le 2 novembre, devant le jury

d'accusation. La composition de celui-ci ne rend pas son verdict

incertain. Aussi le résultat de cette première formalité ne fera-t-il

cesser aucun des embarras du ministère. Sa situation difficile l'est

rendue plus encore par les déchirements qui se manifestent dans son

propre parti et qui en sont la conséquence. Le _Times_, qui jadis

abandonna les whigs, et, par sa désertion, prépara leur chute, le

_Times_, aujourd'hui, attaque sir Robert Peel, et est attaqué lui-même

par le _Standard_. Cette guerre intestine est de mauvais augure. Les

témoignages, les démonstrations d'intérêt n'ont pas manqué aux accusés

irlandais, et cette procédure préliminaire a été une occasion de

calculer quelle serait l'ardeur de la sympathie nationale au jour du

jugement sérieux.--Le voyage de M. le duc de Bordeaux, dont la relation

donne lieu en France à des saisies et à des poursuites de journaux,

attire en Angleterre les chefs les plus considérables du parti

légitimiste. Le ministère anglais a cru devoir, à cette occasion, ôter

toute couleur politique à l'accueil hospitalier qui est fait dans la

Grande-Bretagne au petit-fils de Charles X, et protester, par la plume

de ses journalistes, de la sincérité de son alliance avec le

gouvernement issu de la révolution de Juillet.--Les dernières nouvelles

de New-York annonçaient que les élections qui vont renouveler le

personnel du congrès fédéral touchaient à leur terme. Dans le Sénat, la

majorité paraissait déjà assurée au parti whig; mais dans la Chambre des

Représentants, l'avantage était au profit du parti démocratique, dans la

proportion de deux contre un. Toutefois, le peu d'union de ce dernier,

quand viendra plus tard la question de la présidence, lui fera

probablement perdre l'avantage de commander au Capitole, que son nombre

semblerait devoir lui assurer.--En Espagne on paraît plus d'accord; mais

c'est pour ne tenir nul compte de la constitution. Aussi, au Sénat, le

rapporteur du projet de loi sur la déclaration de la majorité de la

reine croyait-il pouvoir répondre au reproche d'inconstitutionnalité

adressé à cette mesure, en disant qu'on avait violé bien d'autres

articles de la Charte, et qu'il ne voyait pas pourquoi on respecterait

davantage celui-là. L'argument a paru excellent. Il est donc certain que

la reine sera déclarée majeure, et comme à treize ans on est assez peu

propre à se gouverner soi-même, ce sera un conseil de régence occulte

qui conduira les affaires, au lieu d'un conseil de régence

constitutionnellement constitué et légalement responsable. Cet état de

choses, la direction que prennent les affaires à Madrid, ne commandent

pas la confiance et la soumission aux provinces; et à peine les

protestations armées sont-elles refoulées sur un point, qu'il s'en

manifeste de nouvelles sur un autre. Quant à la Catalogne, sa situation

est toujours aussi affligeante pour l'humanité,--si l'on en croit les

feuilles allemandes, qui nous ont annoncé les premières que l'Autriche

se tenait prête à intervenir avec le Piémont dans les affaires des États

pontificaux, le gouvernement français n'y mettrait aucune opposition; il

demanderait seulement à être admis à prendre part à cette mesure. Il est

probable que si cette version est vraie, ou si elle est fausse, le

démenti ou la confirmation viendra d'ailleurs que d'Augsbourg ou de

Francfort.--La velléité de contre-révolution à Athènes que nous avons

mentionnée la semaine dernière, a amené une réaction, dont quelques

ennemis du mouvement de septembre ont failli devenir victimes. Le

ministre de France, M. Piscatory, qui, depuis le commencement de cette

crise, a agi avec une détermination et une énergie qu'il a puisées dans

son caractère beaucoup plus, dit-on, que dans ses instructions, M.

Piscatory a, par sa présence d'esprit et sa résolution, sauvé l'ancien

ministre de la justice et des finances Ithalli de la vindicte populaire,

et épargné à la révolution grecque, jusqu'ici pure, une tache sanglante.

Le roi Othon est passé de la confiance aux contre-révolutionnaires aux

déclarations enthousiastes pour la révolution. On dit à Munich que le

roi de Bavière se dispose à aller visiter son fils, et qu'il est

très-déterminé à le ramener si les événements ne prenaient pas une

tournure favorable à la dignité royale. Nous ne savons pas jusqu'à quel

point on sera flatté à Athènes d'apprendre par les feuilles allemandes

que le roi des Grecs n'est pas encore émancipé.--Un royaume de l'Inde

que la _Correspondance de Victor Jacquemont_ nous a appris à connaître,

et auquel un soldat de notre armée avait fait adopter notre organisation

militaire et nos couleurs nationales, Lahore, vient de voir son roi

assassiné et son meurtrier tomber lui-même sous les coups d'un de ses

complices. Beaucoup croiront que ces désordres ont été organisés; nous

nous bornerons à penser que le gouverneur-général des possessions

britanniques dans l'Inde les aura vus sans grande douleur. Jacquemont et

le général Allard ne se dissimulaient point qu'après la mort de

Rundget-Sing il serait difficile d'empêcher l'Angleterre d'arriver à ses

fins, préparées de longue main, et d'occuper le Penjaub. Le successeur

du général Allard, un autre officier de l'armée française, le général

Ventura, n'a pu parvenir à rétablir l'ordre, même momentanément. On

s'entend beaucoup mieux dans le magnifique palais du

gouvernement-général, à Calcutta, à faire des conquêtes par les

intrigues diplomatiques, les sacrifices d'argent, et, au besoin, par

d'autres moyens encore, qu'à soumettre par la force des armes les

populations qu'on n'a pas préalablement et sourdement travaillées.

L'Afghanistan et le Penjaub auront fourni cette double démonstration.

Nous avions bien eu tort, dans notre dernier numéro, de faire l'éloge de

la nature; elle nous a donné un cruel démenti, a furieusement rattrapée

en désastres le temps que nous la louions d'avoir employé autrement.

Les correspondances de Grenoble et de Gap sont déchirantes. Des neiges

tombées prématurément dans les Alpes ont été bientôt fondues par la

température adoucie, et des inondations indomptables sont venues porter

la ruine et l'épouvante dans toutes les plaines qu'arrosent le Drac, le

Rhône, l'Isère et la Durance. La garnison de Grenoble et la gendarmerie

ont rendu de très-grands services là où elles ont pu, en se multipliant,

porter leurs secours.--Il y a peu de jours que le _Moniteur_ renfermait

une liste de citoyens auxquels le roi, sur le rapport de M. le ministre

de l'Intérieur, accordait des médailles d'or ou d'argent pour de belles

actions et de nobles dévouements dans des désastres pareils. On y

remarquait avec bonheur des hommes du peuple, des fonctionnaires

municipaux, des soldats, des ecclésiastiques, de grands propriétaires.

Chaque classe s'y trouvait représentée, et venait prouver qu'en France

la bienfaisance et le courage sont dans tous les rangs et y font battre

bien des coeurs.

Le journal officiel a donné aussi successivement la liste des élèves

admis à l'École royale polytechnique et à l'École royale militaire.

L'armée a fourni sa large part de candidats distingués, et leur nombre,

comme le rang avantageux que plusieurs d'entre eux ont obtenu,

démontrera, nous l'espérons, à M. le ministre de la guerre et à M. le

ministre de l'instruction publique, que la mesure annoncée, oui

exigerait un diplôme de bachelier ès lettres pour prendre part à ces

concours, serait aussi injuste envers le soldat que mal entendue dans

l'intérêt du service. Elle serait de plus contraire à la loi

d'avancement et à l'esprit de la Constitution de 1830. En vérité, s'il

est une liberté d'instruction respectable avant toutes, c'est bien celle

du militaire qui, en remplissant tous ses devoirs, sait encore trouver

le temps d'acquérir ou de compléter des connaissances nombreuses qu'une

instruction première, presque toujours au-dessus des ressources de sa

famille, ne lui a pas permis d'acquérir. Quelques journaux nous ont

appris qu'un des élèves admis avait dans les veines du sang de Henri IV,

et que cette circonstance lui avait valu d'être élevé et instruit de

manière à pouvoir se présenter avec succès. C'est fort bien; mais il ne

faudrait pas dans l'avenir, à mérite égal ou même supérieur, déclarer

indignes les pauvres diables dont les grand'mères ont eu le tort de

n'avoir pas de faiblesses pour le Béarnais.

Le nombre total des conscrits dont l'état intellectuel a été constaté

dans les quatorze années de 1827 à 1840, s'élève maintenant à 4,036,569,

dont 2,095,141 savaient au moins lire, et 1,945,428 ne savaient ni lire

ni écrire, ce qui, sur un total de 1,000, donne 549 instruits et 481

ignorants. Cette moyenne générale, qui n'avait pas été atteinte avant

1833, a été constamment dépassée depuis.--Quand on groupe les chiffres

en périodes de deux ans, la moyenne proportionnelle des instruits varie

de 459 en 1827-1828, à 572 en 1839-1840, et ce n'est qu'en 1833-1834 que

la moyenne générale 519 est atteinte et un peu dépassée. De la première

3 la dernière période, l'augmentation totale est de 133, ou d'environ un

quart. Ainsi, sur un total de 1,000, il y a 155 instruits de plus en

1839-1840 qu'en 1827-1828. C'est une augmentation biennale de 22.

L'augmentation, qui avait été de 39 de 1827-1828 à 1829-1830, de 27 de

1829-1830 à 1831-1832, n'a plus été que de 21, 16, 19 et 11 pour les

périodes suivantes. Ainsi il y a augmentation, mais augmentation

ralentie; jusqu'à présent nous ne voyons pas trop quelle peut être la

cause de ce ralentissement, à moins que ce ne soit la première influence

de la révolution de 1830, avant les mesures prises par le nouveau

gouvernement pour la propagation de l'instruction primaire. Dans la

statistique des établissements secondaires, nous trouvons une assez,

forte diminution dans le nombre des élèves de 1831 et 1832, et ce n'est

guère qu'en 1839 que ce nombre devient ce qu'il était en 1830. Quelque

chose d'analogue se sera-t-il passé dans les écoles primaires jusqu'au

moment de la mise à exécution de la loi de 1833? L'état intellectuel des

conscrits de 1836 à 1840, qui ont du fréquenter les écoles vers

1830-1834, semblerait l'indiquer. On sait seulement qu'en 1830 un assez

grand nombre de conseils municipaux ont subitement supprimé l'allocation

faite aux écoles tenues par les congrégations religieuses; et comme ces

écoles étaient fréquentées, cette suppression aura pu entraîner une

assez notable réduction dans le nombre des élèves. Tout ce qui a été

fait depuis en faveur de l'instruction primaire ne peut manquer d'agir

puissamment sur la propagation de cette instruction; mais les enfants

qui ont fréquenté les écoles depuis 1836 ne seront guère conscrits que

vers 1844-1845; ce ne sera donc que sur les comptes-rendus du

recrutement à cette époque que l'on pourra commencer à contrôler la

statistique des écoles primaires et, par conséquent, à juger d'une

manière incontestable les effets de la loi de 1833, sous le rapport du

nombre des élèves.

Le chemin de fer atmosphérique, dont _l'Illustration_ a fait connaître

le système à ses lecteurs (t. I, p. 404), s'est tiré très-heureusement

des épreuves auxquelles il vient d'être soumis en Irlande. Le

_Dublin-Monitor_ annonce que le succès de l'entreprise, est maintenant

assuré. Dans la dernière quinzaine d'octobre des traits ont

régulièrement fait le service entre Dublin et Kingstown. Une grande

quantité de passagers ont parcouru la ligne sans qu'il soit arrivé le

moindre accident. Les départs ont été suspendus à la fin d'octobre, pour

terminer la ligne jusqu'à Dalkey. Les rails étaient posés, et déjà le

chemin doit être ouvert. On pense qu'on poursuivra jusqu'à Bray. La voie

est remarquable par ses courbes; les convois cependant les franchissent

sans aucun danger, la force centrifuge étant contrebalancée par

l'élévation du terrain du côté du cercle extérieur. Le danger ne

pourrait donc venir que d'un excès de vitesse; aujourd'hui cet

inconvénient est paré par des signaux échangés entre le machiniste et

l'établissement où se trouve la machine à vapeur. Mais la compagnie a

l'intention d'établir, le long de la ligne, un baromètre électrique qui

signalera toujours exactement la vitesse. Dans quelques essais déjà

faits, ou a remarqué que la vitesse indiquée au départ par un baromètre

attaché au premier wagon donnait d'abord 10 degrés, 11 à 12 dans les

tourbes et 16 à 17 dans la ligne directe. A ce dernier point du

baromètre on a une vitesse de 50 milles à l'heure, 17 lieues environ.

Nous avons dit la frayeur trop fondée que causaient souvent aux

archéologues les réparations entreprises dans nos vieux temples

religieux. Un journal signalait l'autre jour une grave mutilation qui

vient d'être commise dans l'église Saint-Séverin, à Paris, par les

architectes mêmes chargés de restaurer ce monument. Il y a quelques

jours encore, le soubassement de la porte latérale de Saint-Séverin

portait une inscription en caractères du treizième siècle, énumérant les

obligations imposées aux fossoyeurs de la paroisse. Un morceau de pierre

neuve, inutilement repiqué, a déjà fait disparaître environ la moitié de

cette inscription, unique d'abord et importante ensuite à l'étude du

Moyen-Age. «Si l'inscription, dit le journal religieux qui dénonce ce

fait, eût été païenne, grecque, insignifiante et dans l'Attique, on

aurait expédié un membre de l'Institut pour la déchiffrer et la

commenter; elle est chrétienne, française, intéressante et à Paris, elle

aura bientôt complètement disparu.»--Il est un projet qui ne ferait,

courir aucun danger à une autre église remarquable, et qui permettrait

au contraire d'en mieux envisager la masse et d'en apercevoir les

détails. On fait revivre le plan d'isoler complètement l'église

Saint-Eustache. On démolirait le corps-de-garde qui est à la pointe et

toutes les maisons qui, en masquant le monument et une ravissante porte

qui est inaperçue de ce côté, rétrécissent la rue Montmartre au point

d'y rendre la circulation presque impossible. Tout le côté gauche de la

rue du Jour, qui obstrue l'église, serait abattu. On élargirait la rue

Traînée, si fréquentée et si dangereuse, et on y construirait un nouveau

presbytère. En outre, sur la place du Parvis-Saint-Eustache, serait

ouverte une large rue qui irait déboucher rue Jean-Jacques-Rousseau, en

face de l'hôtel des Postes, dont les abords recevraient ainsi d'utiles

dégagements Ce plan est bien entendu, et son exécution rendrait

d'immenses services à la circulation et à la sûreté publique. Le conseil

municipal, qui va se trouver en partie reconstitué, inaugurerait

dignement, son ère nouvelle en votant définitivement ces travaux, dont

la percée prochaine de la rue de Rambuteau jusqu'à la pointe

Saint-Eustache, et l'affluence qui arrivera encore de ce côté, vont

rendre la nécessité plus urgente.--MM. les ministres des travaux publics

et du commerce sont allés visiter le Conservatoire des Arts et Métiers,

rue Saint-Martin, et s'entendre sur les plans de travaux et de

réparations indispensables qui seront proposés aux Chambres à la session

prochaine. Nul doute qu'on ne fasse déboucher directement sur la rue

Saint-Martin ce grand établissement, qui n'y communique aujourd'hui que

par des détours sinueux, et qu'on ne consacre l'ancien réfectoire des

Bénédictins, ce délicieux monument gothique, connu de si peu de

Parisiens, à une destination qui ne force pas à en masquer la hardiesse

et la légèreté.--Nous renonçons à enregistrer toutes les statues

d'hommes plus ou moins illustres qui vont s'élever sur les places

publiques des villes de nos départements. Chaque, jour en vient grossir

la liste, et tel sculpteur se fait sa réclame en bronze dans chacune de

nos anciennes provinces. Cette manie de compatriotes illustres est

quelquefois poussée bien loin et mène souvent au ridicule. La ville de

Langres a donné le jour à Diderot: le marbre a reproduit pour sa ville

natale cet homme célèbre; rien de mieux. Mais, par esprit de symétrie,

on a pensé qu'il lui fallait un pendant, et, comme illustration

langroise, on n'a rien trouvé de mieux que... feu M. Roger,

secrétaire-général des postes, auteur de la petite comédie de

_l'Avocat_, qui lui avait, moins encore que ses opinions, ouvert, sous

la restauration, les portes de l'Académie Française. Voilà donc M. Roger

reproduit par le marbre, uniquement parce qu'il faut un pendant à

Diderot. C'est du bonheur sans doute; mais comme toute médaille a son

revers, et comme Diderot a été représenté sans vêtements, M. Roger, que

la nature était loin d'avoir favorisé de ses dons extérieurs, M. Roger

sera tout un!!!

Nous avons dit la semaine dernière que les journaux de la Normandie

renfermaient des détails sur un ouvrier chez lequel s'est révélé un

véritable talent de sculpteur. Ces détails étaient contradictoires; nous

en avons attendu de plus concordants pour les reproduire à nos lecteurs.

Dans l'une des vieilles rues de Dieppe, à quelques pas de la gothique

église de Saint-Jacques, habite un homme encore jeune, en qui le talent

s'est révélé tout à coup. Il y a un an à peine, cet homme était

cordonnier et travaillait tous les jours aux grosses bottes de pécheurs

dans la boutique noire et enfumée qu'il n'a pas quittée. Depuis,

l'échoppe, est, devenue un atelier, le cordonnier devenu un artiste.

L'an dernier, cet homme, qui s'appelle Graillon, a imaginé de modeler en

terre des sujets populaires, et son coup d'essai a été un coup de

maître. Pose, vêtements, physionomie, tout est nature dans les figures

de mendiants qu'il pétrit, et que Callot n'eût pas dessinées avec plus

de vérité et de hardiesse. Ce sont de véritables études de moeurs. Il ne

s'est pas borné à cela, et quelques statuettes historiques sont venues

démontrer la flexibilité de son talent. Graillon n'ignore pas du tout,

comme on l'avait dit, le mérite des productions qui naissent sous ses

mains; il reçoit les éloges en homme qui les apprécie et a la conscience

de les mériter. Il a fixé lui-même le prix de ses compositions; il les

vend un prix assez minime, tout en sachant fort bien que leur valeur

sera bientôt triple ou sextuple.

[Illustration: Hôtel de M. Molé, rue de la Ville-l'Évêque.]

Graillon, que de grandes destinées attendent, dit-on, s'il pratique le

génie pour lequel Dieu l'a créé, est affligé d'une infirmité: il veut

être peintre! Quand il peut dérober quelques heures aux groupes

miraculeux qu'il enfante avec une si prodigieuse facilité, ces heures,

il les consacre à la peinture. Or, ce que Graillon appelle peinture,

c'est un certain mélange de jaune et de bleu étalé sur une grande toile.

«Nous avons fait à Graillon, dit l'auteur d'un des récits auxquels nous

empruntons le nôtre, de timides observations sur sa manie de peinture;

il nous a répondu avec une certaine aigreur: «Voulez-vous donc que je me

prive de mes _récréations?_». A cela nous n'avions rien à dire. Nous

nous sommes retiré en faisant des voeux bien sincères pour que Graillon,

qui peut nous compter au nombre des adorateurs les plus fanatiques de

son talent de statuaire, se récrée le moins souvent possible.

En feuilletant les archives du greffe du tribunal civil de

Château-Thierry, on vient de trouver quelques ligues échappées à la

plume de Jean de Lafontaine. Malheureusement, l'autographe de notre

immortel fabuliste est fort peu poétique et ne contient que la cession

du banc qu'il possédait dans l'église de cette ville. Ce petit billet,

annexé à des actes authentiques, nettement et très-lisiblement écrit

tout entier de la main du signataire, ne manque pas d'un certain cachet

d'originalité qui le rend digne de son auteur. Nous le reproduisons

textuellement, sans ajouter un point ni un accent: «Je soussigné cède et

transporte à M. Pintrel, gentilhomme de la vénerie, demeurant à Chasteau

Thierry le droit et propriété telle qu'il me seait appartenir au banc

place et cabinet que j'ay dans l'église de Chasteau Thierry sous le jubé

pour en jouir pour luy toutefois seulement après le deceds de demoiselle

Marie Hericart ma femme et ce pour des raisons et considérations qui

sont particulières entre nous fait à Chasteau Thierry ce deuxième

janvier mil six cent soixante et seize. «DE LA FONTAINE.»

La mort ne nous a donné à enregistrer cette semaine aucun nom illustre

dans la politique, dans la littérature ou dans les arts. C'est le cas de

dire bien bas, avec la prudence de Fontanelle: _Chut!_

Théâtres.

[Illustration: Théâtre de l'Opéra-Comique--_Le Déserteur_.--Montauciel,

Mocker; Bertrand, Sainte-Foy.]

OPÉRA-COMIQUE.--Reprise du _Déserteur_.

Qui ne connaît l'histoire d'Alexis et de Louise, la fille à Jean-Louis,

fermier de madame la duchesse, et celle du grand cousin Bertrand, qui

joue à la corde et fait le double-tour avec tant de grâce et un talent

si distingué?

Qui peut avoir oublié Montauciel, ce dragon si agréable, toujours entre

deux vins, et qui trouve cette position si commode?--Brave soldat après

tout, fidèle à son capitaine, intraitable sur le point d'honneur, qui

s'est fait mettre en prison pour avoir le temps d'apprendre à lire et

qui a déjà fait tant de progrès dans cet art utile, qu'après avoir

longtemps épelé ces mots: _Vous êtes un blanc-bec_, il en fait ceux-ci:

_Trompette blesse_.

Et la petite Jeannette, qui a égaré son fuseau? et le gendarme

Courchemin, qui chante si gaillardement: _Vive le roi?_ Et surtout cette

vieille musique de Monsigny, si naturelle, si simple et si expressive?

Nos pères l'ont écoutée et répétée pendant cinquante ans, et la

Révolution elle-même, la première, la grande Révolution, qui a détruit

et changé tant de choses, n'avait pas arrêté le cours de ce prodigieux

succès du _Déserteur_. On s'était contenté d'orner Alexis, les gendarmes

qui l'arrêtent et les soldats qui doivent le fusiller de larges cocardes

tricolores, et Courchemin chantait alors, de sa voix la plus formidable:

La loi passait, et le tambour battait aux champs,

Vive la loi! etc.

Le livret du Déserteur est d'une simplicité qui doit faire sourire de

pitié tous nos faiseurs d'aujourd'hui.--Alexis, le héros de Sedame, est

un jeune soldat qui doit, quand le terme de son service sera arrivé, se

marier avec une jeune paysanne, fille de Jean-Louis, fermier. Le moment

où Alexis obtiendra son congé est proche. En attendant, son régiment

vient à passer dans les environs du village qu'habite Louise, et il

obtient la permission de lui faire une courte visite. Malheureusement il

annonce sa visite, et les paysans ses amis, le futur beau-père en tête,

se disent: «Il faut lui jouer un bon tour.» Ce tour consiste à lui faire

croire que Louise s'est mariée pendant son absence. On habille Louise en

mariée, on simule une noce, on arrange un cortège villageois, et l'on

vient défiler, musique en tête, sur la route par ou Alexis doit arriver.

Comment ne serait-il pas dupe de tout cet appareil? Il l'est, et si bien

qu'un affreux désespoir s'empare de lui; il veut mourir; il arrache ses

épaulettes et sa cocarde blanche, et s'enfuit dans la direction où il

peut rencontrer l'ennemi. Notez bien qu'il a choisi pour faire cet

exploit le moment où la maréchaussée était à portée de l'atteindre. On

le poursuit, il se laisse prendre. On le met en prison, on le juge, on

le condamne à mort, on le mène au lieu du supplice, il s'agenouille, et

les fusils sont déjà braqués sur lui quand Louise arrive tout

essoufflée, une feuille de papier à la main. C'est la grâce du

déserteur, qu'elle a obtenue du roi.

Ce sujet est fort simple; mais on comprend qu'il donne lieu à des scènes

intéressantes, et l'auteur en a su égayer la couleur un peu sombre par

le rôle épisodique du Soldat Montauciel.

Ce rôle est aujourd'hui fort bien rempli par M. Mocker, à qui doit

revenir, pour une grande part, l'honneur du succès de la reprise du

_Déserteur_. Il le joue avec beaucoup de goût et de distinction. Son

éternelle ivresse est plaisante et point du tout désagréable, et il ne

franchit jamais la limite qui sépare la mauvaise plaisanterie de la

bonne, limite presque imperceptible et où il est si difficile de

s'arrêter! En quelque position que l'auteur du poème place Montauciel,

qu'il épèle sa leçon de lecture, ou qu'il se fâche contre Alexis qui le

renverse d'un seul coup de poing: ou qu'il abuse de la niaiserie du

grand cousin Bertrand, et déroule son interminable cravate (incident

burlesque dont la gravure, annexée à cet article, peut donner une idée à

nos lecteurs), jamais M. Mocker n'est vulgaire.

Il chante son rôle comme il le joue, et il a de charmants morceaux à

exécuter. Les deux airs _bouffes_ que Monsigny a mis dans cet ouvrage

sont deux chefs-d'oeuvre. Le style bouffe était encore, à cette époque

d'invention toute récente, et l'on est surpris qu'un milicien français

qui n'avait pas, comme Grétry, habité l'Italie pendant plusieurs années,

ait pu si vite et si complètement en surprendre les secrets et s'en

approprier les ressources.

Dans les morceaux sérieux, qui sont en majorité dans cette partition,

Monsigny est surtout remarquable par la variété et l'énergie de son

expression. Les airs d'Alexis ont sous ce rapport un très-grand mérite,

ainsi qu'un duo et un trio dans lesquels on a admiré des mélodies

charmantes traitées avec une grande habileté de contre-pointiste. En

somme, le suffrage de la génération actuelle vient de sanctionner les

applaudissements que _le Déserteur_ a constamment obtenus des

générations précédentes, et c'est un beau et noble triomphe. Parmi les

oeuvres contemporaines y en a-t-il beaucoup qui soient destinées à une

si longue vie, et auxquelles on puisse promettre, dans soixante-quatorze

ans, un succès comparable à celui que _le Déserteur_ vient d'obtenir?

_Eve_, drame en cinq actes de M. LÉON GOZLAN (THÉÂTRE-FRANÇAIS.)

--_Madame Roland_, drame en trois actes de Madame ANCELOT (VAUDEVILLE).

Eve est une quakeresse; son père, le quaker Daniel, habite la

Pennsylvanie; c'est un homme bon, simple, vertueux comme sa croyance le

lui enseigne, et adorant sa fille. Eve, cependant, inquiète cette

tendresse paternelle; non pas qu'elle ait le moindre vice et commette la

moindre faute: Eve est la vertu même; mais elle a des moments d'extase,

comme Jeanne d'Arc, et rêve à l'affranchissement de son pays. Nous

sommes aux premiers temps de l'insurrection de l' Amérique du Nord

contre l'Angleterre. Dans ses heures d'enthousiasme patriotique, Eve

s'échappe de la maison du vieux Daniel et se perd dans les bois et sur

les monts, encourageant les insurgés, par sa présence; l'armée

américaine la prend pour son ange protecteur, l'armée anglaise pour son

mauvais génie. Vous comprenez maintenant l'inquiétude de Daniel; il

n'est pas rassurant d'avoir une fille qui court ainsi les champs.

Eve n'est pas seulement possédée par le désir de délivrer l'Amérique:

elle veut détruire un ennemi mortel de sa religion et de ses frères, le

marquis Acton de Kermar; Eve ente Judith sur Jeanne d'Arc.

Le marquis de Kermar a des vices terribles et des passions formidables;

il bat et tue ses esclaves pour un mot, change de maîtresse tous les

jours, déshonore les familles et poursuit particulièrement les quakers

d'une haine féroce, sous prétexte qu'ils prêchent l'égalité et la

fraternité, Kermar ne veut pas de cette philosophie, et de temps en

temps il fait crever les yeux à un quaker ou deux, pour les en guérir.

Kermar demeure à Québec, dans le Canada; c'est donc à Québec qu'Eve va

le trouver pour le tuer, comme Judith tua Holopherne; le vieux Daniel,

qui devine le sanglant projet de sa fille, la suit à la piste.

Judith avait, gagné tout droit la tente d'Holopherne; Eve fait plus de

façons: elle se promène dans les forêts qui avoisinait le château de

Kermar, et au moindre bruit s'esquive comme une biche légère. Tout en

errant à travers bois, Eve préserve Kermar, qu'elle ne connaît pas, de

la piqûre d'un venimeux serpent, et sauve ainsi la vie à l'homme qu'elle

veut tuer: la contradiction est flagrante.

Cette rencontre suffit pour rendre Kermar éperdument amoureux d'Eve; et

comme c'est un homme qui n'a pas l'habitude d'attendre, il met ses

esclaves à sa poursuite. Les esclaves font si bien, qu'ils s'emparent de

la belle quakeresse et ramènent au château. Ainsi Eve est chez Kermar.

Que ne le frappe-t-elle? Elle n'en a plus le courage; sa haine est

désarmée, ou plutôt l'amour lui a fait place: Eve aime Kermar, commue

elle en est aimée. Ceci contrarie très-fort l'esclave Caprice, la

bien-aimée et la favorite de Kermar avant l'arrivée d'Eve. Caprice n'a

pas d'autre ressource que de chercher à se venger, et elle se vengera.

Il y a, sur le lac voisin aux eaux dormantes, certaines fleurs jaunes

qui composent un poison parfait pour en finir avec une rivale. Caprice

en fera son affaire.

Kermar d'abord n'a pas d'autre idée que de s'amuser d'Eve comme il s'est

amusé de tant d'autres; mais tout à coup, pour la première fois de sa

vie criminelle, il hésite et se trouble; l'innocence, la pudeur, la

sérénité d'Eve, l'émeuvent malgré lui; il faut cependant qu'il possède

Eve! Un homme comme lui, qui n'a jamais mis de bornes à ses désirs, dont

la passion s'est toujours satisfaite à l'instant même, de gré ou de

force; un Kermar, qui joue, qui tue, qui se livre aveuglément aux

caprices les plus monstrueux et crève, les yeux aux quakers; un tel don

Juan, un tel démon, un tel damné reculerait devant un enfant? non pas.

Kermar se met donc à attaquer Eve par tous les moyens de séduction que

son nom, son audace, son esprit, sa richesse, peuvent lui fournir:

promesses, flatterie, le plaisir et l'or, il n'épargne rien, le serpent!

Eve cependant résiste et ne mord point à cette pomme. Tandis que le

combat s'engage, Caprice, obligée par Kermar de servir Eve à genoux, a

tenté de l'empoisonner; mais le crime avorté; Caprice prendra plus tard

sa revanche.

Ce n'est pas seulement la vertu d'Eve que Kermar a pour adversaire, mais

encore le ressentiment de Daniel, arrivé à Québec et réclamant sa fille,

mais les remontrances du vieux duc de Kermar, pauvre vieillard dont la

raison est affaiblie par le chagrin et le malheur. La passion de Kermar

se raidit contre cette double attaque de deux pères irrités; il traite

Daniel comme un quaker, et lui ferait volontiers crever les yeux,

suivant son habitude; quant au vieux duc, il le chasse de sa maison.

Oui, le fils chasse son père!

[Illustration: Théâtre-Français.--Première représentation d'_Eve_.--Le

marquis de Kermar, Firmin; Rosemberg, Brindeau; Dapremire, Mirecourt;

Eve, mademoiselle Plessis; Caprice, Mélingue.]

Daniel aura recours au gouverneur de Québec, et lui demandera justice.

Que m'importe? dit Kermar; et il arme ses esclaves pour défendre son

château et repousser toute attaque de la force publique.

Vous le voyez, Kermar est arrivé au paroxysme de la passion et de la

violence. Maintenant rien ne le retient plus; qu'Eve se prépare à subir

enfin la défaite. Quoi donc? Kermar recule encore! l'ange intimide le

démon! Pour étouffer cette hésitation de sa conscience, Kermar cherche à

réveiller son audace à la flamme d'une liqueur brûlante, et tout

chancelant, le voici qui frappe violemment à la porte d'Eve. En est-ce

fait, ô douce brebis, et seras-tu dévorée par ce tigre furieux'?

Tout à coup la scène change, le tigre apaise ses rugissements et devient

doux comme un agneau sans tache. Qui produit cette conversion dans le

coeur de Kermar? qui fait un saint d'un damné? la nouvelle subite de la

mort de sa mère. Ce trépas inattendu, cette disparition rapide de sa

mère, qu'il aimait, jette au coeur de Kermar la crainte et le doute; il

interroge sa vie passée, il se juge et se condamne. Aussitôt commencent

le repentir et la pénitence: Kermar appelle Daniel pour lui demander

pardon et lui remettre sa fille; il se prosterne humblement aux genoux

du vieux duc, son père, qu'il avait outragé et chassé; il rend la

liberté à ses esclaves, qu'il traitait avec l'inhumanité, d'un bourreau;

Kermar fait plus encore, pousse le repentir jusqu'à l'humiliation,

souffre l'injure sans se plaindre, et refuse un duel, au risque d'être

traité de lâche, lui, l'intrépide, le terrible Kermar! Après quoi, ce

persécuteur des quakers se fait quaker lui-même pour achever

l'expiation.

Qu'est devenue Eve, cependant? Eve, pour se mettre à l'abri des

poursuites de Kermar et se défendre, contre son propre coeur, Eve s'est

confiée à Caprice; alors la jalouse Caprice a si bien fait que, sous

prétexte de sauver Kermar d'un grand danger, elle a entraîné Eve dans

une démarche qui, laissant au fond sa vertu intacte, la déshonore par

l'apparence. Caprice est vengée: Eve lutte vainement contre cette

prévention de l'opinion publique. Elle s'enfuit pour se dérober à cette

honte imméritée, tandis que Kermar se met à la tête des insurgés

américains, pour rendre utile une vie jusque-là nuisible, pour laver son

passé par un présent et un avenir glorieux.

Plus tard, Eve et Kermar se retrouvent; Eve, devant le tribunal des

quakers ses frères, sous le poids d'une accusation d'impudicité; Kermar,

au contraire, victorieux et triomphant. Les Américains le nomment leur

sauveur, et les quakers le choisissent pour leur suprême juge. Triste

mission! car c'est Eve que Kermar doit juger! Les faits attestés par

Caprice; entraîneront la condamnation de l'innocente Eve. Daniel se

désespère; Kermar fait comme Daniel; mais, Dieu merci, Eve trouve enfin

le moyen de se justifier. Ce moyen lui est fourni par l'étourdi même qui

l'a compromise, par un certain marquis de Rosemberg, que nous n'avons pu

pincer dans notre récit, attendu qu'il joue, dans la dame de Gozlan, un

rôle assez, considérable, il est vrai, mais tout à fait en dehors de

l'action principale.

Pour aller droit au fait, et c'est là un point difficile dans un drame

tellement compliqué de hors-d'oeuvre romanesques, il a donc fallu mettre

de côté ce Rosemberg, venu tout exprès de France, sur la réputation de

Kermar, pour lutter avec lui de folies, le provoquer en duel et lui

enlever ses maîtresses; il a fallu passer sous silence les compagnons de

débauche de Kermar, leurs insolences, leurs orgies, leurs duels, mille

fantaisies cruelles et bizarres de Kermar lui-même, mille récits

merveilleux, mille incroyables aventures, les surprises, les mystères et

les reconnaissances dont le drame de M. Gozlan est surabondamment

pourvu.

Ce luxe de détails infinis, qui se croisent et se débattent dans les

ténèbres, est le grand vice de l'ouvrage; il est plein d'inventions mais

d'inventions pêle-mêle accumulées; l'esprit y abonde, mais il va jusqu'à

l'excès, et déborde souvent en images prétentieuses, fausses et de

mauvais goût. Que vous dirai-je? il y a là plus de richesses qu'il n'en

faut pour faire une pièce; mais c'est l'ordre, le goût, la clarté, la

logique, l'ensemble, qui manquent à ces éléments épais.

Le public n'a pas laissé M. Gozlan sans conseils et sans avertissements;

toujours prêt à applaudir les scènes spirituelles et intéressantes, il

s'est montré sévère et juste aux fautes de railleur. Les deux derniers

actes se sont achevés au milieu de la tempête; mais c'est un de ces

naufrages qui n'engloutissent ni le vaisseau ni l'équipage: _Eve_, par

ses bizarreries même, excita la curiosité, et la curiosité est

très-proches parente, d'un succès.

Le théâtre a fait de grands frais de costumes et de décors. Tous les

acteurs ont joué loyalement et bravement; il faut citer entre les plus

habiles mademoiselle Plessis, M. Firmin et M. Ligier.

Quelques jours avant, madame Ancelot faisait aussi son petit roman, bien

que madame Ancelot ait certainement cru faire de l'histoire. C'est une

des plus nobles et des plus touchantes figures de la Révolution

française que madame Ancelot a choisie pour sujet à son élucubration

romanesque; j'ai nommé madame Roland.

Nous voyons d'abord madame Roland, qui n'est encore que Manon Philipon,

chez le duc d'Oronne; déjà Manon est possédée de l'amour de la liberté;

à cet amour sérieux se mêle un autre amour, un tendre penchant pour

Barbaroux. C'est au milieu de ces rêves que la Révolution les surprend

tous deux; et tous deux saluent du plus ardent de leur âme cette grande

union: d'une ère immense.

Plus lard, Manon Philipon devient madame Roland, et Barbaroux met, comme

membre de la Convention, son éloquence au service de la cause nationale.

Femme du ministre de l'intérieur, madame Roland emploie son autorité,

d'une part à défendre la patrie, de l'autre à adoucir le sort des

proscrits que frappe le malheur des temps.

Peu à peu la tempête révolutionnaire menace toutes les têtes, et ne

respecte pas même les plus dévouées et les plus patriotes; nous

retrouverons Barbaroux et madame Roland à l'Abbaye, marchant à

l'échafaud d'un pas héroïque.

Ce sujet, simple en apparence, est noyé dans une foule d'épisodes qui

l'alanguissent et lui donnent tous les caractères d'une oeuvre de

fantaisie, sous prétexte de la Révolution.--Peut-être serait-il mieux de

ne pas jouer ainsi avec de tels événements et de tels hommes, et de ne

point les rapetisser jusqu'au vaudeville. Il y a cependant des mots

spirituels et quelque intérêt dans cette pièce, quoique, l'effet en soit

bien sombre pour un théâtre habitué aux chansons. (Le Vaudeville a tort

de _toucher à la hache_.)

Misère Publique.

L'hiver approche: pour le riche c'est la saison du luxe et des plaisirs,

pour le pauvre c'est celle du dénûment et des plus rudes souffrances.

Mais comme c'est le temps aussi où, de toutes parts, les magistrats

municipaux et les bureaux de bienfaisance font appel aux hommes heureux

pour qu'ils viennent en aide aux indigents, nous croyons que c'est le

moment de dresser une statistique de la misère.

D'après le recensement fait en 1841, le chiffre total des individus

recueillis en France par les hospices et hôpitaux se montait à 93,335.

Mais la division de ces malheureux entre les départements ne saurait

rien prouver quant à la misère proportionnelle, qui y règne. En effet,

nous voyons dans ces tableaux qu'en général ce sont précisément les

départements où il y a le plus d'aisance qui, ayant trouvé le plus

facilement des ressources pour fonder de grands établissements de

charité et pour secourir la misère sur une plus large échelle,

fournissent le chiffre le plus élevé; tandis que les autres départements

qui n'ont pu recourir aux mêmes moyens, quoique la misère y soit plus

grande, fournissent nécessairement et malheureusement un chiffre moins

considérable à la statistique ministérielle. Ce document ne prouve donc

pas plus que ces autres calculs qui établissent que, dans le département

du Nord, sur 6 habitants on en compte un qui a besoin d'être secouru,

tandis que, dans la Creuse, il ne se trouve qu'un pauvre sur 58

personnes. Ces chiffres fussent-ils exacts, on aurait à se demander si

la situation des 57 habitants de la Creuse considérés comme non

indigents parce qu'ils ne sont pas secourus, leur permettrait, alors qu

ils y seraient portés, de venir aussi efficacement en aide à l'indigent

qui est à côté d'eux que la situation des 5 citoyens aisés du Nord leur

permet d'adoucir la position de leur concitoyen pauvre. Il est évident

que des associations de secours mutuels entre travailleurs, qu'une

meilleure réglementation du travail modifierait bien promptement la

proportion dans ce dernier département. Mais quelles nombreuses et

quelles lentes améliorations ne faudra-t-il pas pour que la proportion

donnée ne soit plus mensongère dans les départements pauvres du centre,

et de quelques autres parties de la France?

A Paris la situation est mieux constatée, et les chiffres ont une

signification plus réelle. Nous ne nous occuperons pas aujourd'hui de la

partie de la population qui est traitée et recueillie dans les hôpitaux

et les hospices. Il y a là tout un travail à part que nous nous

proposons bien d'entreprendre, mais quant à présent nous ne supputerons

que la population indigente secourue à domicile par les bureaux de

bienfaisance.

En 1841, dernier exercice, sur lequel l'administration ait publié son

travail de compte-rendu, 29,282 ménages indigents ont été secourus. Ce

chiffre se décompose ainsi:

Ménages ayant reçu des secours temporaires. 10,424

-- -- des secours annuels ordinaires. 14,383

-- -- Octogénaires, l,223 }

-- -- Septuagénaires. 1,962 }

-- -- Aveugles. 1,054 } 4,475

-- -- Paralytiques. 236 }

L'Illustration, No. 0037, 11 Novembre 1843 · 第 3 / 18 题