LE BOMBARDEMENT DE SOISSONS _Photographie prise du clocher_]

[Illustration: UN PONT DE FORTUNE 18.000 hommes de troupes

françaises ont franchi l'Oise sur ce pont, construit entre 10

heures du soir et 7 heures du matin, avec des péniches et des

traverses, par le capitaine de génie Bougier, ses sapeurs

télégraphistes et trente civils de bonne volonté.]

[Illustration: Commencements d'incendie provoqués par les

obus. Éclatement d'un shrapnel. Sur la berge de l'Aisne,

caissons français dissimulés. PAR LA GROSSE ARTILLERIE

ALLEMANDE _de Saint-Jean-des-Vignes_.]

[Illustration: IMPROVISÉ PAR LE GÉNIE.]

[Illustration: Les effets d'un obus allemand tombé dans une

rue de Soissons: une maison éventrée et deux chevaux tués.]

*

* *

Pour que le tableau fût complet, partis par Meaux et venus à travers

l'immense champ de bataille de la Marne, encore semé de cadavres et

jalonné des ruines fumantes de vingt villages dévastés, pillés et

incendiés, nous revenons de Soissons à Paris par Villers-Cotterêts et

Senlis...

Ah! l'affreux, le navrant spectacle! Pauvre et fine Senlis, les

tourterelles ne volent plus autour de son clocher... Le bombardement et

l'incendie les ont chassées. Reviendront-elles?... Nous venons de

Crépy-en-Valois, par la même route qu'a prise la horde allemande. Un peu

avant d'arriver à Senlis, la campagne commence à présenter cet aspect

habituel des champs où l'on reconnaît qu'on s'est battu: arbres fauchés,

branches jonchant le sol, et de grands trous ronds, dans la terre,

creusés par les obus... On n'a pas fait cinquante pas dans Senlis que

l'on sait à quoi s'en tenir. La première maison est un hôtel-restaurant,

sur une petite place. Elle a été pillée et incendiée. De cette place

part la plus grande rue de Senlis, la rue de la République. D'un bout à

l'autre, c'est maintenant une longue rue de ruines, quelque chose comme

une rue de Pompéi ou d'Herculanum, et bien plus terrible, parce que la

ruine en est d'hier, non pas lavée et patinée par le temps, mais encore

noirâtre de l'incendie, et toute remplie de décombres et de scories

encore chaudes. Quelqu'un, qui avait été à la Martinique, au moment de

la destruction de Saint-Pierre de Miquelon, disait auprès de moi que ce

spectacle-ci lui rappelait celui-là. Seulement ici, ce n'est pas un

cataclysme naturel, l'éruption soudaine d'un volcan qui a fait ces

ruines: ce sont des hommes, pour la honte de l'humanité. Ils sont entrés

dans Senlis, ils ont commencé par piller ces maisons, par en sortir tout

ce qu'ils pouvaient prendre, manger et boire,--et dans ces maisons ils

ont jeté des bombes spéciales qui, en explosant, provoquent l'incendie.

Cela, dans toute cette rue. Ce n'est pas le bombardement qui a mis le

feu: on le comprendrait encore. Une volonté froide et réfléchie a

présidé à cette dévastation. Des témoins l'affirment; et dans quelques

maisons épargnées par le feu, on a retrouvé de ces bombes incendiaires,

qui n'avaient pas rempli leur office... A droite, au commencement de

cette rue navrante à parcourir, tout un pâté de maisons a été consumé

par le feu. Il n'en subsiste que quelques pans de murs au milieu

desquels les toitures, les escaliers, les meubles s'accumulent en un tas

noirâtre de pierres effritées et de cendres... Maisons particulières,

hôtels, demeures de pauvres et de riches, villas modernes ou élégantes

constructions d'autrefois, charmantes petites maisons du dix-huitième

siècle, simples et gracieuses, monuments anciens, rien n'a été épargné.

Le bel hôtel du Palais de Justice et de la sous-préfecture, exquis

modèle de l'architecture du temps de Gabriel et de Louis, n'est plus.

Comme pour attester quelle perte c'est, la façade seule est encore

debout, et découpe sur le ciel clair sa structure aux proportions si

justes, où des ouvertures régulières montrent la place des fenêtres et

des portes... Le reste est écroulé, cette façade même ne tient plus que

par miracle, et, dirait-on, pour donner encore quelques jours à ceux qui

viennent constater le désastre la mesure de cette perte irréparable et

de l'infamie allemande... Nous passons. Une ruine succède à une autre.

Combien sont-elles? Cent? Deux cents?... Nous n'avons pas fait le

sinistre compte. Là où le feu a été mis, tout a été dévoré par les

flammes. Il n'y a pas de demi-ruines. Par l'ouverture navrante d'un mur

éboulé, on aperçoit un petit jardin: un massif de fleurs y met encore

ses taches vives et gaies. Ces pauvres fleurs encore vivantes parmi tant

de deuils rendent ce deuil plus triste encore,--mais le contraste est

trop cruel...

La cathédrale n'a pas été sérieusement touchée: un obus, en passant, a

écorné un balustre, brisé un clocheton, et ses éclats ont fait dans les

vieilles pierres grises et verdies par le temps des blessures blanches.

Mais ce n'est rien, et l'on frissonne en songeant à Reims, dont la

cathédrale...

C'est ainsi que les Allemands se sont vengés, sur une petite ville

innocente, parure adorable de notre pays, sourire charmant de notre

Ile-de-France, d'un coup de feu tiré, disent-ils, par un habitant sur

leur armée envahissante. Cet homme a été fusillé sur-le-champ,--mais ils

ont donné ce prétexte, sans fournir la preuve. En même temps ils

s'emparaient du maire, M. Odent; ils l'ont mené sous bonne escorte à

Chamant, ils ont creusé une tombe devant lui et l'ont fusillé, sans

jugement. Après, ils l'ont enterré les pieds en l'air, et c'est ainsi

qu'on a retrouvé la dépouille de l'infortuné magistrat, quand des mains

pieuses sont venues l'exhumer, pour lui donner une sépulture convenable.

Voilà comment nos ennemis nous font la guerre, au nom de leur

civilisation barbare, au nom de la plus grande Germanie. Peuple

imbécile, autant que féroce, qui, n'existant que par la guerre et pour

la guerre, trouve encore le moyen de la déshonorer, avec lui.

L'Illustration, No. 3734, 26 Septembre 1914 · 第 13 / 24 题