17 septembre.

... En auto, sous une pluie battante, après avoir traversé tous les

champs de bataille de la Marne, depuis Meaux, tous les villages où _ils_

ont passé, dont il ne reste que des ruines et des cendres encore

fumantes, nous arrivons à la Ferté-Milon. En ces jours tragiques, ce

n'est pas le souvenir de Jean Racine qui remplit l'esprit quand on

atteint l'aimable petite ville... Les Allemands ont passé ici, après le

repliement de nos lignes. Pendant neuf jours ils ont occupé le pays: des

centaines de mille hommes ont défilé, campé, vécu. Sur les portes, on

lit encore des inscriptions allemandes, tracées à la craie, pour

indiquer les cantonnements: tant de chevaux, tant d'hommes, tel service.

Les braves gens qui sont restés, qui n'ont pas fui devant l'invasion

barbare, disent ce qu'ils ont vu. Nous les interrogeons avidement. En

général, la ville n'a pas souffert. On a réquisitionné tant et plus, et,

sous couleur de ravitaillement, dévalisé, avec des formes parfaites,

magasins, poulaillers et caves: le maire a servi d'otage; c'est un brave

homme; il a fait son devoir, celui-là... Grâce à lui, le pays a été un

peu épargné, les Allemands pillant et ravageant de préférence les

maisons et les pays où ils ne trouvent personne pour se défendre ou

protester. Encore, si l'on proteste, le mur, tout de suite...

Quand ils sont partis, précipitamment, devant les Anglais et nos

soldats, ils ont coupé le pont derrière eux. Dans la ville, ils ont

défilé comme à la parade; mais, tout de même, c'était la déroute. Témoin

tous ces paquets de munitions, ces grands obus accumulés sur le bord des

routes, ces convois de vivres que les nôtres ont pris et brûlés, dans la

forêt de Villers-Cotterêts; témoin, au haut de la côte, dominant la

ville et ses alentours, cette batterie complète abandonnée: huit canons

gris, avec leurs caissons, les culasses brisées, avec l'altière et

prétentieuse devise: _Ultima regis ratio..._

Tandis que nous examinions ces canons qui ne feront plus de mal aux

nôtres, nous entendons la canonnade, dans la direction de Soissons.

Malgré la pluie, qui abat le son et l'étouffe, le grondement roule,

continu, sans cesse. Nous dressons l'oreille,--mais l'homme du pays qui

nous accompagne y est habitué; ça ne l'émeut plus. Nos papiers sont en

règle, allons voir par là...

A une dizaine de kilomètres de la Ferté, que nous quittons, un premier

convoi d'artillerie française, sur la route, nous avertit que nous

arrivons sur les derrières de nos lignes. Jusqu'à Soissons, en effet,

nous ne cessons de rencontrer de nos soldats, tous les innombrables

services qui constituent la suite ordinaire et obligée d'une armée en

marche: convois de munitions, de vivres, intendance, train des

équipages, services de santé, voitures militaires, caissons peints en

gris, avec leurs inscriptions blanches, véhicules de toutes sortes,

réglementaires ou de réquisition, chariots, chars à bancs, automobiles,

énormes camions recouverts de bâches. Des kilomètres et des kilomètres

de convois montant ou descendant, un immense mouvement, une activité

prodigieuse qui réconforte et fait plaisir...

Des villages. Des gens sur les portes, malgré la pluie incessante. Des

troupes cantonnées. A Longpont, un flot nous entoure, avide de

nouvelles. Ces soldats admirables, qui viennent de sauver la France et

l'honneur avec elle, et qui se battent depuis quinze jours, veulent

savoir, réclament des journaux, des cigarettes, du tabac. Ils voudraient

même nous en acheter, mais nous avons donné déjà toutes nos

provisions...

Là-bas, le canon tonne. A chaque bond de l'automobile, sur la route

détrempée, mais qui tient, malgré les charrois incessants, nous nous

rapprochons, et le bruit enfle, s'élargit. La bataille n'est pas

éloignée. Depuis une heure, nous croisons des voitures d'ambulances

automobiles qui ramènent des blessés du front: des blessés du jour, des

blessés tout frais, que l'on aperçoit, au travers des bâches, les bras

ou la tête bandés... Des tirailleurs algériens pour la plupart, roulés

dans leurs grands manteaux de bure. Au sortir d'un village, un paysan

qui a tout vu nous salue. Lui aussi, il a l'habitude et il nous

renseigne. La canonnade de jour en jour s'éloigne. Mais, aujourd'hui,

elle reste stationnaire, semble-t-il. On se bat au Nord de Soissons. Un

soldat nous dit qu'_ils_ sont solidement retranchés, qu'on y va à la

baïonnette, et que les Algériens ont pris une batterie... C'est de là

que viennent les blessés de tout à l'heure.

A quelques kilomètres de Soissons, nous demandons notre route à deux

soldats. Ils nous déconseillent d'aller plus loin: c'est la ligne du

feu, et la route n'est pas sûre. Les Allemands l'ont repérée, et, comme

ils savent que nos convois passent par là, ils tirent dessus. Hier, une

automobile a été criblée. «Peut-on passer tout de même?» demandons-nous.

«Oui, mais à vos risques et périls», répondent-ils. Nous verrons bien...

Maintenant, nous sommes tout près. Au bout de quelques instants,

l'oreille du profane, si l'on peut dire, de celui qui, hélas! n'est pas

soldat et ne se bat pas, se fait à cette terrible musique et s'habitue à

distinguer les sinistres voix qui la composent, comme autant de parties

dans un orchestre: la succession régulière des coups de notre 75, secs

et nets; la réponse plus sourde des canons allemands, et, à des

intervalles espacés, dominant et soulignant le tout, le formidable

mugissement des gros mortiers de siège, «l'active Bertha» et la

«paresseuse Gretchen», comme _ils_ les appellent, avec leur légèreté

accoutumée...

*

* *

Depuis quatre jours--nous sommes jeudi et ils ont commencé lundi--les

Allemands bombardent Soissons. Nous pensons être arrêtés par quelque

poste, priés de retourner d'où nous venons, et au plus vite. Il n'en est

rien. Un officier anglais, à qui nous demandons si l'on peut entrer dans

la ville, nous dit avec flegme: _You can; but it is very unpleasant!_

Les effets du bombardement, nous ne tardons pas à les apercevoir, dès

les faubourgs. L'admirable église de Saint-Jean-des-Vignes est le

premier témoin qui parle de la sauvagerie allemande: une des longues et

fines flèches de son double clocher a été emportée; des éclats ont

déchiqueté l'autre. Nous avançons dans la ville aux trois quarts

déserte. Sur la chaussée pavée, voici une espèce de fosse de deux ou

trois mètres de profondeur sur cinq ou six de diamètre; les pavés ont

été arrachés, la terre réduite en sable, les alentours constellés

d'éclats. Voici une maison, à deux étages, qui a été prise à revers et

qui, sous l'obus, s'est écroulée comme un château de cartes, dans la

rue... Des toits éventrés, des murs abattus, des arbres fauchés... on ne

compte plus. La poste, le grand séminaire, sont des ruines. La

cathédrale, quand nous y passons, a relativement peu souffert: elle n'a

qu'une chapelle réduite en poudre,--et l'on se félicite presque, avec

des larmes dans les yeux, d'en être quitte à si bon compte.

Sur la place de la République, nous stoppons. Devant une maison, un

petit groupe de cinq ou six femmes, qui causent. Nous les interrogeons.

--Il y a quatre jours qu'ils nous bombardent, nous dit l'une d'elles. Il

faut voir ça, de l'autre côté de la ville! Quelle misère!... A présent,

c'est sur la gare et sur l'hôpital qu'ils tirent... Mais, depuis trois

heures, ils ont un peu l'air de se calmer...

[Illustration: Ce qui reste du Palais de Justice de Senlis.]

En effet, les coups des mortiers de siège ne se font plus entendre. Il

n'y a plus que l'artillerie de campagne qui poursuit son oeuvre; la

nôtre y répond, sans arrêt,--et à l'entendre, à côté de soi, on éprouve

un sentiment presque agréable, on se sent en sécurité, comme un enfant,

la nuit, près d'une grande personne qui lui tient la main et le

rassure... Mais notre interlocutrice avait à peine achevé sa phrase que

de nouveau le mortier ébranle l'air avec son: bou-bou-boum! suivi

aussitôt d'une espèce de long miaulement. La femme qui nous parle nous

pousse vivement du coude:

--Tenez! Regardez en l'air!...

L'obus passe, en effet, au-dessus de nous. On le devine plus qu'on ne le

voit. Et, tout de suite, à 300 mètres environ, au bout d'une des avenues

qui partent de la place où nous sommes, il éclate, avec un fracas

formidable. Une lueur d'éclair. Une fumée monte, épaisse et blanche...

--C'est sur l'hôpital...

Les Allemands ont repéré le bâtiment où sont nos blessés.

Systématiquement, méthodiquement, scientifiquement, ils cherchent à le

détruire. On a arrêté ce matin un espion qui leur faisait rectifier leur

tir. L'homme a passé entre deux gendarmes...

L'ennemi occupe, sur les plateaux qui dominent la ville, au Nord et au

Nord-Ouest, des positions fortement retranchées. Ils ont transformé en

une solide et redoutable forteresse d'anciennes carrières qu'ils ont

recouvertes de madriers, de fascines, de sacs de terre bien tassée. Ils

ont mis leurs mortiers là dedans et, bien à l'abri, ils nous bombardent.

Les nôtres ont essayé d'y parvenir à la baïonnette, mais la position est

rude. Il faudra de la grosse artillerie pour la réduire. Tout autour, la

bataille fait rage... Mais les soldats, les officiers que nous

interrogeons, ont confiance. Il se prépare quelque chose...

Nous pensions coucher à Soissons, mais ce n'est guère tenable, et où

trouver une porte ouverte? Les habitants qui sont restés se cachent dans

les caves, quand le canon tonne trop fort. Lorsqu'il se modère, ils

sortent, inspectent le ciel... Ils y sont faits, ils n'ont pas peur, les

femmes mêmes rient du danger quand il est passé. Mais les hôtels sont

fermés, la nuit vient, il nous faut partir...

Au sortir de Soissons, sur une rampe, nous nous arrêtons. De là on

aperçoit la ville entière, qui s'étale. Tandis que, du ciel ébranlé par

cette canonnade sans répit, des masses d'eau s'écroulent, comme jetées à

seaux, nous assistons au bombardement. Au-dessus des coteaux dont la

crête verdoyante se découpe sur un ciel qui s'éclaire un peu de ce côté,

et que rougit l'or enflammé du crépuscule, de petites boules de fumée

blanche s'élèvent et se dissolvent lentement dans l'air. Ce sont les

canons qui crachent leur feu... Plus haut, sur le gris uniforme des

nuages, l'oeil commence à distinguer les rapides paraboles des obus, ou

l'éclatement de petites masses noires: des boîtes à mitraille qui

s'ouvrent dans l'air, comme des bombes de feu d'artifice; un flocon

blanc... et puis d'autres obus, d'autres bombes, d'autres shrapnells...

On ne pouvait se détacher de ce spectacle,--mais soudain, je pense aux

voitures d'ambulances que nous avons croisées sur notre route, tout à

l'heure...

[Illustration: M. E. Odent, maire de Senlis, fusillé par les

Allemands, et la tombe où ils l'avaient enterré les pieds en

l'air.]

De Longpont (15 kilomètres de Soissons), où nous couchons, dans une

bonne auberge que de braves gens hospitaliers ouvrent pour nous, près du

magnifique château et des ruines fameuses, toute la nuit, nous avons

entendu la canonnade, dominée toujours par les basses profondes des

mortiers allemands, qui bombardent Soissons, ville ouverte.

[Illustration: La dévastation de Senlis: le quai de la

gare.--_Phot. de Rozycki._]

[Illustration: Au fond, crête boisée derrière laquelle sont

dissimulés les obusiers allemands.

L'Illustration, No. 3734, 26 Septembre 1914 · 第 12 / 24 题