ÉPISODES DE GUERRE]

[Illustration: Des prêtres parcourent le champ de bataille,

près de Varreddes, en bénissant les morts.]

[Illustration: Soldats allemands tombés entre Meaux et

Varreddes, derrière la haie qui les abritait.]

On les vit arriver comme un torrent qui déborde sous la poussée d'un

orage. Pendant douze heures, ils défilèrent en rangs pressés, venant de

la direction de Trilport et de Meaux, cavalerie, infanterie, artillerie.

Un des officiers qui les conduisait disait en s'éloignant: «Vous l'avez

voulu! C'est vous qui nous avez déclaré la guerre. Dans huit jours, nous

serons à Paris, victorieux.» Le surlendemain, ils repassaient par la

même route. Une importante force anglaise, qui les guettait, les

attaquait dans la plaine de Pierre-Levée, les culbutait, les rejetait,

en déroute, vers Trilport et la Ferté-sous-Jouarre. Adieu, Paris!

Si les habitants conservent la mémoire des corvées qu'il leur fallut, de

force, accomplir, comme de pomper de l'eau pour leurs chevaux, des

réquisitions auxquelles ils durent obtempérer, et qu'on leur paya en

bons--de vrais «chiffons de papier», ceux-là, selon le mot de M. de

Bethmann-Hollweg--la terre ne montre pas trop de traces de combat. Ce ne

sont point les grands éventrements qu'on imaginerait, les cratères

ouverts par les obus. Seulement quelques troncs hachés; dans les

chaumes, quelques débris, traces du bivouac; au bord de la route, au

revers du fossé, des épaulements de terre, et, sous les pommiers, le sol

jonché de fruits verts abattus par les rafales du canon,--puis, de-ci

de-là, une tombe.

Les villages, non plus, n'ont point été pillés; et les paysans, qui

connaissent le sort de certaines localités voisines, saccagées de fond

en comble, Etrépilly, maintes autres, s'émerveillent de leur fortune. En

d'autres lieux, la sauvagerie teutonne se donna plus libre carrière,

hélas!

*

* *

La Ferté-sous-Jouarre a connu les pires transes, l'occupation féroce, le

bombardement--par les amis, par les alliés, accourus à son secours--les

incendies allumés par les Prussiens en fuite. Ses deux ponts, à elle

aussi, ont sauté, détruits par l'ennemi soucieux de s'assurer une

retraite relativement calme. La Marne, d'habitude si souriante ici, se

déchire à des poutres de fer tordues, bouillonne contre des pierres

écroulées dans son lit, et son flot vert reflète les murs noircis par la

flamme du pétrole, les combles décoiffés d'une demeure de belle

ordonnance, château devenu couvent, que les Allemands ont brûlé en se

retirant. Aux murs des terrasses verdoyantes où de placides bourgeois,

naguère, promenaient leurs rêveries, se voient les égratignures des

balles, et le jet circulaire des mitrailleuses a fauché les ifs et les

fusains bien taillés des jardins au bord de l'eau. On rougit, comme d'un

sacrilège, de se souvenir, sur les ruines de cette jolie cité ravagée,

que Jeanne Poisson, marquise de Pompadour, vit le jour en ces lieux...

Pourtant l'accueillante petite ville renaît à l'espérance, sinon déjà à

la joie. Elle est pleine, aujourd'hui, d'une martiale animation de bon

augure. Des soldats anglais la traversent, s'en allant au front, des

troupes toutes fraîches--pour le moment où nous y passons--des

artilleurs, d'une allure superbe à cheval, dont d'aucuns arborent à

leurs genoux, comme autrefois, dit-on, les _majas_ espagnoles portaient

à la jarretière le poignard destiné à défendre au besoin leur vertu, des

cuillers et des fourchettes luisantes toutes neuves, et d'élégants

couteaux à manches d'os fichés dans leurs bandes molletières. Et tout

cela vous a un air galant, un air gentleman en diable, et qui ravit

d'aise.

*

* *

Montreuil-aux-Lions fut aussi, l'avant-dernière semaine, sous la botte

allemande. Cauchemar effroyable dont la chétive bourgade, accrochée au

flanc d'un couteau, s'éveille à peine. Enfin, les Anglais

s'approchèrent, poursuivant leur marche en avant. Un combat très vif

s'engagea.

Pendant la journée presque entière, une batterie de sept pièces, fort

habilement défilée, ennuya bien nos amis. Vers 5 heures, résolus à en

finir vite, ils souhaitèrent d'être dûment fixés sur l'emplacement de

ces canons gênants. Un aéroplane parut au ciel, survola la plaine et les

bois. Une heure après, c'en était fait: les sept pièces de Krupp

s'étaient tues. La partie était gagnée de haute lutte. Les Allemands se

repliaient. Dans les champs avoisinants, des tertres attestent quelle

hécatombe il y eut là.

On nous dit: «Les canons y sont encore. Venez les voir». Un raidillon

nous conduisit au milieu des boqueteaux qui abritaient de tous côtés la

batterie. Des tranchées coupent les glèbes, jonchées d'épaves de toutes

sortes, havresacs velus, marmites d'aluminium, casques bosselés et

troués, pansements ensanglantés,--et jusqu'à un album de pendules, dont

les feuillets illustrés se dispersent au vent. Mais de canons, plus.

«Les Anglais seront venus les reprendre cette nuit», murmure notre

guide.

Du moins les sept caissons demeurent, et, alentour, des obus détériorés,

criblés de balles de shrapnells, laissant voir, dans les gargousses

éventrées, leurs fagots de poudre.

L'homme qui enterra les morts est là. Il certifie que pas un des

servants n'échappa. A chaque pas il décrit, avec des gestes tragiques,

l'attitude des corps qu'il ramassa. Ce fut une belle besogne et qui

faisait honneur aux pointeurs britanniques.

Près de la roue demi-brisée d'un des caissons, un calot gris gît, tout

brun de sang, percé d'un seul trou, presque au milieu: en voilà un, du

moins, qui n'a pas dû souffrir.

*

* *

Nous sommes entrés à Château-Thierry comme la nuit allait tomber. La

mélancolie du jour déclinant ajoutait encore à la tristesse de la ville

désertée, portant de toutes parts les traces du sac. Seules les maisons

dont les hôtes étaient demeurés ont été respectées,--et encore!... Si

nous n'avions trouvé l'hospitalité au plus accueillant des foyers--chez

le propre petit-fils d'Alexandre Lenoir, le fondateur du Musée des

Monuments français, le sauveteur de tant de trésors d'art--nous

eussions, je crois bien, dîné par coeur et couché à la belle étoile.

Au bout du jardin de cette maison bénie, la Marne est à demi barrée par

une étrange épave qui, à notre réveil, scintille au soleil levant. A

l'arrivée des Allemands, une péniche chargée de pétrole était là

mouillée. Et plutôt que de voir tomber en leurs mains une cargaison en

ce moment précieuse entre toutes, le marinier, âme de vigoureuse trempe,

y a mis le feu. Le bateau a flambé comme une allumette et sombré. Une

partie des bidons ont été ainsi préservés; on les retire maintenant de

l'eau, heureux, en ces temps, de les trouver.

Je viens de dire qu'on avait respecté à peu près, ici les foyers qui

n'avaient pas été abandonnés. On a mis même, parfois, à les protéger,

des préoccupations de délicatesse dont nous trouvons la preuve évidente

chez nos hôtes. Sur l'un des panneaux peints du vestibule, un grand

paysage classique, verdoyant et touffu, une main qui s'appliquait avait

écrit, d'une calligraphie correcte de sergent-major: _Bitte nicht

plundern_--«Prière de ne pas piller.» Touchante expression de la

gratitude de garnisaires pas trop mufles! On doit retrouver là l'écho

des amabilités excessives, gênantes, que nous manifestaient ces gens

d'outre-Rhin, aux jours pas très lointains où ils aspiraient à nous

conquérir autrement que par le fer et par le feu.

*

* *

Depuis la veille au soir, nous percevons au loin le grondement du canon.

C'est sa sourde rumeur qui nous attire; et, pour l'entendre d'un peu

plus près, nous repartons en hâte, sitôt levés.

Il semble qu'on suive toujours la même route. Dans cette rapide

succession de sites et d'horizons, les images des choses entrevues se

superposent et se confondent. Toujours, sur le terrain des combats, les

mêmes boîtes de métal scintillant au soleil, les mêmes débris, traces du

bivouac, les mêmes troncs hachés. Dans ces bois, dans ces champs errent

encore des fuyards égarés, ne sachant plus à qui se rendre, comme au

pied de ces meules, derrière ces buissons, bien des morts gisent sans

sépulture.

A chaque halte, le bruit que guettent nos oreilles se rapproche. Ce

n'était, le matin, qu'un roulement confus, pareil à celui d'un lointain

orage au fond d'un ciel d'été. Maintenant, les coups sonnent plus sec,

distincts, doublés en sourdine par l'écho. Bientôt, le bruit régulier du

moteur ne les couvrira plus.

Et voici qu'à notre gauche, nos yeux attentifs ont distingué, au front

de la colline, un blanc panache montant dans l'azur pâle du matin. Fumée

d'incendie, avons-nous pensé d'abord... quelque ferme, un village que

les sauvages ont brûlé encore. Mais le léger flocon tombe et s'évanouit,

aussitôt remplacé au ciel, un peu plus loin, vers la droite, par un

autre, puis deux, puis trois... Bientôt, c'est toute la crête devant

nous qui s'empanache de fugaces vapeurs, dissipées sitôt qu'apparues,

tandis que la grande voix du canon s'enfle en un grondement presque

ininterrompu. La bataille est là, à quelques kilomètres de nous;--et le

soir, en effet, nous allions savoir, à ne pas douter, combien nous

étions passés près de l'arrière de nos positions.

Il nous eût suffi, peut-être, pour pouvoir nous en approcher davantage,

d'un peu d'élan, de persévérance,--de veine. Il n'a pas dépendu de moi

de tenter la fortune, favorable aux audacieux...

Après une brève halte à la ville prochaine, grouillante du va-et-vient

des troupes, où les longs _selhams_ rouges des goumiers marocains se

mêlaient aux sombres vestes de nos artilleurs, il fallut se replier.

Par des chemins où s'écoulait le torrent des renforts anglais courant au

front, nous eûmes grand'peine à regagner la Ferté-sous-Jouarre. Il était

nuit close quand nous y arrivâmes;--une sinistre nuit de pluie et de

bourrasque. Et comme en un pareil moment, il n'est pas une de nos

pensées qui n'aille vers EUX, nos coeurs se serraient d'angoisse, à LES

imaginer sans abri, sous ce ciel inclément, après les rudes heures de la

journée.

L'Illustration, No. 3734, 26 Septembre 1914 · 第 8 / 24 题