De tous ces épiques combats où les nôtres, acharnés à bouter hors de
France les hordes des Barbares, dépensent sans compter l'héroïsme et
versent si magnanimement leur sang, nous ne connaîtrons la farouche
beauté que par les récits mêmes de ceux qui y tiennent un rôle glorieux.
Nul spectateur passif de tant de vaillance et de tant d'abnégation. Et
ceux qui, le plus ardemment, souhaiteraient de pouvoir témoigner des
hauts faits que chaque jour voit s'accomplir, sont tenus à l'écart du
champ de bataille. C'est très loin en arrière qu'il leur faut aller, le
long des routes, recueillir la trace des vertus de ceux qui luttent et
succombent pour la Patrie. Encore doivent-ils s'y aventurer furtivement,
car les chemins sont bien gardés.
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[Illustration: Mgr Marbeau, évêque de Meaux, traversant le
pont provisoire de Lagny.]
De la barrière jusqu'aux limites du camp retranché de Paris c'est dix
fois, vingt fois qu'il faut exhiber l'incertain laissez-passer dont on
est porteur. La dernière barricade, avec le dernier poste, est aux
portes de Lagny.
Pauvre Lagny, si gai, de coutume, aux jours d'été, empli des chants et
des lazzis des canotiers de la Marne, combien je le retrouvai morne! Ce
jour-là, pourtant, il recevait la réconfortante visite de Mgr Marbeau,
le digne évêque de Meaux. Comme nous arrivions, le prélat franchissait
la Marne sur le pont de bateaux provisoirement établi par le génie pour
remplacer le «pont de Pierre» et le «pont de Fer» que, par mesure
défensive, on avait fait sauter à l'approche de l'envahisseur,--et, sur
son passage, toutes les têtes, respectueusement, se découvraient et
s'inclinaient, hommage rendu autant à la courageuse attitude, devant
l'adversité, de l'homme de devoir qu'à son caractère sacerdotal.
[Illustration: Le pont détruit de la Ferté-sous-Jouarre et
l'ancien château incendié par l'ennemi.]
[Illustration: A Varreddes: un arbre déchiqueté par un obus.]
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* *
Ce fut seulement à 20 kilomètres de là que nous rencontrâmes la trace du
passage de l'ennemi et le théâtre d'un des derniers combats, à la
Haute-Maison et à Pierre-Levée. Je crois qu'après tant de jours écoulés
on peut nommer ces lieux sans crainte. Aussi bien ne s'agit-il pas ici
de se livrer à des exercices de stratégie rétrospective, mais bien
plutôt de noter quelques impressions de voyage.
Nous étions là, à ce qu'il m'a semblé, à l'extrême gauche du théâtre des
combats de la Marne, à l'un des points où commença la retraite de
l'ennemi. Les Allemands ne firent, pour ainsi dire, que s'y montrer.
Les habitants ont gardé de leur raid le même odieux souvenir qu'ils ont
laissé partout où ils ont passé.
[Illustration: _Voir l'article, page 234._ LA LIGNE GÉNÉRALE
DE CONTACT DES ARMÉES ENNEMIES DE L'OISE A LA WOËVRE _Dessin
de L. TRINQUIER._]
[Illustration: Sur la tombe commune de dix soldats du 5e
régiment d'infanterie: le chien fidèle.
_Tombés durant la bataille d'Esternay, aux environs du
village de Champguyon, dix soldats du 5e d'infanterie ont été
enterrés côte à côte au milieu d'un champ: le chien du
régiment a refusé depuis de s'éloigner de la tombe où
reposent ceux qui le soignaient._]
[Illustration: Le pont de Trilport, près de Meaux, et
l'automobile allemande précipitée dans la Marne.
_Des officiers allemands, ignorant que les sapeurs français
du génie avaient fait sauter le pont de Trilport, voulurent
le traverser dans une automobile lancée à une vitesse de 80
kilomètres à l'heure: l'automobile, après un saut prodigieux,
s'abîma dans la rivière. On y a trouvé, avec le corps du
chauffeur, ceux d'un capitaine et d'un lieutenant._