RETOUR DE L'ENFANT PRODIGUE.

Je quittai Paris et tous ses plaisirs avec la plus grande répugnance.

Mais ce qui m'affligeoit le plus c'étoit la perte de mon camarade, de

mon ami; nous vivions ensemble comme deux frères. On nous nommoit

quelquefois Pylade et Oreste. A mesure que j'approchois, je pensois

davantage aux reproches que j'allois essuyer de mon père, pour mes

folies et mes extravagances; je me disposois à recevoir la correction

paternelle avec humilité, avec le respect qu'un fils, et un fils

prodigue doit à son père.

Mais quelle fut ma surprise quand j'entendis ce bon père, qui s'étoit

précipité vers moi au moment où j'entrois, avec un visage tout rayonnant

de joie, s'écrier: mon fils, l'empressement que vous avez témoigné à

m'obéir, vous rend encore plus cher à mon cœur, et plus digne de la

fortune qui vous attend. Je le remerciai de ses bontés pour moi; mais je

lui montrai ma surprise relativement à cette bonne fortune dont il me

parloit. «Entrez, me dit-il, et ce mystère vous sera revélé.» En parlant

ainsi il me présenta à un vieux gentilhomme et à une jeune dame; et me

dit: «Monsieur, voici votre femme.» Il y avoit dans cette saillie

brusque, mais amicale de mon père, quelque chose de franc et d'honnête

qui me parut infiniment préférable au ton mielleux des sycophantes de

cour, espèce d'êtres que je n'ai jamais goûtés.

La jeune demoiselle rougit, et moi je restai immobile. Ma langue ne

pouvoit plus articuler, ni mes bras agir. Mes jambes fléchissoient:

surpris à la vue de tant de beauté et d'innocence, je n'eus pas le temps

de réfléchir: un millier de cupidons s'emparèrent de mon cœur au même

instant, et le subjuguèrent.

Revenu du trouble où cet événement inattendu m'avoit jeté, je présentai

du mieux que je le pus, mes respects à la compagnie, et l'on me

complimenta sur mon heureuse alliance, comme si mon mariage étoit déjà

fait; il est vrai qu'il étoit impossible de voir un objet aussi divin,

sans en venir éperdument amoureux. C'étoit pour moi le comble du

bonheur, que l'approbation de mon père eût précédé la mienne.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 142 / 159 题