L'HISTOIRE.

Je suis, dit-il, fils d'un membre du parlement de Languedoc. Ayant fini

mes études je vins passer quelques mois à Paris où je me liai avec un

gentilhomme un peu plus jeune que moi. Il étoit d'une famille

distinguée, et devoit hériter d'une fortune considérable. Ses parens

l'avoient envoyé à Paris, autant pour perfectionner son éducation, que

pour l'éloigner d'une jeune demoiselle d'un rang inférieur au sien, dont

il paroissoit très-épris.

Il me révéla sa passion pour cette jeune personne, qui avoit, disoit-il,

fait tant d'impression sur son cœur, que le temps, ni l'absence ne

pourroient en effacer son image chérie. Il entretenoit avec elle une

correspondance très-suivie. Les lettres de la demoiselle sembloient

respirer le retour le plus tendre. Il me consulta sur ce qu'il devoit

faire, et je lui donnai les conseils que je jugeai les meilleurs: je ne

prétendis pas le guérir de son amour; sa maîtresse, à l'entendre, étoit

belle comme Vénus, et, si l'on peut se prendre de passion d'après un

portrait peint par un admirateur aussi brûlant, celui qu'il m'en faisoit

étoit bien propre à exciter toutes les émotions de la tendresse.

J'applaudis donc à son choix, et comme nous pensions absolument l'un

comme l'autre, que la fortune et la grandeur ne pouvoient rien, quand

elles se trouvent en opposition avec le bonheur, nous regardions comme

le plus grand de tous les maux la tyrannie des parens qui forcent leurs

enfans à se marier contre leur inclination.

Sur ces entrefaites je reçus une lettre de mon père qui me rappeloit

dans mon pays. Comme son ordre étoit très-positif, et n'étoit accompagné

d'aucune raison, je craignois que quelques-unes de mes petites

galanteries, (car c'est un mal auquel il est impossible d'échapper dans

un pays comme Paris) ne fussent parvenues à sa connoissance, je me

disposai donc à partir, et fis tristement mes préparatifs. Mon chagrin

n'étoit que trop bien fondé. Les derniers fonds qu'on m'avoit fait

passer devoient me durer trois mois: le premier à peine fini, je n'avois

plus rien. Il m'étoit impossible de voyager sans argent; mais mon

généreux ami me prévint dans cette occasion. Il m'offrit une petite

boîte qu'il me pria de garder pour l'amour de lui. L'ayant ouverte, j'y

trouvai une lettre-de-change à vue sur un banquier, la somme étoit plus

que suffisante pour mes frais de route.

Comme il ne laissoit jamais échapper l'occasion d'écrire à sa chère

Angélique, je lui demandai une lettre pour elle: car elle demeuroit dans

le voisinage de mon père. Je me chargeai aussi de lui porter le portrait

de son amant, peint par un artiste des plus célèbres de Paris, et garni

d'un riche entourage de brillans: elle devoit le porter en bracelet.

Oeuvres complètes, tome 5 · 第 141 / 159 题