Je pris à la femme-de-chambre... quoi? la main. Non, non: subterfuge
grossier, M. Yorick. Trop grossier, en vérité. Voilà ce que diront un
critique, un casuiste et un prêtre. Eh bien, je parie ma culotte de soie
noire (c'étoit la première fois que je la mettois) contre une douzaine
de bouteilles de vin de Bourgogne, pareil à celui que nous bûmes hier au
soir, (car je voulois parier avec la dame) que ces messieurs ont tort.
Cela n'est guère possible, répondent mes clair-voyans censeurs; la
conséquence est trop visible pour qu'on s'y méprenne.
La femme-de-chambre étoit, j'en conviens, aussi vive que peut être une
françoise, et une françoise de vingt ans. Cependant, si l'on examine la
circonstance, si l'on fait attention que cette fille avoit le visage
tourné du côté de sa maîtresse, afin de couvrir la brêche occasionnée
par la chûte des épingles, je crois que les géomètres les plus habiles
auroient bien de la peine à démontrer la ligne que mon bras a dû décrire
pour prendre à la femme-de-chambre...
Vous le voulez pourtant, je vous l'accorde; mais étoit-ce ma faute?
Savois-je dans quel état se trouvoit cette fille? Où vais-je m'imaginer
qu'elle viendroit sans être habillée? Hélas! une chemise pour tout
vêtement, c'est une armure bien légère pour une affaire qui pouvoit être
aussi chaude.
Il est vrai que si elle eût été d'un caractère aussi taciturne que la
femme-de-chambre parisienne, que je rencontrai avec ses _égaremens du
cœur_, tout alloit pour le mieux, mais cette lyonnoise bavarde n'eut pas
plutôt senti ma main, qu'elle se mit à crier, comme si l'on eût voulu la
tuer. En effet, quand elle m'auroit vu armé d'un poignard, quand c'eût
été à sa vie, et non à sa vertu que j'en aurois voulu, elle n'auroit pas
poussé des cris plus perçans. _Ah! milord! ah! madame! monsieur
l'anglois il y est! il y est!_
L'hôtesse et les deux voituriers accoururent. Pouvoient-ils, en
conscience, rester tranquilles dans leurs lits, pendant qu'on
s'égorgeoit? car ils le croyoient ainsi.--La pauvre hôtesse étoit toute
tremblante; elle invoquoit Saint-Ignace, et les signes de croix se
succédoient avec une rapidité incroyable. Les voiturins, dans cette
bagarre, avoient oublié leurs culottes, et n'étoient pas dans un état
plus décent que moi; car j'avois sauté à bas de mon lit, et j'étois
debout auprès de la dame, lorsqu'ils entrèrent dans notre chambre.
Quand on fut revenu de la première surprise, on demanda à la jeune fille
ce qui l'avoit fait crier; si des voleurs avoient enfoncé sa porte?
Point de réponse. Mais elle eut la présence d'esprit de s'enfuir
précipitamment dans son cabinet.
Comme il n'y avoit qu'elle qui pût donner des éclaircissemens, et
qu'elle s'y refusoit, j'allois échapper aux soupçons; mais
malheureusement en me tournant et retournant dans mon lit, sans pouvoir
me rendormir, j'avois fait sauter un bouton très-essentiel de ma culotte
de soie noire, et l'autre s'étoit échappé de la boutonnière. Ainsi, il
étoit clair que j'avois violé l'article de notre capitulation relatif à
la culotte.
Je vis les yeux de la dame piémontaise se porter sur l'objet; et comme
les miens suivoient leur direction, je reconnus que, quoique j'eusse ma
culotte, l'état dans lequel je me trouvois devoit faire rougir la
pudeur, plus que ne pouvoient le faire la nudité des deux voiturins, ou
la chemise déchirée de notre hôtesse, ou même les charmes en désordre de
la dame. J'étois, Eugène, debout tout près d'elle, quand elle
m'aperçut... Cette découverte lui fit faire un retour sur elle-même.
Elle se renfonça bien vîte dans son lit, s'enveloppa dans ses
couvertures, et ordonna qu'on apportât promptement le déjeûner.
A ce signal, tous les curieux se retirèrent, et nous pûmes dès-lors
entrer en conférence réglée, et discuter librement les articles de notre
traité.