L’Humanité (il faut l’avouer), antérieurement à l’absolue découverte
du baron, avait, même, déjà trouvé quelque chose d’approchant: mais
c’était un moyen terme à l’état rudimentaire et dérisoire: c’était
l’enfance de l’art! le balbutiement!--Ce moyen terme était ce qu’on
appelle encore de nos jours, en termes de théâtre, la «Claque».
En effet, la Claque est une machine faite avec de l’humanité, et, par
conséquent, perfectible. Toute gloire a sa claque, c’est-à-dire son
_ombre_, son côté de supercherie, de mécanisme et de néant (car le
Néant est l’origine de toutes choses), que l’on pourrait nommer, en
général, l’_entregent_, l’intrigue, le savoir-faire, la Réclame.
La Claque théâtrale n’en est qu’une subdivision. Et lorsque l’illustre
chef de service du théâtre de la Porte-Saint-Martin, le jour d’une
première représentation, a dit à son directeur inquiet: «Tant qu’il
restera dans la salle un de ces _gredins de payants_, je ne réponds de
rien!» il a prouvé qu’il comprenait la confection de la Gloire!--Il a
prononcé des paroles véritablement immortelles! Et sa phrase frappe
comme un trait de lumière.
O miracle!... C’est sur la _Claque_,--c’est sur elle, disons-nous, et
pas sur autre chose,--que Bottom a puissamment abaissé son coup d’œil
d’aigle! Car le véritable grand homme n’exclut rien: il se sert de tout
en dépassant le reste.
Oui! le baron l’a régénérée, sinon innovée, et il la fera, enfin,
sanctionner, pour nous couvrir de l’expression même des journaux.
Qui donc, surtout parmi le gros du public, a pénétré les mystères, les
ressources infinies, les abîmes d’ingéniosité de ce Protée, de cette
hydre, de ce Briarée qu’on appelle la CLAQUE?
Il est des personnes qui, avec le sourire de la suffisance, pourront
trouver à propos de nous objecter que: 1º La Claque dégoûte
les auteurs; 2º qu’elle ennuie le Public; 3º qu’elle tombe en
désuétude.--Nous allons, simplement, leur prouver, à l’instant même,
que, si elles nous disent des choses pareilles, elles auront perdu une
occasion de se taire qu’elles ne retrouveront peut-être jamais.
1º Un auteur dégoûté de la Claque?... D’abord, où est-il cet homme-là?
Comme si chaque auteur, le jour d’une _première_, ne renforçait
pas encore la Claque avec ses amis, autant qu’il le peut, en leur
recommandant de «soigner le succès». Ce à quoi les amis, tous fiers de
cette complicité (mon Dieu! bien innocente), répondent, invariablement,
en clignant de l’œil et en montrant leurs bonnes grosses mains
franches: «Comptez sur nos battoirs.»
2º Le Public ennuyé de la Claque?...--Oui: et de bien d’autres choses
qu’il supporte, cependant! N’est-il pas destiné au perpétuel ennui de
tout et de lui-même? La preuve en est sa présence même au Théâtre.
Il n’est là que pour tâcher de se distraire, le malheureux! Et pour
essayer de se fuir lui-même! De sorte que dire cela, c’est, au fond,
ne rien dire. Qu’est-ce que cela fait à la Claque que le Public en
soit ennuyé? Il la supporte, la stipendie et se persuade qu’elle est
nécessaire, «au moins pour les comédiens». Passons.
3º La Claque est tombée en désuétude?--Simple question: Quand donc
fut-elle jamais plus florissante?--Faut-il forcer le rire? Aux passages
qui veulent être spirituels et qui vont faire long feu, on entend,
tout à coup, dans la salle, le petit susurrement d’un rire étouffé
et contenu, comme celui qui contracte un diaphragme surchargé par
l’ivresse d’une impression comique irrésistible. Ce petit bruit suffit,
parfois, pour faire partir toute une salle. C’est la goutte d’eau qui
fait déborder le vase. Et comme on ne veut pas avoir ri pour rien ni
s’être laissé «entraîner» par personne, on avoue que la pièce est drôle
et qu’on s’y est _amusé_: ce qui est tout. Le monsieur qui a fait ce
bruit coûte à peine un napoléon.--(La Claque.)
S’agit-il de pousser jusqu’à l’ovation quelque murmure approbatif
échappé, par malheur, au public?--Rome est toujours là. Il y a le
«_Oua-Ouaou_».
Le _Oua-Ouaou_, c’est le bravo poussé au paroxysme; c’est un abréviatif
arraché par l’enthousiasme, alors que, transporté, ravi, le larynx
oppressé, on ne peut plus prononcer du mot italien «bravo» que le
cri guttural _Oua-Ouaou_. Cela commence, tout doucement, par le mot
_bravo_ lui-même, articulé, vaguement, par deux ou trois voix: puis
cela s’enfle, devient _brao_, puis grossit de tout le public trépignant
et enlevé jusqu’au cri définitif de «_Brâ-oua-ouaou_»; ce qui est
presque l’aboiement. C’est là l’ovation. Coût: trois pièces d’or de la
valeur de vingt francs chacune...--(Encore la Claque!)
S’agit-il, dans une partie désespérée, de détourner le taureau et de
distraire sa colère? Le _Monsieur au bouquet_ se présente. Voici ce
que c’est. Au milieu d’une tirade fastidieuse que récite la jeune
première, épouvantée du silence de mort qui règne dans la salle, un
monsieur, parfaitement bien mis, le carreau de vitre à l’œil, se penche
en avant d’une loge, jette un bouquet sur la scène, puis, les deux
mains étendues et longues, applaudit avec bruit et lenteur, sans se
préoccuper du silence général ni de la tirade qu’il interrompt. Cette
manœuvre a pour but de compromettre l’_honneur_ de la comédienne,
de faire sourire le Public toujours avide de l’_Égrillard_!... Le
Public, en effet, cligne de l’œil. On indique la chose à son voisin
en se prétendant «au courant»; on regarde, alternativement, le
monsieur et l’actrice: on jouit de l’embarras de la jeune femme.
Ensuite la foule se retire, un peu consolée, par l’incident, de la
stupidité de la pièce. Et l’on accourt, derechef, au théâtre dans
l’espoir d’une confirmation de l’événement.--Somme toute: demi-succès
pour l’auteur.--Coût: quelque trente francs, non compris les
fleurs.--(Toujours la Claque.)
En finirions-nous jamais si nous voulions examiner toutes les
ressources d’une Claque bien organisée?--Mentionnons, toutefois, pour
les pièces dites «corsées» et les drames à émotions, les Cris de femmes
effrayées, les Sanglots étouffés, les Vraies Larmes communicatives, les
Petits Rires brusques, et aussitôt contenus, du spectateur qui comprend
après les autres (un écu de six livres)--les Grincements de tabatières
aux généreuses profondeurs desquelles l’homme ému a recours, les
Hurlements, Suffocations, Bis, Rappels, Larmes silencieuses, Menaces,
Rappels avec Hurlements en sus, Marques d’approbation, Opinions
émises, Couronnes, Principes, Convictions, Tendances morales, Attaques
d’épilepsie, Accouchements, Soufflets, Suicides, Bruits de discussions
(l’Art pour l’Art, la Forme et l’Idée), etc., etc. Arrêtons-nous. Le
spectateur finirait par s’imaginer qu’il fait, lui-même, partie de la
Claque, à son insu (ce qui est, d’ailleurs, l’absolue et incontestable
vérité); mais il est bon de laisser un doute en son esprit à cet égard.
Le dernier mot de l’Art est proféré lorsque la Claque en personne crie:
«A bas la Claque!...» puis finit par avoir l’air d’être entraînée
elle-même et applaudit à la fin de la pièce, comme si elle était le
Public réel et comme si les rôles étaient intervertis; c’est elle,
alors, qui tempère les exaltations trop fougueuses et fait des
restrictions.
Statue vivante, assise, en pleine lumière, au milieu du public, la
Claque est la constatation officielle, le symbole avoué de l’incapacité
où se trouve la foule de discerner, par elle-même, la valeur de ce
qu’elle entend. Bref, la Claque est, à la Gloire dramatique, ce que les
Pleureuses étaient à la Douleur.
Maintenant, c’est le cas de s’écrier, avec le magicien des _Mille et
une nuits_: «Qui veut changer les vieilles lampes pour des neuves?»
Il s’agissait de trouver une machine qui fût à la Claque ce que le
chemin de fer est au coche et préservât la Gloire dramatique de ces
conditions de versatilités et d’aléas dont elle relève quelquefois. Il
s’agissait,--d’abord, de remplacer les côtés imparfaits, éventuels,
hasardeux, de la Claque simplement humaine et de les perfectionner par
l’absolue certitude du pur Mécanisme;--ensuite, _et c’était, ici, la
grosse difficulté_! de découvrir (en l’y réveillant à coup sûr) dans
l’AME publique, le _sentiment_ grâce auquel les manifestations de
gloire brute de la Machine se trouveraient épousées, sanctionnées et
ratifiées comme _moralement_ valables par l’Esprit même de la Majorité.
Là, seulement, était le moyen terme.
Encore un coup, cela semblait impossible. Le baron Bottom n’a point
reculé devant ce mot (qui devrait être, une bonne fois, rayé du
dictionnaire), et désormais, avec sa Machine, l’acteur n’eût-il pas
plus de mémoire qu’un linot, l’auteur fût-il l’Hébétude en personne et
le spectateur fût-il sourd comme un pot, ce sera un véritable triomphe!
A proprement parler, la Machine, c’est la salle elle-même. Elle y est
adaptée. Elle en fait partie constitutive. Elle y est répandue, de
telle sorte que toute œuvre, dramatique ou non, devient, en y entrant,
un chef-d’œuvre. L’économie d’une salle telle qu’on la conçoit,
d’après celles des théâtres actuels, est sensiblement modifiée. Le
grand ingénieur traite à forfait, se charge de toutes les avances de
transformation et défalque, sur les droits des auteurs, à 10% de
rabais sur la Claque ordinaire. (Il y a brevets pris et sociétés en
commandite établies à New-York, à Barcelone et à Vienne.)
Le coût de la Machine, pour son adaptation à une salle moyenne,
n’est pas très dispendieux; il n’y a que les premiers frais d’assez
importants, l’entretien d’un appareil bien conditionné n’étant pas
onéreux. Les détails mécaniques, les moyens employés sont simples
comme tout ce qui est vraiment beau. C’est la naïveté du génie. On
croit rêver. On n’ose pas comprendre! On en mord le bout de son index
en baissant les yeux avec coquetterie.--Ainsi, les petits amours
dorés et roses des balcons, les cariatides des avant-scènes, etc.,
sont multipliés et sculptés presque partout. C’est à leurs bouches,
précisément, orifices de phonographes, que sont placés les petits trous
à soufflets qui, mus par l’électricité, profèrent soit les _Oua-ouaou_,
soit les Cris, les «A la porte, la cabale!» les Rires, les Sanglots,
les Bis, les Discussions, Principes, Bruits de tabatières, etc., et
tous les Bruits publics PERFECTIONNÉS. Les Principes, surtout, dit
Bottom, sont garantis.
Ici la Machine se complique insensiblement, et la conception devient
de plus en plus profonde; les tuyaux de gaz à lumière sont alternés
d’autres tuyaux, ceux des gaz hilarants et dacryphores. Les balcons
sont machinés, à l’intérieur: ils renferment d’invisibles poings
en métal--destinés à réveiller, au besoin, le Public--et nantis de
bouquets et de couronnes. Brusquement, ils jonchent la scène de myrtes
et de lauriers, avec le nom de l’Auteur écrit en lettres d’or. Sous
chacun des sièges, fauteuils d’orchestre et de balcon, désormais
adhérents aux parquets, est repliée (pour ainsi dire postérieurement)
une paire de mains très belles, en bois de chêne, construites d’après
les planches de Desbarolles, sculptées à l’emporte-pièce et recouvertes
de gants en double cuir de veau-paille pour compléter l’illusion.
Il serait superflu d’en indiquer la fonction, ici. Ces mains sont
scrupuleusement modelées sur le fac-similé des patrons les plus
célèbres, afin que la _qualité_ des applaudissements en soit meilleure.
Ainsi, les mains de Napoléon, de Marie-Louise, de madame de Sévigné,
de Shakespeare, de du Terrail, de Gœthe, de Chapelain et du Dante,
décalquées sur les dessins des premiers ouvrages de chiromancie, ont
été choisies, de préférence, comme étalons et types généraux à confier
au tourneur.
Des bouts de cannes (nerfs de bœuf et bois de fer), des talons en
caoutchouc bouilli, ferrés de forts clous, sont dissimulés dans les
pieds mêmes de chaque siège; mus par des ressorts à boudin, ils sont
destinés à frapper, alternativement et rapidement, le plancher dans
les ovations, rappels et trépignements. A la moindre interruption du
courant des électro-aimants, la secousse mettra tout en branle avec un
ensemble tel--que jamais, de mémoire de Claque, on n’aura rien entendu
de pareil; cela croulera d’applaudissements! Et la Machine est si
puissante qu’au besoin elle pourrait faire crouler, _littéralement_, la
salle elle-même. L’auteur serait enseveli dans son triomphe, pareil au
jeune captal de Buch après l’assaut de Ravenne et que pleurèrent toutes
les femmes. C’est un tonnerre, une salve, une apothéose d’acclamations,
de cris, de _bravi_, d’opinions, de _Oua-ouaou_, de bruits de tout
genre, même inquiétants, de spasmes, de convictions, de trépidations,
d’idées et de gloire, éclatant de tous les côtés à la fois, aux
passages les plus fastidieux ou les plus beaux de la pièce, sans
distinction. Il n’y a plus d’aléas possibles.
Et il se passe alors, ici, le phénomène magnétique indéniable qui
sanctionne ce tapage et lui donne la valeur absolue; ce phénomène
est la justification de la _Machine-à-Gloire_, qui, sans lui, serait
presque une mystification?--Le voici: c’est là le grand point, le trait
hors ligne, l’éclair éblouissant et génial de l’invention de Bottom.
Remémorons-nous, avant tout, pour bien saisir l’idée de ce génie, que
les particuliers n’aiment pas à fronder l’Opinion publique. Le propre
de chacune de leurs âmes est d’être convaincue, _quand même_, de cet
axiome, dès le berceau: «Cet homme RÉUSSIT: donc, en dépit des sots et
des envieux, c’est un esprit glorieux et capable. Imitons-le si nous
le pouvons, et soyons de son côté, à tout hasard, ne fût-ce que pour
n’avoir pas l’air d’un imbécile.»
Voilà le raisonnement caché, n’est-il pas vrai, dans l’atmosphère même
dans la salle.
Maintenant, si la Claque enfantine dont nous jouissons suffit,
aujourd’hui, pour amener les résultats d’entraînement que nous avons
signalés, que sera-ce avec la Machine, étant donné ce sentiment
général?--Le Public, les subissant déjà, tout en se sachant fort bien
la dupe de cette machine humaine, la Claque, les éprouvera, ici,
d’autant mieux qu’ils lui seront inspirés, cette fois par une VRAIE
machine:--l’Esprit du siècle, ne l’oublions pas, est aux machines.
Le spectateur, donc, si froid qu’il puisse être, en entendant ce
qui se passe autour de lui, se laisse bien facilement enlever par
l’enthousiasme général. C’est la force des choses. Bientôt le voici qui
applaudit à tout rompre et de confiance. Il se sent, comme toujours,
de l’avis de la Majorité. Et il ferait, alors, plus de bruit que la
Machine elle-même, s’il le pouvait, de crainte _de se faire remarquer_.
De sorte--et voilà la solution du problème: un moyen physique réalisant
un but intellectuel--que le succès devient une _réalité_!... que la
GLOIRE passe _véritablement_ dans la salle! Et que le côté illusoire de
l’Appareil-Bottom disparaît, en se fusionnant, positivement, dans le
resplendissement du Vrai!
Si la pièce était d’un simple agota, ou de quelque cuistre tellement
baveux que l’audition, même d’une seule scène, en fût impossible,--pour
parer à tout aléa les applaudissements ne cesseraient pas du lever à la
chute du rideau.
Pas de résistance possible! Au besoin, des fauteuils seraient
ménagés pour les poètes avérés et convaincus de génie, pour les
récalcitrants, en un mot, et la Cabale: la pile, en envoyant son
étincelle dans les bras des fauteuils suspects, ferait applaudir _de
force_ leurs habitants. L’on dirait: «Il paraît que c’est bien beau
puisqu’_Eux-mêmes_ sont OBLIGÉS d’applaudir!»
Inutile d’ajouter que si ceux-là faisaient jamais (grâce à
l’intempestive intervention,--il faut tout prévoir,--de quelques chefs
d’État malavisés) représenter aussi leurs «ouvrages», sans coupures,
collaborateurs éclairés ni immixtions directoriales,--la Machine,
par une rétroversion due à l’inépuisable et vraiment providentielle
inventive de Bottom, saurait venger les honnêtes gens. C’est-à-dire
qu’au lieu de couvrir de gloire, cette fois, elle huerait, brairait,
sifflerait, ruerait, coasserait, glapirait et conspuerait tellement
la «pièce», qu’il serait impossible d’en distinguer un traître
mot!--Jamais, depuis la fameuse soirée du _Tannhäuser_ à l’Opéra de
Paris, on n’aurait entendu chose pareille. De cette façon la bonne
foi des personnes _bien_ et surtout de la Bourgeoisie ne serait
pas surprise, comme il arrive, hélas! trop souvent. L’éveil serait
donné, tout de suite,--comme, jadis, au Capitole, lors de l’attaque
des Gaulois.--Vingt Andréides[3] sortis des ateliers d’Edison, à
figures dignes, à sourire discret et entendu, la brochette choisie
à la boutonnière, sont d’attache à la Machine: en cas d’absence ou
d’indisposition de leurs _modèles_, on les distribuerait dans les
loges, avec des attitudes de mépris profond qui donneraient le ton
aux spectateurs. Si, par extraordinaire, ces derniers essayaient de
se rebeller et de vouloir entendre, les automates crieraient: «Au
feu!», ce qui enlèverait la situation dans un meurtrier tohu-bohu
d’étouffement et de clameurs _réelles_. La «pièce» ne s’en relèverait
pas.
[3] Automates électro-humains, donnant, grâce à l’ensemble des
découvertes de la science moderne, l’illusion _complète_ de
l’Humanité.
Quant à la Critique, il n’y a pas à s’en préoccuper. Lorsque l’œuvre
dramatique serait écrite par des gens recommandables, par des
personnes sérieuses et influentes, par des notabilités conséquentes
et de poids, la Critique,--à part quelques _purs_ insociables et dont
les voix, perdues dans le tumulte, ne feraient qu’en renforcer le
vacarme,--se trouverait toute conquise: elle rivaliserait d’énergie
avec l’Appareil-Bottom.
D’ailleurs, les Articles critiques, confectionnés à l’avance, sont
aussi une dépendance de la Machine: la rédaction en est simplifiée par
un triage de tous les vieux clichés, rhabillés et revernis à neuf, qui
sont lancés par des employés-Bottom à l’instar du Moulin-à-prières des
Chinois, nos précurseurs en toute chose du Progrès[4].
[4] Ce moulin se compose d’une petite roue que le dévot fait
tourner et d’où s’échappent mille petits papiers imprimés
contenant de longues prières. De sorte qu’un seul homme
en dit plus, en une minute, que tout un couvent dans une
année,--l’intention étant tout.
L’Appareil-Bottom réduit, à peu près de la même manière, la besogne
de la Critique: il épargne ainsi bien des sueurs, bien des fautes de
grammaire élémentaire, bien des coq-à-l’âne et bien des phrases vides
qu’emporte le vent!--Les feuilletonnistes, amateurs du doux farniente,
pourront traiter avec le Baron à son arrivée. Le secret le plus
inviolable est assuré, en cas d’un puéril amour-propre. Il y a prix
fixe, marqué en chiffres connus, en tête des articles; c’est tant par
mot de plus de trois caractères. Quand l’article est glorieux pour le
signataire, la gloire se paye à part.
Comme régularité de lignes, comme _œil_, comme logique stricte et comme
mécanique filiation d’idées, ces articles ont, sur les articles faits
à la main la même et incontestable supériorité que, par exemple, les
ouvrages d’une machine à coudre ont sur ceux de l’ancienne aiguille.
Il n’y a pas de comparaison! Que sont les forces d’un homme,
aujourd’hui, devant celles d’une machine?
C’est surtout après la chute du drame d’un grand poète que les
bienfaisants effets de ces Articles-Bottom seraient appréciables!
Là serait comme on dit, le coup de grâce!... Comme choix et lessivage
des plus décrépites, tortueuses, nauséabondes, calomnieuses et
baveuses platitudes, gloussées au sortir de l’égout natal, ces Articles
ne laisseraient vraiment plus rien à désirer au Public. Ils sont tout
prêts! Ils donnent l’illusion complète.
On croirait, d’une part, lire des articles _humains_ sur les grands
hommes _vivants_,--et, d’autre part, quel fini, dans le vermineux!
Quelle quintessence d’abjection!
Leur apparition sera, certainement, l’un des grands succès de ce
siècle. Le Baron en a soumis quelques spécimens à plusieurs de nos
plus spirituels critiques: ils en soupiraient et en laissaient tomber
la plume d’admiration! Cela exsude, à chaque virgule, cette impression
de quiétude qui émane, par exemple, de ce mot délicieux, que,--tout en
s’éventant négligemment de son mouchoir de dentelles,--le marquis de
D***, directeur de la _Gazette du Roi_, disait à Louis XIV: «Sire, si
l’on envoyait un bouillon au grand Corneille qui se meurt?...»
La chambre générale du Grand-Clavier de la Machine est installée sous
l’excavation appelée, au théâtre, le _Trou du souffleur_. Là se tient
le Préposé; lequel doit être un homme sûr, d’une honorabilité éprouvée
et ayant l’extérieur digne d’un gardien de passage, par exemple. Il
a sous la main les interrupteurs et les commutateurs électriques,
les régulateurs, les éprouvettes, les clefs des tuyaux des gaz proto
et bioxyde d’azote, effluves ammoniacaux et autres, les boutons de
ressort des leviers, des bielles et des moufles. Le manomètre marque
tant de pression, tant de kilogrammètres d’Immortalité. Le compteur
additionne et l’Auteur-dramatique paye sa facture, que lui présente
quelque jeune beauté, en grand costume de Renommée et entourée d’une
gloire de trompettes. Celle-ci remet alors à l’Auteur, en souriant, au
nom de la Postérité, et aux lueurs d’un feu de Bengale olive, couleur
de l’Espérance, lui remet, disons-nous, à titre d’offrande, un buste
ressemblant, garanti, nimbé et lauré, le tout en béton aggloméré
(Système-Coignet). Tout cela peut se faire à l’avance! Avant la
représentation!!!
Si l’auteur tenait même à ce que sa gloire fût non seulement présente
et future, mais fût même _passée_, le Baron a tout prévu: la Machine
peut obtenir des résultats rétroactifs. En effet, des conduits de gaz
hilarants, habilement distribués dans les cimetières de premier ordre,
doivent, chaque soir, faire sourire, de force, les aïeux dans leurs
tombeaux.
Pour ce qui est du côté pratique et immédiat de l’invention, les
devis ont été scrupuleusement dressés. Le prix de transformation du
Grand-Théâtre, à New-York, en salle sérieuse, n’excède pas quinze mille
dollars; celui de la Haye, le Baron en répondrait moyennant seize mille
krounes; Moscou et Saint-Pétersbourg seraient aptes moyennant quarante
mille roubles, environ. Les prix, pour les théâtres de Paris, ne sont
pas encore fixés, Bottom voulant être sur les lieux pour bien s’en
rendre compte.
En somme, on peut affirmer désormais que l’énigme de la Gloire
dramatique moderne,--telle que la conçoivent les Gens de simple bon
sens,--vient d’être résolue. Elle est, maintenant, A LEUR PORTÉE. Ce
Sphinx a trouvé son Œdipe[5].
[5] On a parlé, récemment, d’une adaptation de cette curieuse
Machine à la Chambre des députés et au Sénat: mais ce n’est,
encore, qu’un on-dit. Sous toutes réserves. Les Oua-ouaou
seraient remplacés par des: «Très-bien!» des: «Oui! oui!» des:
«Aux voix!» des: «Vous en avez menti!...» des: «Non! non!» des:
«Je demande la parole!...» des «Continuez!» etc.--Enfin, le
nécessaire.