_A Monsieur Stéphane Mallarmé._
«Sic itur ad astra!...»
Quels chuchotements de toutes parts!... Quelle animation, mêlée d’une
sorte de contrainte, sur les visages!--De quoi s’agit-il?
--Il s’agit... ah! d’une nouvelle sans pareille dans les annales
récentes de l’Humanité.
Il s’agit de la prodigieuse invention du baron Bottom, de l’ingénieur
Bathybius Bottom!
La Postérité se signera devant ce nom (déjà illustre de l’autre
côté des mers), comme au nom du docteur Grave et de quelques autres
inventeurs, véritables apôtres de l’Utile. Qu’on juge si nous exagérons
le tribut d’admiration, de stupeur et de gratitude qui lui est dû! Le
rendement de sa machine, c’est la GLOIRE! Elle produit de la gloire
comme un rosier des roses!--L’appareil de l’éminent physicien fabrique
la Gloire.
Elle en fournit. Elle en fait naître, d’une façon organique et
inévitable. Elle vous en couvre! n’en voulût-on pas avoir: l’on veut
s’enfuir, et cela vous poursuit.
Bref, la Machine-Bottom est, spécialement, destinée à satisfaire ces
personnes de l’un ou de l’autre sexe, dites Auteurs dramatiques,
qui, privées à leur naissance (par une fatalité inconcevable!) de
cette faculté, désormais insignifiante, que les derniers littérateurs
s’obstinent encore à flétrir du nom de _Génie_, sont néanmoins jalouses
de s’offrir, contre espèces, les myrtes d’un Shakespeare, les acanthes
d’un Scribe, les palmes d’un Gœthe et les lauriers d’un Molière. Quel
homme, ce Bottom! Jugeons-en par l’analyse, par la froide analyse de
son procédé,--au double point de vue abstrait et concret.
Trois questions se dressent _à priori_:
1º Qu’est-ce que la Gloire?
2º Entre une machine (moyen physique) et la Gloire (but intellectuel)
peut-il être déterminé un point commun formant leur unité?
3º Quel est ce moyen terme?
Ces questions résolues, nous passerons à la description du Mécanisme
sublime qui les enveloppe d’une solution définitive.
Commençons.
1º Qu’est-ce que la Gloire?
Si vous adressez pareille question à l’un de ces plaisantins faisant
la parade sur quelque tréteau de journal et versé dans l’art de tourner
en dérision les traditions les plus sacrées, sans doute il vous
répondra quelque chose comme ceci:
--Une _Machine à Gloire_, dites-vous?... Au fait, il y a bien une
machine à vapeur?--et la gloire, elle-même, est-elle autre chose qu’une
vapeur légère?--qu’une... sorte de fumée?... qu’une...»
Naturellement, vous tournerez le dos à ce misérable jeannin, dont les
paroles ne sont qu’un bruit de la langue contre la voûte palatale.
Adressez-vous à un poète, voici, à peu près, l’allocution qui
s’échappera de son noble gosier:
--«La Gloire est le resplendissement d’un nom dans la mémoire des
hommes. Pour se rendre compte de la nature de la gloire littéraire, il
faut prendre un exemple.
«Ainsi, nous supposerons que deux cents auditeurs sont assemblés dans
une salle. Si vous prononcez, par hasard, devant eux, le nom de:
«SCRIBE» (prenons celui-là), l’impression électrisante que leur causera
ce nom peut, d’avance, être traduite par la série d’exclamations
suivante (car tout le monde actuel connaît son SCRIBE):
--Cerveau compliqué! Génie séduisant!--Fécond dramaturge--Ah! oui,
l’auteur de l’_Honneur et l’Argent_?... Il a fait sourire nos pères!
--«SCRIBE?--Uïtt!... Peste!!! Oh! oh!
--«Mais!... Sachant tourner le couplet!--Profond, sous un aspect
riant?... En voilà un qui laissait dire! Une plume autorisée,
celle-là!--Grand homme: il a gagné son pesant d’or[2]!
[2] SCRIBE pesait environ 127 livres, si nous devons en croire
un vieil habitué de la foire de Neuilly, solennité pendant
laquelle le poète daigna se peser aux Champs-Élysées et sans
mirliton. Son œuvre étrange ayant rapporté environ seize
millions, l’on voit qu’il y a une plus-value énorme, surtout en
défalquant le poids des vêtements et de la canne.
--Et rompu aux ficelles du Théâtre! etc...--»
«Bien.
«Si vous prononcez, ensuite, le nom de l’un de ses confrères, de...
MILTON, par exemple, il y a lieu d’espérer que 1º, sur les deux
cents personnes, cent quatre-vingt-dix-huit n’auront, certes, jamais
parcouru ni même feuilleté cet écrivain, et 2º, que le Grand-Architecte
de l’Univers peut, seul, savoir de quelle façon les deux autres
s’imagineront l’avoir lu, puisque, selon nous, il n’y a pas, sur le
globe terraqué, plus d’un cent d’individus par siècle (et encore!)
capables de lire quoi que ce soit, voire des étiquettes de pots à
moutarde.
«Cependant, au nom de MILTON, il s’éveillera, dans l’entendement des
auditeurs, à la minute même, l’inévitable arrière-pensée d’une œuvre
beaucoup moins intéressante, au point de vue _positif_, que celle
de SCRIBE.--Mais cette réserve obscure sera néanmoins telle, que,
tout en accordant plus d’estime _pratique_ à SCRIBE, l’idée de tout
parallèle entre MILTON et ce dernier semblera (d’instinct et malgré
tout) comme l’idée d’un parallèle entre un sceptre et une paire de
pantoufles, quelque pauvre qu’ait été MILTON, quelque argent qu’ait
gagné SCRIBE, quelque inconnu que soit longtemps demeuré MILTON,
quelque universellement notoire que soit, déjà, SCRIBE. En un mot,
l’_impression_ que laissent les vers, même inconnus, de MILTON,
étant passée dans le nom même de leur auteur, ce sera, ici, pour les
auditeurs, _comme s’ils avaient lu_ MILTON. En effet, la Littérature
proprement dite n’existant pas plus que l’Espace pur, ce que l’on se
rappelle d’un grand poète, c’est l’_Impression_ dite de sublimité
qu’il nous a laissée, par et à travers son œuvre, plutôt que l’œuvre
elle-même, et cette impression, sous le voile des langages humains,
pénètre les traductions les plus vulgaires. Lorsque ce phénomène
est formellement constaté à propos d’une œuvre, le résultat de la
constatation s’appelle LA GLOIRE!»
Voilà ce qu’en résumé répondra notre poète; nous pouvons l’affirmer
d’avance, même au tiers état,--ayant interrogé des gens qui se sont mis
dans la Poésie.
Eh bien! nous n’hésiterons pas à répondre, nous, et pour conclure, que
cette phraséologie, où perce une vanité monstrueuse, est aussi vide que
le genre de gloire qu’elle préconise!--L’impression?--Qu’est-ce que
c’est que ça?--Sommes-nous des dupes?... Il s’agit d’examiner, avec
une simplicité sincère et par nous-mêmes, ce qu’est la Gloire!--Nous
voulons faire l’essai loyal de la Gloire. Celle dont on vient de nous
parler, personne, parmi les gens honorables et vraiment sérieux, ne
se soucierait de l’acquérir, ni même de la supporter! lui offrît-on
d’être rétribué pour cela!--Nous l’espérons, du moins, pour la société
moderne.
Nous vivons dans un siècle de progrès où,--pour employer, précisément,
l’expression d’un poète (le grand Boileau),--un _chat_ est un CHAT.
En conséquence, et forts de l’expérience universelle du Théâtre
moderne, nous prétendons, nous, que la Gloire se traduit par des signes
et des manifestations sensibles pour tout le monde! Et non par des
discours creux, plus ou moins solennellement prononcés. Nous sommes de
ceux qui n’oublient jamais que tonneau vide résonne toujours mieux que
tonneau plein.
Bref, nous constatons et affirmons, nous, que plus une œuvre dramatique
secoue la torpeur publique, provoque d’enthousiasmes, enlève
d’applaudissements et fait de bruit autour d’elle, plus les lauriers et
les myrtes l’environnent, plus elle fait répandre de larmes et pousser
d’éclats de rire, plus elle exerce,--pour ainsi dire, de force,--une
action sur la foule, plus elle s’_impose_, enfin,--plus elle réunit,
par cela même, les symptômes ordinaires du chef-d’œuvre et plus elle
mérite, par conséquent, la GLOIRE. Nier cela, serait nier l’évidence.
Il ne s’agit pas ici d’ergoter, mais de se baser sur des faits et des
choses stables; nous en appelons à la conscience du Public, lequel,
Dieu merci! ne se paye plus de mots ni de phrases. Et nous sommes sûr
qu’il est, ici, de notre avis.
Cela posé, y a-t-il un accord possible entre les deux termes (en
apparence incompatibles) de ce problème (de prime abord insoluble):
_Une pure machine proposée comme moyen d’atteindre, infailliblement, un
but purement intellectuel?_