DEUX AUGURES

Surtout, pas de génie!

(_Devise moderne._)

Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, maîtres d’un

Art futur, jeunes créateurs qui venez, l’éclair au front, confiants en

votre foi nouvelle, déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise,

par exemple, que je vous offre: «ENDURER, POUR DURER!» vous qui,

perdus encore, sous votre lampe d’étude, en quelque froide chambre de

la capitale, vous êtes dit, tout bas: «O presse puissante, à moi tes

milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une beauté nouvelle!»

vous avez le légitime espoir qu’il vous sera permis d’y parler selon ce

que vous avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la cohue en

démence veut qu’on lui dise,--vous pensez, humbles et pauvres, que vos

pages de lumière, jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix de

votre pain quotidien et l’huile de vos veilles?

Eh bien, écoutez le colloque bizarre et d’apparence

paradoxale,--(quoique du plus incontestable des réalismes),--qui s’est

établi, récemment, entre un directeur certain de l’une de ces gazettes

et l’un de nos amis, lequel s’était déguisé un jour, par curiosité, en

aspirant journaliste.

Cette scène, ayant l’air, en mon esprit, _de se passer toujours_,--et

toutes autres, de ce genre, ne devant être, au fond,--tacites ou

parlées,--que la monnaie de celle-là (l’éternelle!)--je me vois

contraint, ô vous qui êtes prédestinés à la rénover vous-mêmes, de la

placer au présent de l’indicatif.

Pénétrons en ce cabinet, presque toujours d’un si beau vert, où le

directeur,--un de ces hommes qui traitent les honnêtes bourgeois de

«matière abonnable»,--est assis devant sa table, un coude appuyé sur

le bras de son fauteuil, le menton dans la main, paraissant méditer

et jouant négligemment de l’autre main avec le traditionnel couteau

d’ivoire.

Apparaît un garçon de salle: il remet une carte à ce penseur.

Celui-ci la prend, y jette un coup-d’œil distrait, puis, hausse

d’inquiets sourcils et, après un tressaillement léger, se remettant:

--Un «_Inconnu_?» murmure-t-il;--peuh! quelque Gascon, se vantant pour

arriver jusqu’à moi. Tout le monde est connu, aujourd’hui, percé à

jour.--Et quelle mine a ce monsieur?

--C’est un jeune homme, monsieur.

--Diable! Faites entrer.

L’instant d’après apparaît notre jeune ami.

Le directeur se lève et de sa voix la plus engageante:

--C’est bien à un inconnu que j’ai l’honneur de parler? murmure-t-il.

--Jamais je n’eusse osé me présenter sans ce titre, répond le

soi-disant plumitif.

--Veuillez bien prendre la peine de vous asseoir.

--Je viens vous offrir une petite chronique d’actualité,--un peu leste,

naturellement...

--Cela va sans dire. Venons au fait. Votre prix serait de combien la

ligne?

--Mais, de 3 francs à 3 fr. 50? N’est-ce pas? répond, gravement, le

néophyte.

(Soubresaut du directeur.)

--Permettez: le «Montépin», le «Hugo» même, le «du Terrail» enfin, ne

se payent pas ce taux-là! réplique-t-il.

Le jeune homme se lève et, d’un ton froid:

--Je vois que M. le directeur oublie que je suis _to-ta-le-ment_

inconnu! dit-il.

Un silence.

--Rasseyez-vous, je vous prie. Les affaires ne se traitent pas comme

cela. Je ne disconviens pas que, par le temps qui court, un inconnu ne

soit, en effet, un oiseau rare: toutefois...

--J’ajouterai, monsieur,--interrompt, d’un ton dégagé, l’aspirant

écrivain,--que je suis, oh! mais sans l’ombre de talent, d’une absence

de talent... magistrale! Ce qu’on appelle un «crétin» dans le langage

du monde. Mon seul talent, c’est d’être rompu aux arcanes des boxes

anglaise et irlandaise, un peu serrées.--Quant à la Littérature, je

vous le déclare, c’est pour moi lettre close et scellée de sept cachets.

--Hein? s’écrie le directeur tremblant de joie,--vous vous prétendez

sans talent littéraire, jeune présomptueux!

--Je suis en mesure de prouver, séance tenante, mon impéritie en la

matière.

--Impossible, hélas!--Vous vous vantez!... balbutie le directeur,

évidemment remué au plus secret de ses plus vieux espoirs.

--Je suis, continue l’étranger avec un doux sourire, ce qui s’appelle

un terne et suffisant grimaud, doué d’une niaiserie d’idées et d’une

trivialité de style de premier ordre, une plume banale par excellence.

--Vous? Allons donc!--Ah! si c’était vrai!

--Monsieur, je vous jure...

--A d’autres! reprend le directeur, les yeux humectés et avec un

mélancolique sourire.

Puis, regardant le jeune homme avec attendrissement:

--Oui, voilà bien la Jeunesse, qui ne doute de rien! le feu sacré! les

illusions! Du premier coup, l’on se croit arrivé!...--Aucun talent,

dites-vous? Mais, savez-vous bien, monsieur, qu’il faut, de nos jours,

être un homme des plus remarquables pour n’avoir aucun talent? un homme

considérable?... que, souvent, ce n’est qu’au prix d’une cinquantaine

d’années de luttes, de travaux, d’humiliations et de misère que

l’on y arrive et que l’on n’est, alors, qu’un parvenu? O jeunesse!

printemps de la vie! _Primavera della vita!_ Mais moi, monsieur,--moi,

qui vous parle,--voici vingt ans que je cherche un homme QUI N’AIT

PAS DE TALENT!... Entendez-vous?... Jamais je n’ai pu en trouver un.

J’ai dépensé plus d’un demi-million à cette chasse au merle blanc:

je me suis «emballé» dans cette folle entreprise! Que voulez-vous!

J’étais jeune, candide, je me suis ruiné.--Tout le monde a du talent,

aujourd’hui, mon cher monsieur; vous tout comme les autres. Ne nous

surfaisons pas. Croyez-moi, c’est inutile. C’est vieux jeu, c’est

_ficelle_, cela ne prend plus. Soyons sérieux.

--Monsieur, de tels soupçons... Si j’avais du talent, je ne serais pas

ici!

--Et où seriez-vous donc?

--A me soigner, je vous prie de le croire.

--Le fait est, gazouille, alors, le directeur en se radoucissant

et toujours avec son fin sourire, le fait est que mon garçon de

salle,--tenez, le gracieux qui m’a remis votre carte (un licencié ès

lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel--hein! comme c’est beau la

Science! De nos jours cela mène à tout!)--n’est rien moins que l’auteur

de trois ou quatre magnifiques ouvrages dramatiques et, passez-moi

le mot, «littéraires,» couronnés, enfin, dans maints concours de

l’Institut de France sur des centaines d’autres, représentés de

préférence, naturellement aux siens. Eh bien, le malheureux n’a voulu

suivre aucun traitement! Aussi, de l’aveu de ses meilleurs amis,

n’est-ce, en réalité, qu’un fol qui ne saurait arriver à rien. Ils le

déclarent, avec des larmes dans la voix, un ivrogne, un bohême, un

proxénète, un filou et un _raté_, en ajoutant, les yeux au ciel: «Quel

dommage!»--Mon Dieu, je sais bien qu’à Paris,--où il est convenu que

tout le monde est déshonoré le matin et réhabilité le soir,--cela ne

tire pas à conséquence;--au fond, c’est même une réclame;--mais sa

maladroite insouciance n’en sachant pas extraire une fortune, avouez

qu’il est légitime qu’on lui en veuille. C’est donc par pure humanité

que je daigne le soustraire, momentanément, à l’hospice. Revenons à

vous.--_Inconnu et sans l’ombre de talent_, disons-nous?--Non, je ne

puis y croire. Votre fortune serait faite et la mienne aussi. C’est

six francs la ligne que je vous offrirais!--Voyons, entre nous, qui me

garantit la nullité de cet article?

--Lisez, monsieur! articule, avec fierté, le jeune tentateur.

--On voit que vous vous échappez de l’Adolescence d’hier à peine,

monsieur!--répond, en riant, le directeur: nous ne lisons que ce que

nous sommes décidés à ne jamais publier. On n’imprime que la copie

dûment illisible. Et, tenez, la vôtre semble, à vue de pince-nez,

entachée d’une certaine calligraphie,--ce qui est déjà d’assez mauvais

augure. Cela pourrait vous faire soupçonner de soigner ce que vous

faites. Or, tout journaliste, vraiment digne de ce grand titre, doit

n’écrire qu’au trait de la plume, n’importe ce qui lui passe par la

tête,--et, surtout, sans se relire! Va comme je te pousse! Et avec des

convictions dues seulement à l’humeur du moment et à la couleur du

journal. Et marche!... Il est bien évident qu’un bon journal quotidien,

sans cela, ne paraîtrait jamais! On n’a pas le loisir, cher monsieur,

de perdre du temps à réfléchir à ce que l’on dit, lorsque le train de

la province attend nos ballots de papier: enfin, c’est évident cela!

Il faut bien que l’abonné se figure qu’il lit quelque chose, vous

comprenez. Et si vous saviez comme le reste, au fond, lui est égal!

--Rassurez-vous, monsieur: c’est le copiste...

--Vous faites copier!--Malheureux! Plaisantez-vous?

--Ma copie était non seulement illisible, mais surchargée de telles

fautes d’orthographe et de français... que, ma foi... pour le premier

article... j’ai pensé...

--Raisons de plus, au contraire, pour me l’apporter telle quelle!--Le

diamant ne saura donc jamais sa valeur?--Les fautes d’orthographe, de

français!... Ignorez-vous que l’on ne peut obtenir des protes qu’ils ne

les corrigent pas,--ce qui enlève, souvent, tout le sel d’un article?

Mais c’est précisément là ce naturel, ce montant, ce primesautier que

prisent si fort les vrais connaisseurs! Le citadin aime les coquilles,

monsieur! Cela le flatte de les apercevoir. Surtout en province. Vous

avez eu le plus grand tort. Enfin!--Et... l’avez-vous soumise à quelque

expert, cette chronique?

--Vous l’avouerai-je, monsieur le directeur? Doutant de moi-même, car

je n’ai pas de génie, Dieu merci...

--Peste! je l’espère bien! interrompt le directeur après un coup d’œil

furtif sur un revolver placé à côté de lui.

--Après avoir cherché le type devant représenter la bonne moyenne des

intelligences publiques pour cette grande épreuve, mon choix s’est

arrêté sur mon--(tant pis, je dis le mot!)--sur mon «pipelet»,--lequel

est un vieux commissionnaire auvergnat, blanchi le long des rampes,

surmené par les sursauts nocturnes et qu’une trop exclusive lecture

d’enveloppes de lettres a rendu, littéralement, hagard.

--Hé! hé! grommelle, alors, le directeur, devenu très attentif,--le

choix était, en effet, aussi subtil que pratique et judicieux. Car le

public raffole, remarquez ceci, de l’Extraordinaire! Mais, comme il

ne sait pas très bien _en quoi_ consiste, en littérature (passez-moi

toujours le mot), ce même Extraordinaire dont il raffole, il s’ensuit,

à mes yeux, que l’appréciation d’un portier doit sembler préférable, en

bon journalisme, à celle du Dante.--Et... quel verdict a rendu l’homme

du cordon, s’il vous plaît?

--Transporté! Ravi! Aux anges! Au point de m’arracher ma copie des

mains pour la relire lui-même, craignant d’avoir été dupe de mon débit.

C’est lui qui m’a fourni le mot de la fin.

--L’écervelé! Au lieu de me l’adresser directement! Voyez-vous, un

penseur l’a dit,--ou aurait dû le dire,--l’idéal du journaliste,

c’est, d’abord, le _Reporter_, ensuite le Fruit sec, à sourcils froncés

(j’entends froncés naturellement, comme on frise), qui insulte d’une

façon grossière et au hasard,--et qui se bat de même, avec les naïfs

qui n’en lèvent pas les épaules,--pour faire consacrer, par la lâcheté

publique, sa rageuse médiocrité. Ce duo du chanteur et du danseur

est la vie de tout journal qui se respecte un peu. En dehors des

«articles» de ces deux Colonnes, tous autres ne devraient se composer

que de «mots de la fin» enfilés, comme des perles, au hasard du petit

bonheur. Le Public ne lit pas un journal pour penser ou réfléchir, que

diable!--On lit comme on mange.--Allons, je me décide à parcourir votre

affaire:--oui, voyons, si la valeur n’attend point chez vous (comme l’a

si bien dit je ne sais plus quel auteur latin) le nombre des années...

--Voici le manuscrit! dit l’écrivain rayonnant et en tendant son œuvre

avec un air de fatuité juvénile.

Au bout de trois minutes, le directeur tressaille, puis rejette, avec

dédain, les feuilles volantes sur la table.

--Là! gémit-il avec un profond soupir; j’en étais sûr! Encore une

déception: mais je ne les compte plus.

--Hein? murmure, comme effrayé, le jeune héros.

--Hélas! mon noble ami, mais c’est plein de talent, ça! Je suis fâché

de vous le dire! Ça vaut trois sous la ligne,--et encore parce que vous

êtes inconnu. Dans huit jours, si je l’insère, ce sera gratis, et, dans

quinze, ce sera vous qui me payerez,--à moins que vous ne preniez un

pseudonyme. Mais oui, mais oui; soyons sérieux, à la fin! Vous n’êtes

pas sérieux, et, je le vois, vous ne pourrez que bien difficilement le

devenir, ayant, par malheur, cette qualité de talent qui fait que vous

êtes (pardon de l’expression) un écrivain... et non pas un impudent

malvat sans conscience ni pensée, ainsi que vous vous vantiez tout à

l’heure de l’être, pour surprendre ma religion, ma bienveillance, ma

caisse et mon estime.

--Non!... balbutie, d’un visage atterré, le prétendu aspirant de

la plume quotidienne,--vous devez commettre une erreur... il y a

malentendu. Vous n’avez pas lu... avec attention...

--Mais cela empeste la Littérature à faire baisser le tirage de cinq

mille en vingt-quatre heures! s’écrie le directeur. La _qualité_ seule

du style, vous dis-je, constitue le talent! Un million de plumitifs

peuvent, _dans un journal_, tracer l’exposé d’une soi-disant idée...

Ah! _black upon white!_ Un seul écrivain s’avise-t-il de l’énoncer,

à son tour et à sa manière, cette idée, dans un _livre_? tout le

reste est oublié. Plus personne! L’on dirait un coup de vent sur

du sable.--Certes, c’est fort énigmatique: mais, qu’y faire? c’est

ainsi.--Donc, si vous êtes un écrivain, vous êtes l’ennemi-né de tout

journal.

»Si encore vous n’aviez que de l’esprit: ça se vend toujours un peu,

ça. Mais le pire, c’est que vous laissez pressentir dans l’_on ne sait

quoi_ de votre phrase que vous cherchez à dissimuler votre intelligence

pour ne pas effaroucher le lecteur! Que diable, les gens n’aiment pas

qu’on les humilie! La puissance impressionnante de votre style naturel

transparaît, encore un coup, sous cet effort même, attendu qu’il n’y

a pas d’orthopédie capable de guérir d’un vice aussi essentiel, aussi

rédhibitoire!--Vous imprimer? Mais j’aimerais mieux copier le Bottin!

Ce serait plus pratique. En un mot, vous avez l’air, là dedans, d’un

monsieur qui, sachant que telle femme, dont il convoite la dot, a le

goût des bancroches, affecte une claudication mensongère pour se bien

faire venir de la dame,--ou d’un étrange collégien qui, pour s’attirer

l’estime et le respect de ses professeurs, de ses camarades, se ferait

teindre les cheveux en blanc.--Monsieur, les quelques pages que je

viens de parcourir me suffisent pour savoir _très bien_ à qui j’ai

affaire.--Personne n’est dupe aujourd’hui! Le public a son instinct,

son flair, aussi sûr que celui d’un animal. Il connaît les siens et

ne se trompe jamais. Il vous devine. Il pressent que, sachant au

mieux la valeur, la signification réelle et sombre de vos écrits,

vous regardez son appréciation, éloge ou blâme, comme la poudre de

vos bottines; qu’enfin ses vagues et insoucieux propos à votre égard

sont, pour vous, comme le gloussement d’un dindon ou le bruit du vent

dans une serrure. Le visible effort que,--poussé par quelque détresse

financière, sans doute,--vous avez commis ici pour vous niveler à ses

«idées» l’insulte horriblement. La gaucherie de votre humilité de

commande a des hésitations meurtrières pour les bouffissures de son

apathique suffisance. Votre épouvantable coup de chapeau lui écrase le

nez en paraissant lui demander l’aumône: cela ne se pardonne pas, cela,

de lecteur à auteur. Les hommes de génie peuvent, seuls, se permettre,

dans leurs _livres_, de ces familiarités alors tolérables, car s’ils

prennent quelquefois leur lecteur aux cheveux et lui secouent la boîte

osseuse d’un poing calme et souverain, ce n’est que pour le contraindre

à relever la tête!--Mais, dans un _journal_, monsieur, ces façons-là

sont, au moins, déplacées: elles compromettent l’avenir de la feuille

aux yeux du Conseil d’administration. En effet, voici l’inconvénient de

pareils articles.

»Le bourgeois, en les parcourant d’un cerveau brouillé par les

affaires, écarquille les yeux, vous traite, tout bas, de «poète»,

sourit _in petto_ et se désabonne,--en déclarant, tout haut, que vous

avez beaucoup de talent!--Il montre ainsi, d’une part, que vos écrits

_ne l’ont pas atteint_; de l’autre, il vous assassine aux yeux de ses

confrères qui le devinent, prennent ce diapason, vous embaument dans

les louanges et, de confiance ou d’instinct, _ne vous lisent jamais_,

car ils ont flairé, en vous, une âme, c’est-à-dire la chose qu’ils

haïssent le plus au monde.--Et c’est moi qui paye!

(Ici le directeur se croise les bras en regardant son interlocuteur

avec des yeux ternes):

--Ah çà! est-ce que vous prenez le Public pour un imbécile, par hasard?

Vous êtes étonnant, ma parole d’honneur!--Il est doué d’un autre

genre... d’intelligence que vous, voilà tout.

--Cependant, répond, en souriant, le littérateur démasqué, il

semblerait, en vous écoutant, que, de nous deux, celui qui outrage le

plus sincèrement le public... ce n’est pas moi?

--Sans aucun doute, mon jeune ami! Seulement, je le bafoue, moi,

d’une manière pratique et qui me rapporte. En effet, le bourgeois

(qui est l’ennemi de tout et de lui-même) me rétribuera toujours,

individuellement, pour flatter sa vilenie, mais à une condition!

c’est que je lui laisse croire que c’est à son voisin que je parle.

Qu’importe le style en cette affaire? La seule devise qu’un homme

de lettres sérieux doive adopter de nos jours est celle-ci: SOIS

MÉDIOCRE! C’est celle que j’ai choisie. De là, ma notoriété.--Ah!

c’est qu’en fait de bourgeoisie française, nous ne sommes plus au

temps d’Eustache de Saint-Pierre, voyez-vous!--Nous avons progressé.

L’Esprit humain marche! Aujourd’hui le tiers état, tout entier, ne

désire plus, et avec raison, qu’expulser en paix et à son gré ses

flatuosités, acarus et borborygmes. Et comme il a, par l’or et par le

nombre, la force des taureaux révoltés contre le berger, le mieux est

de se _naturaliser_ en lui.--Or, vous arrivez, vous, prétendant lui

faire ingurgiter des bonbonnes d’aloès liquide dans des coquemards d’or

ciselé. Naturellement il regimbera, non sans une grimace, ne tenant pas

à ce qu’on lui purge, de force, l’intellect! Et il me reviendra, tout

de suite, à moi, préférant, après tout, reboire mon gros vin frelaté

dans mon vieux gobelet sale, vu l’habitude, cette seconde nature.

Non, poète! aujourd’hui la mode n’est pas au génie!--Les rois, tout

ennuyeux qu’ils soient, approuvent et honorent Shakespeare, Molière,

Wagner, Hugo, etc.; les républiques bannissent Eschyle, proscrivent

le Dante, décapitent André Chénier. En république, voyez-vous, on a

bien autre chose à faire que d’avoir du génie! On a tant d’affaires

sur les bras, vous comprenez. Mais cela n’empêche pas les sentiments.

Concluons. Mon jeune ami, c’est triste à dire, mais vous êtes atteint

de beaucoup, d’énormément de talent. Pardonnez-moi ma rude franchise.

Mon intention n’est pas de vous blesser. Certaines vérités sont dures

à entendre, à votre âge, je le sais, mais... du courage! Je comprends,

j’approuve, même, l’effort inouï que vous avez, dis-je, commis dans la

répréhensible action de cet article: mais, que voulez-vous! cet effort

est stérile: il est impossible de _devenir_ une canaille sincère: il

faut le don! il faut... l’onction! c’est de naissance. Il ne faut

pas qu’un article infâme sente le haut-le-cœur, mais la sincérité,

et, surtout, l’inconscience:--sinon vous serez antipathique: on vous

devinera. Le mieux est de vous résigner. Toutefois,--si vous n’êtes

pas un génie (comme je l’espère sans en être sûr),--votre cas n’est

pas désespéré. En ne travaillant pas, vous arriverez peut-être. Par

exemple, si vous vouliez vous constituer, sciemment, plagiaire, cela

ferait polémique, on vendrait, et vous pourriez alors revenir me voir:

sans cela, rien à faire ensemble.--Tenez, moi, moi qui vous parle,

je vous le dis tout bas: j’ai du talent tout comme vous: aussi, je

n’écris jamais dans mon journal; je serais réduit, en trois jours, à la

mendicité. D’ailleurs, j’ai mes raisons pour ne pas écrire le moindre

livre, pour ne pas imprimer la moindre ligne qui pourrait faire peser

sur mon avenir le soupçon d’une capacité quelconque!... Je ne veux,

derrière moi, que le néant.

--Quoi! pas même dix lignes?... interrompt le littérateur, d’un air

étonné.

--Non. Rien.--Je tiens à devenir ministre! répond, d’un ton

péremptoire, le directeur.

--Ah! c’est différent.

--Et je laisse crier au paradoxe! Et ce que je vous dis est tellement

absolu, au point de vue pratique, voyez-vous... que si le portefeuille

des Beaux-Arts, par exemple, dépendait, en France, du suffrage

universel, vous seriez le premier, tout en haussant les épaules, à

voter pour moi. Mais oui, mais oui! Soyons sérieux, que diable! Je ne

plaisante jamais. Allons, laissez-moi votre manuscrit tout de même.

Un silence.

--Permettez, monsieur, répond alors l’_Inconnu_, en ressaisissant son

travail sur la table, vous faites erreur, ici. En politique, mes idées

sont autres qu’en journalisme, et je ne comprendrais, au portefeuille

en question, qu’un homme d’une droiture, d’une capacité, d’un savoir

et d’une dignité d’esprit des plus rares. Or, en dehors de la feuille

que vous dirigez, il y a en France des journalistes dont la probité

défie l’entraînement vénal de l’époque, dont le style sonne pur, dont

le verbe _flambe clair_ et dont l’utile critique rectifie sans cesse

les jugements inconsidérés de la foule. Je vous atteste que, dans

l’hypothèse dont vous parlez, je donnerais ma voix, de préférence, à

l’un d’entre eux.

--Je crois que vous vous emballez, mon jeune ami: la probité n’a pas

d’époque!

--La sottise non plus, répond le littérateur avec un léger sourire.

--Peuh! Quand vous aurez mon âge, vous rougirez de ces phrases-là!

--Merci de me rappeler votre âge; en vous écoutant, je vous aurais

cru... plus jeune.

--Hein?... mais,--il me semble que vous cherchez la petite bête en ce

que je dis, monsieur?

(Ici, l’inconnu se lève.)

--Monsieur le directeur m’a prouvé qu’en cherchant la petite on trouve

parfois la grande,--répond-il distraitement.

--Dites donc?... Votre impertinence m’amuse, mais d’où vient cette

subite aigreur?

(Ici le jeune passant regarde son vis-à-vis d’un coup d’œil de boxeur,

si froid qu’un léger frisson passe dans les veines de l’homme au

fauteuil.)

--Soit, je serai franc, répond-il.--Quoi! je viens vous offrir une

ineptie cent fois inférieure à toutes celles que vous publiez chaque

jour, une filandreuse chronique suintant la suffisance repue, le

cynisme quiet, la nullité sentencieuse,--l’idéal du genre! une perle,

enfin! Et voici qu’au lieu de me répondre oui ou non, vous m’accablez

d’injures! Vous m’affublez des épithètes les plus ridiculisantes! Vous

me traitez, à brûle-pourpoint, de littérateur, d’écrivain, de penseur,

que sais-je? J’ai vu le moment où... sans aucune provocation de ma

part... (Ici notre ami baisse la voix en regardant autour de lui comme

craignant les écoutes)... où vous alliez me traiter d’«homme de génie!»

Ne niez pas: je vous voyais venir.--Monsieur, on ne traite pas, comme

cela, d’hommes de génie, des gens qui ne vous ont rien fait. Chez vous,

ce ne fut pas étourderie, mais calcul méchant. Vous savez fort bien

qu’un tel propos peut avoir pour fatales conséquences de priver un

innocent de tout gagne-pain, de le rendre l’exploitation et la risée

de tous. Vous pouviez refuser mon article, mais non le déprécier en le

déclarant entaché de génie. Où voulez-vous que je le porte, maintenant!

Oui, j’ai sur le cœur ce procédé de mauvaise guerre, je l’avoue! Et je

vous avertis que si vous ébruitiez sur mon compte d’aussi venimeuses

calomnies,--comme je ne tiens pas à mourir de faim, de misère et

de honte sous les demi-sourires approbateurs et les clins d’yeux

encourageants du bal de domestiques où je me trouve dans la vie,--je

saurais vous amener sur le terrain, n’en doutez pas, ou à des excuses

dictées.--Brisons là. Ces quelques paroles, ne me paraissant présenter

qu’imparfaitement, entre nous, les prodromes d’une amitié naissante,

souffrez que je prenne congé à l’anglaise, en vous prévenant (à titre

gracieux et pour votre gouverne) qu’à l’escrime j’ai longuement étudié

l’art de ne jamais donner ni recevoir de _coups de manchette_ et qu’un

brevet de courage convenu peut coûter plus cher avec moi.--Serviteur.

Et, remettant son chapeau, puis allumant une cigarette, le littérateur

se retire, lentement.

Une fois seul:

--Me fâcherai-je? se demande, à voix basse, le directeur: bah! soyons

philosophe. Socrate, ayant remporté le prix de courage à la bataille de

Potidée, le fit décerner, par dédain, au jeune Alcibiade: imitons ce

sage de la Grèce. D’ailleurs, ce jeune homme est amusant, et sa petite

pique ne me déplaît pas. JADIS, J’AI EU ÇA MOI-MÊME.

(Ici notre homme tire sa montre.)

--Cinq heures!...--Voyons, soyons sérieux. Que mangerai-je bien

ce soir, à mon dîner?... Un turbotin?... oui!--un peu truité?...

Non!--saumoneux?... Oui, plutôt.--Et... comme entremets?...

Là-dessus, ressaisissant son couteau d’ivoire, le directeur de la

feuille politique, littéraire, commerciale, électorale, industrielle,

financière et théâtrale se replonge dans ses opimes et absconses

méditations. Et il serait impossible d’en pénétrer l’important objet,

car, ainsi que le fait remarquer, fort judicieusement, un vieux

proverbe mozarabe: «Le flambeau n’éclaire pas sa base.»

Contes cruels · 第 17 / 75 题