II

Ces pages étaient écrites et depuis assez longtemps déjà, lorsque

nous avons lu la biographie de Rembrandt, par M. Ch. Blanc. Le savant

et intelligent auteur de l’Histoire des Peintres, en s’appuyant de

pièces récemment découvertes, déclare calomnieuse cette accusation

d’avarice sordide qui pèse si lourdement sur la mémoire de Rembrandt.

On ne peut que savoir gré à M. Ch. Blanc, de son zèle à réhabiliter la

mémoire du glorieux artiste et s’applaudir avec lui de sa trouvaille.

Mais, quoique ces documents nouveaux méritent grandement considération

suffisent-ils pour la complète justification de l’illustre Flamand?

J’éprouve quelque doute à cet égard. Il reste toujours à expliquer

comment s’est établie cette opinion si accréditée et si fâcheuse

pour l’honneur de Rembrandt, opinion adoptée successivement par tous

les biographes et qui maintenant ne serait plus cependant qu’une

odieuse et absurde légende. Pour que le lecteur puisse se prononcer

en connaissance de cause (le procès en vaut la peine, un procès à la

gloire), donnons, après l’accusation, le plaidoyer, c’est-à-dire un

passage intéressant emprunté au sérieux travail de M. Blanc:

«On a dit et répété que Rembrandt était avare... Mais ces

accusations, légèrement lancées par Houbraken, et qui depuis ont été

grossièrement amplifiées jusqu’au roman, sont démenties et par les

lettres autographes de Rembrandt, et par divers actes. En lisant ces

lettres[80] et ces actes, il est impossible de croire que ce grand

homme ait ouvert son cœur à l’ignoble passion de l’argent, du moins

à la façon des héros de Plaute et de Molière... Rembrandt était si

peu ménager de son argent, qu’on lui voyait pousser dans les ventes

publiques à des prix fous les estampes rares, les belles épreuves, les

dessins ou les tableaux des anciens peintres, ou même de ses confrères,

et cet emploi de sa fortune est prouvé par l’inventaire de ses objets

d’art, tel qu’il fut dressé en 1656.»

»Rembrandt mourut pauvre malgré sa prétendue avarice. Ayant perdu sa

femme Saskia, en 1642, il fut obligé de rendre des comptes à son fils

Titus, qui était mineur. Mais toute sa fortune se trouvait représentée

par des objets d’art, et la guerre dans laquelle la Hollande était

engagée contre l’Angleterre, avait déprécié ces sortes de valeurs.

Possesseur d’une maison située dans le Breestraat (quartier des Juifs),

à Amsterdam, Rembrandt fut exproprié par le subrogé-tuteur de son fils;

mais les circonstances étaient si désastreuses que l’on dut ajourner

la vente de sa maison, faute de trouver un seul acquéreur. Quant à

ses collections de tableaux, d’estampes, de dessins, de bronzes, de

plâtres, d’armes et de costumes, elles furent inventoriées et vendues à

l’encan par la _Chambre des insolvables_, et ne produisirent guère plus

que les sommes dues par Rembrandt à divers créanciers dont le principal

était le bourguemestre Corneille Witzen. Après la vente de ses

portefeuilles, Rembrandt se retira sur le Rosengracht (quai des Roses),

à Amsterdam. Il y vécut avec une jeune paysanne qu’il avait épousée

en secondes noces et de laquelle il eut deux enfants, qui furent ses

uniques héritiers, son fils Titus étant mort avant lui. Ainsi tombent

ces accusations d’avarice dont on a noirci la mémoire de Rembrandt.

Avare! si ce grand homme l’eût été, il n’aurait pas dépensé sa fortune

en objets d’art, il ne se serait pas laissé entraîner, dans les ventes,

à des enchères fabuleuses; il n’aurait pas été saisi, exproprié; il ne

serait pas mort insolvable!»

Ainsi s’exprime M. Ch. Blanc avec une véhémence d’expressions

qui s’explique par le généreux sentiment qui l’inspire. Mais ne

s’exagère-t-il pas, dans sa sympathie pour cette illustre mémoire, la

portée des actes qu’il invoque et que nous n’avons pas malheureusement

sous les yeux. En résulte-t-il bien que Rembrandt est mort tout à

fait pauvre, est mort insolvable? N’est-ce pas aller loin? N’est-ce

pas vouloir trop prouver? L’existence de cette riche collection de

Rembrandt est-elle un fait bien attesté, bien avéré ou sa dépréciation

serait-elle suffisamment justifiée par les circonstances qu’on allègue?

Graves questions! Faudrait-il s’étonner enfin que Rembrandt eût eu

le malheur d’un si triste défaut, d’une si misérable faiblesse, alors

que ses œuvres en général, prodigieuses, merveilleuses, au point de

vue de l’art, de l’art matériel surtout, ne trahissent guère chez

l’homme de génie une grande élévation d’âme, de cœur, de pensée, par

l’insuffisance ou la vulgarité des expressions, par la trivialité ou

la bizarrerie des types si chers à l’artiste même dans les sujets où

la nature humaine ne devait nous apparaître qu’ennoblie, agrandie,

transfigurée?

Reconnaissons toutefois, fut-ce au risque de paraître nous contredire

nous-même, que cette tradition, si fâcheuse pour la gloire de Van Ryn,

peut fort bien aussi n’avoir eu pour fondement qu’une méchante rumeur,

une misérable calomnie mise en circulation d’abord par les envieux

ou seulement les oisifs et les bavards, et acceptée bénévolement et

propagée ensuite et amplifiée par la crédulité maligne et moutonnière

du vulgaire. Dans ce cas, l’illustre Flamand deviendrait un exemple de

plus de la terrible vérité de cette trop fameuse parole: _Calomniez!

calomniez! il en restera toujours quelque chose!_ Malheureusement,

dans la plupart des circonstances, comme dans celle-ci, ce n’est point

seulement _quelque chose qui reste_, mais la calomnie tout entière qui

subsiste et souvent même va toujours croissant et se fortifiant, comme

le monstre aux cent bouches et aux cent yeux chanté par Virgile:

_Accrescit vires eundo._

[80] Ces lettres ne pourraient en aucun cas faire autorité, car

l’Harpagon, le plus Harpagon, s’avoue-t-il, se croit-il même jamais

avare?

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 71 / 122 题