SON HISTOIRE OU SA LÉGENDE

I

Par la toute-puissance de cette fée qu’on appelle l’imagination,

reculons en arrière de deux siècles et transportons-nous dans l’atelier

de Rembrandt qu’on pouvait bien mieux que le Guerchin appeler le

_magicien de la peinture_. Dans cet atelier où l’on pénètre comme

dans une cave, un jour oblique, tombant d’une seule croisée latérale,

éclaire vivement le milieu de la pièce, dont le clair-obscur ou l’ombre

complète envahissent la plus grande partie. Au milieu du cercle

lumineux, devant une table où se voient les apprêts d’un frugal repas,

deux personnages sont assis, un homme et une femme.

De la femme, il ne faut rien dire; la fraîcheur de la jeunesse a pu

naguère la parer de quelque attrait; aujourd’hui ce n’est qu’une lourde

et commune flamande, dans laquelle les grâces n’ont point à craindre

une rivale.

L’autre personnage, au premier coup d’œil, semblerait le digne pendant

de la _Virago_. Un méchant bonnet de coton, qui ne fut pas plongé

la veille _dans les eaux lustrales_, s’aplatit négligemment sur sa

chevelure grisonnante et plus qu’en désordre; une espèce de surtout, de

veste, de houppelande ou plutôt je ne sais quel vêtement étrange qui

n’a plus ni nom, ni forme, ni couleur, l’habille au hasard et relève

peu majestueusement ses traits qui ne brillent pas par la distinction.

Le nez saillant, les lèvres épaisses, les joues pendantes et qui se

prononcent dans un ovale irrégulier, donnent au personnage l’air d’un

artisan vulgaire; mais, dans ces traits en apparence grossiers, un

observateur attentif sait découvrir d’admirables finesses. Le front

élevé et large, le regard sérieux révèlent la supériorité d’une

haute intelligence, et l’on s’étonne moins que ce soit là l’original

du portrait qu’on voit suspendu à la muraille et qui nous montre

cet élégant cavalier, dont la figure jeune et vermeille, avec ses

carnations lumineuses, ressort si vivement grâce à sa riche toque de

velours et à son pourpoint de même étoffe.

Ce portrait est celui de Rembrandt et le bizarre personnage assis

devant la table, c’est encore le grand artiste, mais vieilli par le

travail et les années.

C’est l’heure du repas, un repas peu fait pour tenter les gastronomes.

Quelques harengs saurs, maigres surtout pour la Hollande, un reste

de fromage dont le rat de la fable eut détourné dédaigneusement le

museau, voilà le menu du festin, et, dit la chronique qui exagère sans

doute, l’ordinaire du logis. L’artiste y fit honneur cependant, mais en

quelques minutes et en homme pressé de se remettre à la besogne.

Sur un signe, tous les débris du repas, ainsi que les assiettes et

les verres, disparurent avec la ménagère; Rembrandt s’arma d’un tampon

chargé d’encre pour toucher une planche de cuivre placée sur une presse

voisine; car il tirait lui-même les épreuves de ses gravures dont,

calculateur habile, tantôt par la variété savante des teintes, tantôt

par quelques égratignures ou le degré plus ou moins avancé du travail,

il faisait autant d’originaux.

Il achevait de tirer la seconde épreuve, quand on frappa discrètement

à la porte qui, fermée toujours avec précaution par le maître, ne

s’ouvrait pas au premier venu. Il reconnut la main qui frappait, car

il s’empressa de pousser le verrou pour laisser entrer le visiteur,

un tout jeune homme, que Rembrandt accueillit avec un certain sourire

familier aux gens de commerce, en disant:

--Eh bien, as-tu fait de bonnes affaires aujourd’hui?

--Assez, père.

--Ils ont mordu à l’hameçon?

--Merveilleusement. Comme vous me l’aviez ordonné, je me suis présenté

chez les amateurs en enfant prodigue, ne montrant qu’à la dérobée vos

belles épreuves que je disais avoir emportées à votre insu, mais par ce

motif exigeant le double du prix ordinaire. On me l’a donné sans débat,

à la condition que je continuerais le manége à mes risques et périls.

Voici l’argent.

Rembrandt tendit sa main bientôt remplie par les florins qu’il comptait

avec cette joie morne et ce regard indéfinissable de l’avare.

--Fort bien, garçon, dit-il à son fils. Tu as plus d’esprit encore que

je ne pensais, et si l’étoffe manque pour faire un artiste, tu feras

un excellent marchand. Va déjeuner, ta mère t’attend.

Et le jeune homme sortit.

Quelles leçons d’un père à son fils, s’il est vrai, s’il est possible

que Rembrandt n’ait pas reculé devant ces tristes moyens de spéculation!

Son imagination du reste était féconde en expédients pour faire hausser

le prix de sa marchandise, malgré l’abondance des produits. Ainsi,

pour tenir en éveil la curiosité des amateurs, il variait à l’infini,

comme nous l’avons dit, le caractère de ses planches. Quelques-unes

aussi sont datées de Venise qu’il n’avait pas vue, à ce qu’on croit.

Sans cesse, il annonçait son départ, menaçant de quitter sa patrie

pour un motif ou pour un autre, et les amateurs aussitôt d’accourir et

d’acheter coûte que coûte.

Mais il s’avisa d’un stratagème bien autrement étrange et digne

de l’Israélite le plus retors. Après quelques jours d’une absence

apparente, tout à coup une triste nouvelle circule dans La Haye et

consterne les amateurs.

--Rembrandt est mort, répète-t-on de tous côtés.

--Est-il vrai?

--Trop vrai! on le tient de sa femme elle-même! Un malheur immense pour

l’art! car, dans la force de l’âge et à l’apogée de son talent, quels

chefs-d’œuvre il nous promettait encore! Laisse-t-il quelques tableaux?

--Quelques-uns sans doute et des gravures. Mais les amateurs ne

manqueront pas et je crois qu’on fera bien de se presser.

--Vous avez raison, on peut toujours faire visite à la veuve, par

politesse.

Et les amateurs de se diriger vers la demeure de Rembrandt où l’on

trouve la veuve en vêtements lugubres, la larme à l’œil, occupée

toutefois à disposer les tableaux et dessins pour la vente prochaine

où tout fut enlevé à la surenchère et au quadruple du prix ordinaire.

Les moindres ébauches, balayures d’atelier, furent disputées avec

acharnement. Bref, on fit maison nette.

Or, quelques jours après, un desdits amateurs, assez connu de

l’artiste, jetait, en passant, sur la maison en deuil un regard

mélancolique, quand soudain, à l’une des fenêtres, il aperçoit

Rembrandt lui-même, aussi bien portant que jamais, la mine florissante

et qui lui sourit d’un air un peu narquois.

L’autre n’en croit pas ses yeux qu’il se frotte à deux reprises dans

l’éblouissement de cette résurrection inattendue.

Pensant rêver, il entre dans la maison et se trouve face à face avec le

prétendu défunt, auquel il ne peut s’empêcher de dire:

--Ah bien! on vous croyait mort!

--Pas tout à fait, répondit Rembrandt, d’un air malicieusement

bonhomme. Pour un revenant, j’ai encore une mine honnête, n’est-ce pas?

--Heuh! vous ne ressemblez guère à un convalescent. La maladie ne vous

a pas fait maigrir. Mais! c’était donc une plaisanterie, une mort pour

rire?

--Un joyeux tour, hein, et bien imaginé?

--Pas pour les amateurs, grommelait entre ses dents le visiteur.

--Bah! bah! ils prendront leur revanche, un jour ou l’autre. Ils ont

trop d’esprit d’ailleurs pour se fâcher. Vous, par exemple, cher

monsieur, vous ne m’en voulez pas certainement et vous êtes ravi que

je ne sois pas encore enterré. Allons, pas de rancune et donnez-moi la

main?

--Sans doute, sans doute, murmurait l’honnête compatriote de Rembrandt,

c’est fort heureux; mais la plaisanterie me semble un peu forte.

--Au revoir, mon cher monsieur, au revoir; et l’avare, riant dans sa

barbe, fermait sa porte, tandis que l’amateur courait répandre la

nouvelle parmi ses confrères.

Le caractère excentrique de Rembrandt et surtout son talent firent

accepter de bonne grâce cette mystification que la morale pourrait

qualifier plus sévèrement, et qui, de nos jours, avec une police moins

complaisante, conduirait tout au moins son auteur sur les bancs de la

correctionnelle.

La lésinerie de Rembrandt, au reste, était chose connue et dont

s’égayait la malice de ses élèves, parmi lesquels on comptait Gérard

Dow, Van Eyckout, Flinck, etc. Les jeunes gens s’amusaient, dit-on,

à peindre des monnaies d’or ou d’argent sur de petits cartons qu’ils

semaient ensuite dans l’atelier, bien certains que le maître ne

manquerait pas de se baisser pour les ramasser. Et alors les espiègles

de rire et Rembrandt de rire lui-même, ce qui valait mieux que de se

fâcher. Mais il eût été plus sage encore de profiter de la leçon pour

se corriger, et, au lieu d’entasser florins sur florins, de vivre comme

Rubens, en artiste et en gentilhomme.

Rembrandt, au contraire, fuyait les réunions choisies, se plaisait dans

la familiarité de gens vulgaires, donnant pour excuse que: «quand il

voulait se distraire, il cherchait non le bel esprit mais la liberté.»

Avec cette manière de vivre, l’artiste put amasser une fortune

considérable, mais à quel prix! et qu’il est triste de voir, sous

la tyrannie de cette honteuse faiblesse, se traîner misérablement

jusqu’à la fin une existence qui pouvait être si noblement remplie.

Qu’importent les richesses au milieu de ces privations imposées par

la sordide avarice! Puis, qui dira les terreurs et les désolations de

l’agonie au moment de dire adieu pour toujours à ce cher trésor si

laborieusement amassé, devant la tombe entr’ouverte et les menaces

de l’éternité? Qui saura les angoisses de cette heure suprême et

l’inquiétude poignante du compte à rendre alors qu’il faut comparaître

devant le juge inexorable les mains vides, vides de bonnes œuvres,

quand on a laissé derrière des coffres qui sont si pleins?

Après cela, que Rembrandt, homme de génie, fût merveilleusement

doué comme artiste, qu’il ait eu de l’or au bout de son pinceau,

de l’or sur sa palette, qu’il ait fondu pour ainsi dire, profond

alchimiste, à l’aide du prisme, un rayon de soleil dans le mélange

de ses couleurs! Que nul ne l’égale pour le piquant des effets,

pour les jeux de la lumière et la magie du clair-obscur, cela n’est

douteux pour personne et l’on ne peut trop admirer en lui la réunion

au degré le plus éminent de ces rares et précieuses qualités. On doit

faire ses réserves toutefois. Rembrandt abuse de son procédé même;

si l’on ne peut détacher ses regard de certains effets d’une vérité

saisissante, _les Philosophes_, par exemple, il épaissit quelquefois

tellement les ombres que les personnages s’en dégagent à peine, ainsi

_les pèlerins d’Emmaüs_. Puis, les qualités d’un ordre supérieur,

la noblesse des formes comme celle de la pensée manquent trop chez

Rembrandt. Les expressions sont vives, profondes, originales; on sent

dans les personnages, avec un souffle de vie énergique, je ne sais

quelle mystérieuse poésie, grâce à cette atmosphère vague, à la fois

éblouissante et sombre, dans laquelle flottent les figures; mais l’âme

vulgaire du peintre semble se refléter dans son œuvre par le dédain

des formes épurées, par le mépris de toute élégance, par la préférence

du modèle trivial, même pour les types les plus saints et les plus

augustes. Voyez son Christ dans _les pèlerins d’Emmaüs_. Et le _bon

Samaritain_ dans ce tableau qu’un artiste de nos amis qualifie avec

esprit: _une scène de maréchal-ferrant_! Quoi de plus grotesque que

l’énorme turban dont s’est coiffé le principal personnage au profil

si peu noble! Dans les costumes, au reste, la bizarrerie de Rembrandt

tourne souvent à la mascarade, mais tout passe grâce aux sorcelleries

de son pinceau. On sait que le grand artiste ne se piquait pas de

draper à la romaine. Il avait dans ses armoires de vieilles hardes,

des armures rouillées, des débris en tous genres et il appelait par

moquerie toute cette friperie: _Mes Antiques_. On regrette, dans les

plus merveilleux chefs-d’œuvre, les écarts de son mauvais goût. Ainsi,

dans la délicieuse petite toile du grand salon au Louvre, cette perle

des perles, et dont l’œil ne se détache jamais sans effort, une des

figures fait véritablement tache par sa difformité. Et pourtant devant

cette étonnante peinture, on ne peut résister à la fascination; un

miracle du génie fait oublier cette espèce de verrue plaquée comme à

plaisir sur cette merveille et l’on resterait là de longues heures en

contemplation comme devant ces splendides portraits où l’artiste se

déploie avec toutes ses magnifiques qualités sans presque aucun de ses

défauts.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 70 / 122 题