«Les vies des hommes célèbres sont de tous les genres d’histoire celui
qui offre la plus attrayante lecture. La curiosité, excitée par le
bruit qui s’est fait autour de ces personnages, veut les voir de plus
près et contempler à son aise ceux qui par leurs talents, leurs vertus,
leurs vices, ont contribué au progrès, à la grandeur des nations ou
précipité leur décadence. Cette lecture convient par-dessus tout aux
premières années de la vie, quand le cœur, candide et ardent au bien,
croit volontiers à la vertu et, se passionnant pour tout ce qui est
beau, noble, grand, héroïque, aspire à l’imiter. C’est alors que nous
choisissons pour amis et pour témoins de nos actions un Aristide, un
Cimon, un Épaminondas... On se modèle à leur exemple et l’on voudrait
à tout prix, comme eux, semer la carrière de la vie de ces fleurs de
gloire et de vertu, etc.»
Ce fragment de la préface du beau livre de Quintana[67] m’a paru ne
pouvoir être mieux placé qu’en tête de la biographie de notre Poussin,
qui ne fut pas seulement un éminent artiste, mais un grand et noble
caractère, un homme dont la vie, heureusement plus connue dans ses
détails que celle de Le Sueur, peut, elle aussi, être proposée en
exemple.
Poussin (Nicolas) naquit aux Andelys (Normandie), le 15 juin 1594,
d’une famille noble, originaire de Soissons, mais déchue à la suite
des guerres civiles. Son goût pour les arts se manifesta de bonne
heure, et il reçut quelques leçons d’un peintre de Beauvais, nommé
Quentin Varin. Mais l’adolescent sentait d’instinct l’insuffisance de
cet enseignement; aussi, à peine âgé de dix-huit ans, il quitta les
Andelys, sans demander ou attendre le consentement de son père, un
tort grave qu’il devait cruellement expier plus tard; arrivé à Paris,
grâce à la connaissance qu’il fit d’un jeune gentilhomme du Poitou,
amateur des arts, il trouva moyen de vivre tout en continuant ses
études. Il eut successivement pour maîtres deux artistes médiocres,
Ferdinand Elle, de Malines, et le Lorrain Lallemand, dont, paraît-il,
l’enseignement ne laissait pas moins à désirer que les tableaux. Par
bonheur, toujours grâce à son ami le gentilhomme, Poussin fit la
connaissance d’un mathématicien aux galeries du Louvre, possesseur
d’une très-belle collection de gravures d’après Raphaël et Jules
Romain, et même de quelques dessins originaux de ces maîtres, et qui
les mit généreusement à la disposition du jeune artiste. «La pureté
de correction du premier et la fierté de dessin du second, dit un
biographe, devint l’objet des études de Poussin: ce fut véritablement
là sa première école et la source où il puisa, suivant Bellori, le
lait de la peinture et la vie de l’expression.»
Malheureusement il s’interrompit au milieu de ces fructueuses études
par condescendance pour son ami qui, retournant en Poitou, l’invita
à l’accompagner dans sa famille, en lui offrant l’hospitalité, avec
l’espoir qu’il trouverait à s’occuper dans le château d’une façon utile
et intéressante. Mais il en fut tout autrement que le jeune artiste
n’avait pensé «et le Poussin, dit M. Bouchitté[68], fut exposé en cette
circonstance à des humiliations que quelques artistes et beaucoup de
gens de lettres avaient éprouvées avant lui, dans un siècle et chez une
nation qui ne faisait que de naître à l’amour des arts et à la culture
littéraire. La mère du jeune gentilhomme avait peu de goût pour les
tableaux, l’âge de son fils lui laissait, avec la libre disposition de
sa fortune, la direction de la maison; elle jugea utile d’occuper le
Poussin de soins domestiques, sans lui laisser le temps de cultiver la
peinture.»
On comprend que pareil emploi ne pouvait convenir à l’artiste blessé
dans son affection comme dans sa dignité. Préférant la misère à cette
hospitalité trop différente de celle qu’on lui avait promise, il
quitta le château un matin, et, en attendant qu’il lui fût possible
de regagner Paris, il se mit à parcourir la province, s’aidant pour
subsister du produit de travaux qu’il n’obtenait pas sans peine. C’est
ainsi qu’il peignit divers paysages pour le château de Clisson, une
_Bacchanale_ pour celui de Chaverny (1616-1620); et _saint François et
saint Charles Borromée_, pour les Capucins de Blois. Mais, sans doute,
les prix furent bien modiques, inférieurs même à son talent en germe,
puisque, résolu, coûte que coûte, à revenir à Paris, où il pouvait
espérer trouver des ressources plus sérieuses, Poussin prit le parti
de se mettre en route à pied, le bâton à la main, faute d’argent pour
payer la voiture, à la vérité assez chère à cette époque.
Aujourd’hui que les communications sont si multipliées, si faciles,
on a peine à s’imaginer combien pénible et long était alors un pareil
voyage et ce qu’il fallut d’énergie, presque d’audace au jeune artiste
pour l’entreprendre et l’achever dans les conditions où il se trouvait.
Citons à ce sujet une belle page du dernier historien de Poussin, qui
est de celles qu’on ne rencontre pas fréquemment, soit dit en passant,
chez les biographes modernes:
«Lorsque nous voyons le jeune homme de vingt ans, parcourant, triste
et pensif et peut-être sous les haillons de la misère, la route qui
sépare le Poitou de Paris, nous ne pouvons nous empêcher de faire
des réflexions amères et en même temps consolantes sur la destinée
de l’homme. Quelle est donc cette force qui à son insu l’anime et le
soutient malgré ses défaillances? Quel est ce guide qui, sans lui
révéler le mystère de son avenir, dirige ses pas, cachant ses sages
desseins sous les dehors du hasard et soutenant l’espérance au milieu
des alternatives de la faiblesse et du courage? Quelle main invisible
s’étend sur le pauvre voyageur, affermit ses pas chancelants, et
prépare dans un obscur avenir la sécurité après les inquiétudes, la
gloire après les épreuves, le libre et sûr essor de la pensée, après
les laborieuses incertitudes du génie encore inexpérimenté? Cette force
est le génie lui-même auprès duquel la cause suprême a placé, dans sa
prévoyance, la constance qui le soutient et la confiance qui l’anime;
ce guide, c’est la Providence qui, partout invisible et partout
présente, mesure l’énergie à l’épreuve, fortifie le faible contre
l’obstacle, et ménage les évènements pour que rien ne se perde du génie
fécond dont elle a doué sa créature[69]».
Mais en dépit de son courage, Poussin arrivait à Paris dans un état
d’épuisement et de souffrance qui ne fit que s’aggraver. Tombé
tout-à-fait malade, il fut heureux que sa famille, instruite de sa
triste position, rappelât aux Andelys l’enfant prodigue, après lui
avoir pardonné sa fuite précipitée, son seul tort, au reste; car sa
conduite, dans sa vie errante, n’avait eu rien que de digne d’un
gentilhomme et d’un chrétien. Le repos, la tranquillité d’esprit, les
bons soins rendirent bientôt la force et la santé au jeune homme, qui
prolongea néanmoins, pendant plus d’une année, son séjour aux Andelys.
Mais ses loisirs, sans doute, ne furent pas perdus pour la méditation
comme pour l’étude, et ces paysages plantureux de la Normandie, les
campagnes si vertes, les grands horizons avec la mer parfois dans le
lointain, les troupeaux magnifiques durent plus d’une fois exercer ses
pinceaux.
L’année écoulée, Poussin, avec l’assentiment de sa famille, cette fois,
repartit pour Paris qui, dans ses espoirs secrets, ne devait être
qu’une étape vers la ville, objet alors de tous les désirs des jeunes
artistes, et vers laquelle Poussin, plus qu’aucun d’eux, aspirait avec
une ardeur passionnée, comme s’il eût eu le pressentiment qu’elle
deviendrait pour lui une patrie: j’ai nommé Rome. Aussi, après un
séjour assez court à Paris, il profita d’une occasion favorable pour
se rendre à Florence, d’où, sans doute, il comptait aller plus loin.
Une circonstance restée inconnue l’arrêta et le ramena en France, mais
sans qu’il abandonnât son premier projet. Deux années après, nous le
retrouvons à Lyon se dirigeant vers l’Italie. Le manque de ressources
suffisantes, après l’acquit d’une dette qui absorba toutes ses
économies, le força de rétrograder vers Paris.
Grâce à des amis, il obtint là un asile, à titre de professeur de
dessin sans doute, dans le collége dit de Laon, où il se rencontra avec
Philippe de Champaigne, plus jeune que lui de quelques années, et qu’il
aida fraternellement de ses conseils. Poussin cependant était lui-même
parfaitement ignoré lorsqu’une circonstance heureuse commença d’attirer
l’attention sur le jeune homme. A l’occasion de la canonisation de
saint Ignace et de saint François-Xavier, les Jésuites, voulant ajouter
à l’éclat des fêtes par la représentation des miracles de leurs
illustres patrons, firent appel aux artistes. Poussin se distingua
entre tous; il peignit à la détrempe six grands sujets, exécutés en
autant de jours, et dans lesquels déjà se révélait son génie. Aussi le
succès fut-il grand; on ne se lassait pas surtout d’admirer, d’exalter
la prestesse de l’exécution et l’étonnante facilité dont le peintre
avait fait preuve. Mais celui-ci, avec une sagacité rare et une raison
au-dessus de son âge, sut comprendre qu’il y avait là un écueil «et
que ces promesses faciles d’un pinceau qui semble ne pas rencontrer
d’obstacles, se terminent souvent par des résultats dont beaucoup ne
s’élèvent pas au-dessus de la médiocrité.» Aussi, loin de s’enivrer de
ces premières louanges et de céder à un dangereux entraînement, il ne
songea qu’à se compléter par de plus sérieuses études, et de nouveau
tourna les yeux vers Rome, cette terre promise qu’enfin il allait lui
être permis d’entrevoir, c’est-à-dire d’atteindre.
Les tableaux exposés chez les Jésuites avaient été fort goûtés par
un poète italien très-célèbre alors, le cavalier Marini, qui désira
connaître le peintre, et il fut si satisfait de sa conversation et de
ses manières qu’il lui offrit l’hospitalité dans son hôtel en attendant
qu’il pût l’emmener avec lui à Rome, où il ne devait pas tarder à
retourner. En effet, son départ même fut plus prompt qu’il ne l’avait
pensé, et Poussin, retenu par certains travaux, ne put l’accompagner,
à son grand regret; mais le cavalier lui fit promettre de venir le
retrouver prochainement dans la capitale du monde chrétien, afin qu’il
pût présenter l’artiste au nouveau pape, Urbain VIII, son ami d’enfance.
Le tableau de _la Mort de la Vierge_, destiné à l’église Notre-Dame,
et pour lequel Poussin était resté à Paris, complètement terminé,
l’artiste se mit en route pour l’Italie, tout de bon cette fois, et
arrivé à Rome, il s’y vit reçu aussi bien qu’il pouvait l’espérer.
Malheureusement, peu de temps après, l’état de santé du cavalier Marini
le força de partir pour Naples et il y mourut au bout de quelques
semaines. Avant son départ, cependant, il avait eu soin de recommander
tout particulièrement le jeune Français au cardinal Barberini, neveu du
Pape; mais le cardinal, presque aussitôt, avait dû quitter Rome pour
se rendre en France et en Espagne en qualité de légat du Saint-Siége.
Ces circonstances, que nul n’eût pu prévoir, mirent Poussin dans
une position critique qui lui rappelait ses plus mauvais jours.
Sans protecteurs, sans amis, sans argent, dans une ville étrangère
dont il ne savait pas encore la langue, il eut grand’peine dans les
premiers temps à trouver le placement de quelques tableaux à des prix
dérisoires. On cite entre autres deux batailles, toiles grandes d’au
moins deux pieds, qui lui furent payées au prix de sept écus chacune.
Par bonheur, il ne tarda pas à faire connaissance avec des artistes,
aussi peu fortunés que lui, sans doute, mais plus anciennement établis
dans la ville, et comme lui, pleins de feu et d’ardeur, le peintre
Algardi, depuis l’Algarde, et le sculpteur Duquesnoy, dit le Flamand,
dont les modèles d’enfants ornent tous les ateliers. Les trois artistes
s’entr’aidèrent autant qu’ils purent; mais les ressources de chacun
étaient plus que bornées, et cette intimité presque fraternelle leur
fut surtout utile et avantageuse au point de vue du progrès de leur art
par l’échange continuel d’idées et la communauté des études, auxquelles
ne manquait pas le conseil intelligent. Poussin, en dépit des obstacles
résultant de sa situation précaire, marchait à son but avec une
héroïque persévérance: il copiait sans relâche les antiques, dont il
s’efforçait de s’assimiler les plus beaux types, s’instruisait dans
l’anatomie, etc. Il put aussi profiter des conseils du Dominiquin,
dont il s’était déclaré hardiment et généreusement l’admirateur et le
partisan, alors que, dans Rome, la foule des amateurs et des jeunes
peintres ne jurait que par le Guide.
La situation de l’artiste cependant était loin de s’améliorer sous
certains rapports; car, c’est à peu près vers cette époque qu’il
écrivait au commandeur Cassiano del Pozzo, qui fut son zélé protecteur
et son ami:
«Après avoir reçu de vous et des vôtres tant de bienfaits, je crains
bien que vous me taxiez d’indiscrétion... Mais réfléchissant que tout
ce que vous avez fait pour moi vient des sentiments de bonté et de
générosité qui vous animent, et ne pouvant, à cause d’une incommodité
qui m’est survenue, aller chez vous en personne, je me suis enhardi
à vous écrire pour vous supplier de venir à mon secours; car je suis
presque toujours malade et n’ai d’autre ressource pour subsister que
mes ouvrages.»
Le commandeur envoya 40 écus romains à l’artiste; ce secours et
l’arrivée prochaine du cardinal Barberini lui permettaient d’espérer
de meilleurs jours, si son état maladif ne se fût aggravé par suite
d’un évènement dont les conséquences auraient pu être plus sérieuses
encore. Des difficultés étant survenues entre la cour de Rome et celle
de France, il en résulta une vive irritation dans la ville contre les
étrangers. Poussin, qui jusqu’alors avait continué de s’habiller à la
française, se vit en butte, près des Quatre-Fontaines, à une agression
armée de la part de quelques soldats; l’un d’eux lui porta un coup
d’épée qu’heureusement Poussin put parer avec son carton; mais peu
s’en fallut, la lame ayant glissé, qu’il n’eût deux doigts de la main
enlevés ou mutilés, ceux précisément qui lui servaient à tenir le
crayon. Il n’échappa pas sans peine à une nouvelle attaque et à la
poursuite acharnée de son adversaire par une fuite précipitée.
L’émotion de cette scène, et cette course violente provoquèrent une
rechute ou une aggravation du mal et l’artiste, forcé de s’aliter,
se trouvait dans une situation des plus fâcheuses, «lorsqu’un de ses
compatriotes, Jean Dughet, qui était cuisinier d’un sénateur romain,
le tira de son misérable logement pour le recueillir dans sa maison où
sa femme et lui le soignèrent avec une affectueuse sollicitude, comme
ils auraient fait de leur fils. Sous ce toit hospitalier, il recouvra
la santé et, six mois après, il épousa leur fille aînée, Marie Dughet
qui avait été, elle aussi, un peu sa garde-malade[70].» Les noces
furent célébrées à la fête suivante de Saint-Luc, patron et protecteur
des peintres. La dot que Poussin reçut, quoique modeste, lui permit
d’acheter une petite maison sur le mont Pincius d’où l’on découvre les
plus beaux aspects de Rome. Aussi il s’y plut tellement qu’il s’y fixa
pour toujours et ne l’eût pas échangée contre le plus magnifique palais
dans un autre quartier.
Poussin, heureux au sein d’une famille selon son cœur, put dès lors se
livrer en toute sécurité au travail, et, dans un intervalle de dix ans
qui s’écoula depuis son mariage jusqu’au voyage en France, il fit un
grand nombre de tableaux dont plusieurs comptent parmi ses meilleurs:
la _Peste des Philistins_, la _Manne_, le _Frappement du rocher_, la
_Première suite des sacrements_, faite pour le commandeur del Pozzo,
mais qui semblait devoir mieux convenir au cardinal de Richelieu que
les tableaux de _Bacchanales_ peints pour lui dans le même temps.
Par les noms de ces amateurs on juge que Poussin n’était plus un
débutant; déjà, en effet, sa renommée s’était répandue en France où le
prônaient chaleureusement des protecteurs et amis, et entre tous M. de
Chantelou à qui était destiné ce superbe tableau de la _Manne_, nommé
plus haut, et qu’on voit maintenant au Louvre.
Ce fut le même M. de Chantelou qui fut chargé, à cette époque, par
M. Sublet de Noyers, surintendant des bâtiments du roi, de décider
Poussin à revenir en France, ce à quoi le grand artiste répugnait
singulièrement ainsi qu’il s’en exprime dans une lettre à M. de
Chantelou du 15 janvier 1638:
«Pour la résolution que monseigneur de Noyers désire de moi, il ne
faut point s’imaginer que je n’aie été en grandissime doute de ce
que je devais répondre: car, après avoir demeuré l’espace de quinze
ans entiers dans ce pays-ci, assez heureusement, mêmement m’y étant
marié, en l’espérance d’y mourir, j’avais conclu de moi-même de suivre
le dire italien: _Chi sta bene, non si muove_ (qui se trouve bien ne
change pas). Mais, après avoir reçu une seconde lettre de M. Lemaire à
la fin de laquelle il y en a une jointe de votre main, qui a servi à
m’ébranler, mêmement à me résoudre de prendre le parti qu’on m’offre
(etc.).»
Mais, dans le post-scriptum même de cette lettre, il paraît retirer
cette adhésion, et il ne fallut rien moins qu’une nouvelle et pressante
missive de M. de Noyers, et une lettre même du roi Louis XIII, non
moins honorable pour le sujet que pour le prince, pour faire cesser
toutes les hésitations de Poussin; et M. de Chantelou[71], venu à Rome
sur ces entrefaites, le ramena en France avec lui (1640). L’artiste
avait à cette époque quarante-sept ans.
Au fond du cœur cependant, il ne quittait pas sa chère Italie et Rome
sans espoir de retour, bien au contraire, puisqu’il n’avait voulu
prendre d’engagement que pour cinq ans, malgré les avantages de sa
nouvelle position si grands qu’ils fussent et auxquels il ne faisait
pas volontiers le sacrifice de sa tranquillité et de son indépendance.
On peut croire surtout que, sous ce dernier rapport, il n’adhéra
qu’à contre-cœur et comme forcé et contraint, à la clause du contrat
formulée en ces termes dans la lettre de M. de Noyers: «Il reste à vous
dire une seule condition qui est que vous ne peindrez pour personne
que par ma permission; car je vous fais venir pour le Roi et non pour
les particuliers, ce que je ne vous dis pas pour vous exclure de les
servir, mais j’entends que ce ne soit que par mon ordre.»
Cependant l’accueil que reçut l’artiste dépassa de beaucoup son
espérance et même toutes les promesses qui lui avaient été faites, et
prouve qu’aux yeux de ses contemporains, il était déjà le Poussin de la
postérité. Voici comment lui-même, dans une lettre au commandeur del
Pozzo nous raconte son arrivée:
«Reçu très honorablement à Fontainebleau, dans le palais d’un
gentilhomme auquel M. de Noyers, secrétaire d’État, avait écrit à ce
sujet, j’ai été traité splendidement. Ensuite, je suis venu dans la
voiture du même seigneur à Paris. A peine y fus-je arrivé, que je vis
M. de Noyers qui m’embrassa cordialement en me témoignant toute la joie
qu’il avait de mon arrivée.
»Je fus conduit le soir, par son ordre, dans l’appartement qui m’avait
été destiné. C’est un petit palais, car il faut l’appeler ainsi. Il est
situé au milieu des Tuileries. Il est composé de neuf pièces en trois
étages sans les appartements d’en bas qui en sont séparés. Il y a en
outre un beau et grand jardin rempli d’arbres à fruits, avec une grande
quantité de fleurs, d’herbes et de légumes; trois petites fontaines, un
puits, une belle cour dans laquelle il y a d’autres arbres fruitiers;
j’ai des points de vue de tous côtés, et je crois que c’est un paradis.
»En entrant dans ce lieu, je trouvai le premier étage rangé et meublé
noblement, avec toutes les provisions dont on a besoin, même jusqu’à du
bois et un tonneau de bon vin vieux de deux ans.
»J’ai été fort bien traité pendant trois jours, avec mes amis, aux
dépens du Roi. Le jour suivant, je fus conduit par M. de Noyers
chez Son Éminence le cardinal de Richelieu, lequel, avec une bonté
extraordinaire, m’embrassa et, me prenant par la main, me témoigna
d’avoir un très-grand plaisir de me voir.
»Trois jours après, je fus conduit à Saint-Germain, afin que M. de
Noyers me présentât au Roi, lequel était indisposé, ce qui fut cause
que je n’y fus introduit que le lendemain matin, par M. Le Grand
(Cinq-Mars), son favori. Sa Majesté, remplie de bonté et de politesse,
daigna me dire les choses les plus aimables et m’entretint pendant
une demi-heure en me faisant beaucoup de questions. Ensuite, se
tournant vers les courtisans, elle dit: _Voilà Vouet bien attrapé!_
Puis Sa Majesté m’ordonna de grands tableaux pour les chapelles de
Saint-Germain et de Fontainebleau. Lorsque je fus retourné dans ma
maison, on m’apporta, dans une belle bourse de velours, deux mille écus
en or; mille écus pour mes gages, et mille écus pour mon voyage, outre
toutes mes dépenses. Il est vrai que l’argent est bien nécessaire en ce
pays-ci où tout est si cher.»
En lisant cette lettre, si naïvement charmante et qu’on aurait regret
à ne pas reproduire en entier, on partage l’émotion de Poussin et
l’on est touché de ces attentions si délicates, non moins que de ces
honneurs singuliers qui témoignent chez les illustres protecteurs d’une
estime si haute de l’art et de l’artiste. Il fallait à notre peintre
au moins autant de raison que de génie pour garder son sang-froid, et
ne pas se trouver étourdi de cette faveur soudaine et éclatante, à
l’exemple du pauvre Vouet «qui, dit M. Bouchitté, dans la prospérité,
ne sut conserver ni la modestie, ni le désintéressement convenables.»
Ce qui explique et justifie le mot autrement cruel de Louis XIII. Mais
Poussin était un caractère d’une meilleure trempe et bien lui en prit;
car il ne devait pas tarder à avoir la preuve, par une expérience
personnelle, de ce qu’il avait appris par la lecture et la réflexion,
c’est que, dans le monde, à la cour surtout, il ne faut que peu se fier
aux apparences flatteuses et qu’alors précisément que la fortune vous
rit davantage, on doit s’attendre de sa part à quelque méchant retour.
Tout cependant pour l’instant souriait à Poussin, pour qui la France
était le vrai pays de Cocagne, comme il le dit si bien dans sa jolie
lettre de remerciement à M. de Chantelou: «Monsieur et patron, mardi
dernier, après avoir eu l’honneur de vous accompagner à Meudon et y
avoir été joyeusement, à mon retour, je trouvai que l’on descendait
en ma cave un muids de vin que vous m’aviez envoyé. Comme c’est
votre coutume de faire regorger ma maison de biens et de faveurs,
mercredi, j’eus une de vos gracieuses lettres par laquelle je vis que
particulièrement vous désiriez savoir ce qu’il me semblait dudit vin.
Je l’ai essayé avec mes amis aimant le piot (oh! oh! grave Poussin!);
nous l’avons trouvé très-bon, et je m’assure, quand il sera rassis,
qu’on le trouvera excellent. Du reste, nous vous servirons à souhait,
car nous en boirons à votre santé, quand nous aurons soif, sans
l’épargner; aussi bien, je vois que le proverbe est véritable qui dit:
«_Qui chapon mange, chapon lui vient_.» Mêmement, hier, M. de Costage
m’envoya un pâté de cerf si grand que l’on voit bien que le pâtissier
n’en a retenu sinon les cornes. Je vous assure, monsieur, que désormais
je ne manquerai pas à commencer par le dimanche de me réjouir, comme je
fis le dimanche passé, afin que la semaine suivante soit ce qu’on dit,
que _toute l’année est au pays de Cocagne_. Je vous suis le plus obligé
homme du monde, comme aussi je vous suis le plus dévotieux serviteur de
tous vos serviteurs.»
Tout cela n’est-il pas dit le plus agréablement du monde et assaisonné
du pur sel attique. Voilà certes un homme heureux; joignez à cela le
bonheur de l’inspiration; car Poussin, n’ayant pas tardé à reprendre
ses pinceaux, fit, pour le noviciat des Jésuites, son tableau de
_saint François-Xavier ressuscitant une jeune fille_, un chef-d’œuvre,
quoique l’artiste eût été fort pressé de l’exécuter, tant à cause de
l’époque fixée que par la multitude et la diversité de ses autres
occupations. Bien qu’il fût convenu, avant son départ, qu’on ne
l’occuperait en France qu’à peindre «des tableaux et des plafonds,»
on ne laissa pas de lui demander diverses autres choses, des dessins
pour tapisseries, des frontispices pour livres, etc. Aussi se plaint-il
assez vivement à son protecteur et ami: «Vous m’excuserez, monsieur,
si je parle si librement; mon naturel me contraint de chercher et
aimer les choses bien ordonnées, fuyant la confusion qui m’est aussi
contraire et ennemie comme est la lumière, les ténèbres.»
Et, tout en menant de front ces travaux et d’autres plus sérieux, il
lui fallait donner la meilleure part de son temps aux études de la
grande galerie du Louvre, pour laquelle surtout il avait été appelé.
Mais ses projets, qui avaient fait rejeter les plans de l’architecte
du roi, Lemercier, contrariaient fort aussi le peintre Fouquières,
chargé de peindre dans la galerie des vues de France; il en résulta
contre Poussin des hostilités qui furent pour lui une source incessante
d’ennuis et de déboires auxquels ne fut pas étranger sans doute Vouet,
qui ne pouvait lui pardonner le mot de Louis XIII.
Ajoutons qu’il avait aussi à souffrir du climat qui était alors ce que
nous le voyons aujourd’hui, hélas! témoin cette lettre au commandeur
del Pozzo: