II

Le roi Charles X ne se montra pas moins bienveillant que son frère

Louis XVIII pour le vieux et illustre maréchal qui avait été l’un de

ses pairs au Sacre. Aussi notre impartialité habituelle ne nous permet

pas de le dissimuler: on a regret de voir Moncey, lors des évènements

de 1830, faire si promptement acte d’adhésion au gouvernement. Il

eût été plus digne de lui de se résigner à la retraite et de ne pas

prêter de nouveaux serments. On comprend, on approuve même qu’un jeune

officier, qu’un jeune général hésite à briser son épée au début ou

au milieu de sa carrière, et ne se prive pas volontiers du bonheur

de servir son pays; mais le vétéran, arrivé aux suprêmes honneurs,

et sur lequel sont fixés tous les regards, a des devoirs, ce semble,

plus sévères, et il est des cas où, pour l’exemple, il lui faut savoir

faire, fût-ce au sentiment exagéré de sa dignité, le sacrifice de sa

satisfaction personnelle et d’une position dont l’habitude a fait un

besoin. C’est ce que comprit admirablement Drouot dans sa fidélité

chevaleresque à son premier et unique serment.

Moncey fut nommé, en 1834, gouverneur des Invalides, en remplacement

de Jourdan, qui venait de mourir. «C’était, dit Michaud, un emploi

qui convenait parfaitement à son esprit d’ordre et de discipline,

mais ce fut en vain qu’il essaya d’y réformer quelques abus dans

l’administration. Le ministre de la guerre, Maison, étant intervenu,

le vieux maréchal lui répondit avec une force et une énergie dont

on ne le croyait plus capable. Il fallut pour le calmer recourir à

l’intervention la plus puissante et la plus élevée.»

Lors du retour en France des cendres de Napoléon Ier et de la solennité

funéraire du 15 décembre, Moncey, quoique malade, et pouvant à peine

se mouvoir, malgré la rigueur d’un froid excessif, se fit porter dans

l’église et voulut assister à la cérémonie tout entière. «Lorsque parut

le glorieux cercueil porté sur les épaules des marins, un frémissement

parcourut l’assemblée, dit un témoin oculaire[44], le Roi descendit

de son siége pour venir à la rencontre du cercueil; tout le monde se

leva. Le vieillard (Moncey) assis à gauche de l’autel, voulait se lever

aussi, les forces lui manquèrent, il retomba sur son fauteuil. Un

éclair d’émotion passa sur ce visage déjà marqué de l’empreinte de la

mort, et de son regard éteint un instant ranimé, le vieillard semblait

dire: _J’ai assez vécu!_»

Quelques semaines après (20 avril 1842), le vieux guerrier, en effet,

avait cessé de vivre, et, dit à ce sujet le capitaine Ambert: «Les

premières impressions de son enfance ne s’étaient pas effacées, et

le vieux maréchal de France se souvenait des principes que recevait

jadis le fils de l’avocat au parlement de Besançon. Moncey était donc

religieux; mais de cette religion inséparable de la haute morale. Nous

avons vu le prêtre administrer les derniers sacrements au vieux soldat,

et ce spectacle était plein de grandeur et de majesté.»

«Un des vieux compagnons du maréchal Moncey était-il dans la peine, dit

le même biographe; une pauvre veuve de soldat, un orphelin avaient-ils

besoin d’appui; le duc de Conégliano s’empressait de tendre la main

pour soulager l’infortune. Il ouvrait des écoles pour les enfants du

laboureur, il relevait l’église du village, construisait des ponts

pour le commerce; et cependant sa fortune était médiocre, puisque son

patrimoine n’allait pas à 10,000 fr. de revenu.

«Un peu inquiet par caractère et même difficile dans ses rapports, le

maréchal Moncey n’en était pas moins doué de cette sorte de bonté naïve

qui est toujours l’indice d’une belle âme. Semblable aux patriarches

des anciens temps, il soignait la vieillesse de ses serviteurs. Il

n’était pas jusqu’à ses chevaux qui ne fussent protégés jusqu’à la

mort. Il eut ainsi _vingt-neuf vieux_ chevaux qu’il ne voulut jamais

vendre, parce qu’ils eussent été malheureux loin de lui. Cette religion

des souvenirs a quelque chose de touchant que l’on aime à trouver chez

les grands hommes de guerre.»

Quelques anecdotes encore: elles achèveront de mettre en relief cet

admirable caractère.

Lors de la paix de Saint-Sébastien, le gouvernement espagnol, craignant

que l’arsenal de Bilbao, riche en munitions de toute espèce, ne fût

évacué sur la France, envoya deux membres du conseil de Castille au

général Moncey, afin d’obtenir de lui que l’arsenal de Bilbao ne

restât pas compris dans le traité. Les députés ne lésinèrent pas, et

ils offrirent du premier coup au général Moncey, pour que la clause en

question fût rayée du traité, une somme ronde de un million cinq cent

mille francs! Pouvaient-ils douter de la réussite sachant que Moncey,

comme nos autres généraux à cette époque, touchait pour toute solde 8

francs par mois en numéraire? Pour toute réponse cependant, en présence

même des députés espagnols, Moncey donna l’ordre d’envoyer en France,

où l’on manquait de tout, le matériel immense de l’arsenal espagnol.

Lorsque Moncey commandait les troupes françaises dans la république

Cisalpine, la municipalité de Milan lui fit offrir, à titre de

représentation, une forte indemnité de guerre. Il s’agissait de 400

mille fr. par mois:

«Je vous remercie, messieurs, mais ne puis rien accepter pour moi-même,

répondit Moncey; mais puisque vous comprenez que le soldat souffre,

vous donnerez à chaque fusilier quatre sous par jour; les généraux

seront satisfaits.»

C’est bien là le langage de celui qui disait: «L’officier doit se lever

le premier et se coucher le dernier; il est le protecteur du soldat.»

Pendant le consulat, Moncey eut la plus grande part à l’organisation de

la gendarmerie, destinée à remplacer l’ancienne maréchaussée, et dont

il fut tout naturellement nommé commandant en chef: «Un jour, dit le

capitaine Ambert, Moncey faisait observer à l’Empereur que le poste de

chef de la force publique à l’intérieur était d’une telle importance,

qu’il y faudrait placer un frère du monarque.

«Ce poste est tellement important, son influence est si grande, disait

Moncey, qu’il faut, pour l’occuper, plus que des talents de guerre,

plus que des dignités sociales.

--C’est vrai, dit l’Empereur, on ne confie pas une telle armée à tous

les bras; mais Moncey est trop fort et trop sûr, pour que je ne la lui

abandonne pas toujours.»

Condisciple de Pichegru, Moncey resta lié avec ce général; aussi lors

de l’arrestation de Pichegru, des lettres de Moncey furent trouvées

dans ses papiers, lettres d’ailleurs nullement compromettantes.

Pourtant «quelqu’un crut pouvoir hasarder de perfides insinuations

contre les généraux dont les lettres se trouvaient dans le portefeuille

de Pichegru.» L’attaque dans sa forme semblait surtout dirigée contre

Moncey. Napoléon répondit d’un ton calme mais sévère à l’accusateur:

«Vous ne vous connaissez pas en hommes: _Moncey est honnête jusque dans

ses pensées les plus intimes_.»

L’opinion de l’Empereur sur le vieux soldat n’a jamais varié, puisqu’à

Sainte-Hélène il écrivait: «Moncey est un honnête homme.»

Cet honnête homme, cet héroïque soldat joignait à tant de belles

et rares qualités une singulière modestie, témoin la lettre qu’il

écrivait, au mois d’août 1794, pour refuser le commandement en chef

de l’armée des Pyrénées-Orientales, et dans laquelle se lisait cette

phrase: «Je serais criminel envers la République, et surtout envers

moi-même, si j’acceptais un poste que ma conscience me dit hautement de

refuser.»

Peu de mois avant sa mort, voulant laisser un souvenir à ceux qu’il

aimait et estimait, il donna à ses deux aides de camp, Lheureux et de

Bellegarde, ses croix de la Légion d’Honneur, reliques du vieux soldat.

Puis un matin regardant l’épée de connétable, qu’au sacre du roi

Charles X il avait reçue des mains du monarque, il murmura:

--Je veux qu’on la donne à mon vieil ami le maréchal Soult.

Mais aussitôt se reprenant: «Oh! non, non, je ne puis rien donner au

maréchal Soult, il est bien plus grand que moi, ses services sont

autrement importants que les miens; oh! non, ce n’est pas moi qui puis

donner une telle épée au maréchal Soult...»

Le duc de Dalmatie sans doute n’ignorait pas cette circonstance, quand

sur la tombe du maréchal, d’une voix si profondément émue, au milieu

du plus religieux silence, il faisait entendre ces paroles: «C’est un

dernier adieu que je veux donner à l’homme de bien, au soldat illustre

que la mort nous a enlevé. Lié avec lui depuis quarante ans, j’ai connu

toutes ses vertus guerrières, toutes ses qualités de citoyen. J’ai vu

tout le bien qu’il a fait; je l’ai suivi dans la longue carrière qu’il

a parcourue au milieu des combats où sa gloire s’est fondée; partout je

l’ai trouvé égal à lui-même, modeste, redoutant presque qu’on s’occupât

de lui, qu’on le jugeât capable des actions d’éclat qu’il venait

d’accomplir.

«.... A la mort du maréchal Jourdan, le roi nomma spontanément le

maréchal Moncey, duc de Conégliano, gouverneur des Invalides; c’était

faire vibrer encore une fois l’orgueil de ces glorieux débris de nos

armées qui entourent ici son cercueil; c’était leur offrir, dans la

personne de leur général, un modèle de toutes les vertus.

«Adieu, mon vieil ami, adieu, soldat sans peur et sans reproche.»

«A ces belles paroles, dit un écrivain déjà cité par nous, jeunes et

vieux soldats se sont serré la main. La voix du maréchal Soult, disant

adieu au maréchal Moncey, avait réveillé dans les âmes tous les nobles

et généreux instincts. On oubliait les mesquines passions de la cité,

on était purifié par ce contact avec la vieille patrie, le vieil

honneur, la vieille gloire!»

Plaise à Dieu qu’il en soit de même aujourd’hui à l’inauguration de

ce monument qui acquitte noblement la dette de la France envers cette

héroïque mémoire que naguère Horace Vernet, par un de ses meilleurs

tableaux, avait contribué à rendre populaire!

[44] _Notice historique sur le maréchal Moncey_, par le capitaine

Ambert, in-8º, 1842.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 42 / 122 题