MONCEY

I

Dans peu de jours, va s’inaugurer un monument en l’honneur du maréchal

Moncey, duc de Conégliano, sur la place Clichy[42], près de l’ancienne

barrière qui fut le principal théâtre de sa gloire. Car, avec six mille

hommes seulement qu’il déploya sur les hauteurs de Saint-Chaumont,

de Belleville, des Batignolles, le maréchal tint en échec, pendant

toute la journée du 30 mars 1814, les armées alliées qui, par masses

énormes, affluaient sur la capitale. Il ne cessa le feu que le dernier,

quand il sut qu’une capitulation avait été signée par Marmont, duc de

Raguse. Rassemblant alors les débris de ses troupes, il les conduisit à

Fontainebleau, jaloux de prouver à l’Empereur qu’il s’était jusqu’à la

fin montré digne de sa confiance. Car c’est à Moncey, nommé commandant

général de la garde nationale parisienne, que Napoléon avait dit, en

partant pour sa campagne d’hiver:

«C’est à vous et au courage de la garde nationale que je confie

l’Impératrice et le Roi de Rome.»

L’abdication signée (11 avril 1814), Moncey envoya au gouvernement

provisoire l’adhésion du corps de la gendarmerie et la sienne, puis

il se rallia au gouvernement de la Restauration, ce qui, dans les

circonstances actuelles, était faire acte de patriotisme. Nommé

chevalier de Saint-Louis et pair de France, il fut conservé dans

ses fonctions d’inspecteur-général de la gendarmerie. Mais, l’année

suivante, Napoléon, lors du retour de l’île d’Elbe, comprit dans la

promotion de pairs du mois de juin le maréchal Moncey, qui ne crut

pas devoir refuser. Aussi, après les Cent-Jours, fut-il éliminé de la

haute Assemblée où il ne fut appelé de nouveau à siéger qu’en 1819.

La fermeté du caractère cependant, pas plus que le courage des champs

de bataille, ne manquait à Moncey; il en donna la preuve bientôt

après. Nommé, en août 1815, président du conseil de guerre appelé à

juger le maréchal Ney, le duc de Conégliano refusa par une lettre

adressée au roi, lettre qui, malgré la vivacité de certains passages,

témoigne de la générosité de son cœur et sait allier la sincérité du

respect à la noble et courageuse franchise. Cependant, voyez ce qu’il

en est des prévisions humaines, et comme on peut se tromper même

avec les intentions les meilleures, Moncey, ainsi que ses collègues

les maréchaux, en acceptant, au lieu de refuser, d’être les juges de

leur ancien compagnon d’armes, pouvaient lui sauver la vie, puisqu’il

dépendait d’eux de l’acquitter. Voici la lettre en question:

«Sire, placé dans la cruelle alternative de désobéir ou de manquer à

ma conscience, j’ai dû m’en expliquer à Votre Majesté. Je n’entre pas

dans la question de savoir si le maréchal Ney est innocent ou coupable;

votre justice et l’équité de ses juges en répondront à la postérité

qui pèse dans la même balance les lois et leurs sujets; mais, Sire,

je ne puis me taire sur les dangers dont on environne Votre Majesté.

Eh quoi! le sang français n’a-t-il pas assez coulé? Nos malheurs ne

sont-ils pas assez grands? L’avilissement de la France n’est-il pas

à son dernier période? Est-ce lorsqu’on a besoin de rétablir, de

restaurer, d’adoucir et de calmer, qu’on nous propose, qu’on exige de

nous des proscriptions? Ah! Sire, si ceux qui dirigent vos conseils ne

voulaient que le bien de Votre Majesté, ils lui diraient que jamais

l’échafaud ne fit des amis; croient-ils que la mort soit si redoutable

pour ceux qui la bravèrent si souvent? C’est au passage de la Bérésina,

Sire, c’est dans cette malheureuse catastrophe que Ney sauva les débris

de l’armée. J’y avais des parents, des amis, des soldats enfin qui sont

les amis de leurs chefs; et j’enverrais à la mort celui à qui tant de

Français doivent la vie, tant de familles leurs fils, leurs époux,

leurs parents? Non Sire, s’il ne m’est pas permis de sauver mon pays,

ni ma propre existence, je sauverai du moins l’honneur; et s’il me

reste un regret, c’est d’avoir trop vécu, puisque je survis à la gloire

de ma patrie.

»Quel est, je ne dis pas le maréchal, mais l’homme d’honneur qui ne

sera pas forcé de regretter de n’avoir pas trouvé la mort dans les

champs de Waterloo? Ah! peut-être si le maréchal Ney avait fait là ce

qu’il avait fait tant de fois ailleurs, peut-être ne serait-il pas

traîné devant une commission militaire, peut-être ceux qui demandent

aujourd’hui sa mort imploreraient sa protection.

»Excusez, Sire, la franchise d’un vieux soldat qui, toujours éloigné

des intrigues, n’a connu que son métier et sa patrie. Il a cru que la

même voix qui a blâmé les guerres d’Espagne et de Russie pouvait parler

le langage de la vérité au meilleur des rois, au père de ses sujets.

Je ne me dissimule pas qu’auprès de tout autre monarque ma démarche

aurait été dangereuse; je ne me dissimule pas non plus qu’elle pourra

m’attirer la haine des courtisans; mais si, en descendant dans la

tombe, je puis, avec un de vos illustres aïeux, m’écrier: _Tout est

perdu fors d’honneur!_ alors je mourrai content.

»MONCEY,

»duc de Conégliano.»

«Mais ce refus, dit M. Michaud, junior[43], ne put empêcher l’issue

d’un procès que voulait, qu’exigeait une puissance supérieure à celle

de Louis XVIII. Le duc de Conégliano fut suspendu de ses fonctions de

maréchal de France, et il expia pendant plusieurs mois à la prison de

Ham sa noble résistance. Ce qui prouve que la volonté royale n’avait eu

aucune part à la condamnation du malheureux Ney, c’est qu’aussitôt que

le mouvement de réaction et d’orage fut passé, le roi se hâta de rendre

toute sa faveur à Moncey, et qu’en 1823, il lui confia l’un des postes

les plus importants de la guerre d’Espagne.» Dans cette campagne, où

il eut à lutter contre Espoz et Mina, Moncey prouva que le doyen des

maréchaux français n’avait rien perdu de sa vigueur.

«Il eut cependant de grandes difficultés à vaincre, dit un écrivain

militaire. Ce n’est pas ici que nous rappellerons les embarras de

toutes sortes que l’on suscita au maréchal Moncey, et qui auraient

porté le dégoût dans une âme moins bien trempée que la sienne. Ce

n’est pas ici non plus que nous redirons combien, pendant la dernière

campagne d’Espagne, Moncey fut digne de sa réputation impériale. A

cheval vingt heures par jour, il fut à soixante-dix ans ce qu’il avait

été toute sa vie, actif, intrépide, juste, respecté des ennemis, adoré

de ses soldats.»

Aussi le poète des _Méditations_ put dire dans le _Chant du Sacre_:

C’est MONCEY! Des combats le bruit l’a rajeuni.

Malgré ses traits flétris sous les glaces de l’âge,

Les camps l’ont reconnu... mais c’est à son courage.

Ce glorieux passé, auquel Lamartine fait allusion, nous aurions dû,

suivant les errements habituels de la biographie, le raconter d’abord,

mais entraîné par le sujet nous sommes entré tout d’abord de plain pied

dans le récit, et il est bien tard pour revenir en arrière. Aussi nous

bornons-nous à résumer, en quelques lignes, la première partie de la

carrière militaire du maréchal.

Né à Besançon, le 31 juillet 1754, Moncey (Bon-Adrien Jannot, de),

était fils d’un avocat au parlement de la capitale de la Franche-Comté.

Entraîné par son penchant vers l’état militaire, dès l’âge de quinze

ans, s’échappant du collége, il s’engageait dans le régiment de

Conti-Infanterie. Racheté six mois après, un peu contre son gré,

par son père qui désirait qu’il suivît une autre carrière, Moncey

s’engagea de nouveau, au mois de septembre 1769, comme grenadier dans

le régiment de Champagne-Infanterie, et fit, en cette qualité, en 1773,

la campagne des côtes de Bretagne. Racheté de nouveau, il essaya pour

complaire à sa famille de l’étude du droit, mais avec peu de succès,

et, libre enfin de suivre sa vocation, il entra dans la gendarmerie

de Lunéville, corps d’élite, où les simples soldats, après quatre

années de service, avaient rang de sous-lieutenant. Il passa avec ce

grade dans les volontaires de Nassau-Liégen. La Révolution le trouva

lieutenant et le fit capitaine (1791).

Dès lors, son avancement fut rapide; nous le voyons, au mois d’août

1794, général en chef de l’armée chargée d’opérer contre l’Espagne.

Après avoir inauguré son commandement par les victoires du Luxembourg

et de Villa-Nova, il conquit toute la Navarre, à l’exception de

Pampelune. Ses succès, plus décisifs encore l’année suivante, à

Castellane, Tolosa, Villa-Real, etc., amenèrent la signature de la

trève de Saint-Sébastien, qui fut bientôt suivie du traité de Bâle.

N’oublions pas ce détail: pendant qu’il commandait en chef l’armée

des Pyrénées-Orientales, Moncey eut soin de faire abattre le monument

de Roncevaux, pyramide élevée en mémoire de la défaite des preux de

Charlemagne. Un décret de la Convention déclara que le général avait

bien mérité de la patrie.

A propos de cette campagne d’Espagne, si vigoureusement menée, le

représentant Garat écrivait: «Les soldats de Moncey ne sont pas des

hommes, mais des démons ou des dieux.»

Nommé au commandement de l’armée des côtes de Brest, Moncey prit, au

mois de septembre 1796, le commandement de la 11e division militaire à

Bayonne, qu’il quitta, après le 18 brumaire, pour la division de Lyon.

Il eut une part brillante à la campagne d’Italie, et vers 1801, appelé

à Paris, il fut nommé inspecteur de la gendarmerie. Le voyage qu’il

fit en 1803, dans les Pays-Bas, avec le premier Consul, acheva de lui

gagner la confiance de celui-ci qui, en 1804, le nomma grand-cordon de

la Légion d’Honneur et maréchal de France; en 1808, duc de Conégliano.

Dans cette même année et dans la suivante, Moncey servit en Espagne et

se montra digne de lui-même, encore qu’il eût échoué devant Sarragosse,

où commandait l’héroïque Palafox.

Le maréchal ne prit point part à la campagne de Russie qu’il n’avait

pas hésité à désapprouver; et malheureusement les résultats ne lui

donnèrent que trop raison. L’Empereur, comme on l’a vu, ne lui garda

pas rancune de son opposition, et peut-être même, le premier moment

d’humeur passé, il ne l’en estima que davantage.

[42] Elle prendra, paraît-il, le nom de: place Moncey.

[43] _Biographie universelle._

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 41 / 122 题