Tout souriait cependant à notre poète, qui, dans l’enivrement de son
succès, se mit à rêver Paris et les triomphes du théâtre, sa première
et obstinée chimère. Certaines contrariétés d’ailleurs, en outre de
l’ambition, la poussaient à quitter sa ville natale; une catastrophe
qui lui survint au milieu de ses plus grandes joies acheva de la
décider. Au retour d’un grand bal d’où la jeune fille, présentée
à la duchesse de Berry, revenait transportée, elle ne tarda pas à
s’apercevoir qu’on avait profité de son absence et de celle de sa mère
pour pénétrer dans la maison à l’aide d’une double clef et lui dérober
toute sa petite fortune: non-seulement l’argent de la dépense courante,
mais deux sacs contenant l’année de sa pension et les gratifications
qu’Élisa venait de toucher, et, ce qui était pire, une somme de 2,000
francs destinée à l’achat d’une petite maison.
«La foudre tombée aux pieds d’Élisa ne l’aurait pas plus atterrée
qu’elle ne le fut quand elle s’aperçut du vol,» dit la mère. On ne
s’explique pas trop après cela les scrupules qui font qu’Élisa, en
dépit de ses soupçons, se refuse à toute démarche pouvant amener la
découverte du coupable.
«Restons, maman, restons!... Dussé-je avoir la preuve que c’est le
malheureux que je soupçonne, j’aime mieux qu’il plie sous le poids de
ses remords que de plier sous le poids des fers et du déshonneur.»
Peu de jours après, les deux dames partaient pour Paris où la fortune
fut prompte à les dédommager: car, l’imprimeur Crapelet, dont elles
avaient fait connaissance, offrit d’imprimer une seconde édition des
_Poésies_ en faisant toutes les avances; et bientôt après, le ministre
Martignac, auquel Mlle Mercœur avait adressé des vers, lui annonçait,
avec sa souscription personnelle pour 50 exemplaires, que sa pension
littéraire serait portée de 300 francs à 1,200 francs. Cette pension
ne faisait point double emploi avec celle qu’elle touchait sur la
cassette royale. C’était donc presque la fortune pour Élisa, d’autant
plus que la nouvelle édition de ses poésies se vendait très-bien et
que la critique, à Paris comme en province, se montrait des plus
bienveillantes, empressée à retirer ses griffes devant la jeunesse, la
grâce et la beauté.
Élisa n’avait plus, ce semble, qu’à jouir de son bonheur. Et pourtant,
et pourtant... c’est à ce moment-là même, tant le cœur humain est
insatiable, que prise de l’esprit de vertige... Mais laissons parler
l’auteur des _Mémoires_: «Fanatisée par la publicité que les journaux
donnaient aux suicides qui désolaient chaque jour quelques nouvelles
familles... Élisa finit par trouver, tant l’idée de l’immortalité a de
puissance sur une jeune imagination, que l’on n’était pas bien coupable
de sacrifier quelques jours d’existence à l’avantage de faire vivre à
jamais le nom qu’elle portait, et se promit, car la pauvre enfant était
loin de croire que son talent pût l’immortaliser jamais, de s’ôter la
vie dès qu’elle verrait jour à pouvoir le faire sans que je pusse y
mettre obstacle.»
En effet, une après-midi, profitant de l’absence de sa mère, la
malheureuse jeune fille allumait le fatal réchaud, et sans le retour
imprévu de Mme Mercœur, forcée par la pluie de rentrer au logis, c’en
était fait de l’infortunée; déjà l’asphyxie semblait complète et l’on
eut grand-peine à ramener Élisa à la vie. Mais avec celle-ci la raison
revint. «Je ne puis dire tout ce qu’eut de déchirant la scène que mon
désespoir et le repentir de ma fille provoquèrent à son réveil...
Élisa, comprenant par sa triste expérience que qui s’expose au danger
le trouve, renonça pour jamais à la lecture des journaux, et se
promit, si jamais elle devenait mère et que le ciel lui donnât des
filles, de ne pas leur en laisser lire plus que des romans.» Très-bien,
très-bien! mais on regrette que l’auteur des Mémoires ajoute en note:
«_Élisa faisait des romans et n’en lisait pas._»
Ce tragique épisode, au reste, prouverait une fois de plus, s’il en
était besoin, que toutes les lectures ne sont pas aussi inoffensives
que certaines personnes, et messieurs les journalistes en particulier,
aujourd’hui le prétendent.
Le repentir d’Élisa était sincère autant que profond puisque jamais ne
lui revint cette malheureuse et coupable pensée de suicide. D’ailleurs,
pour lui faire oublier sa mélancolie, le monde lui offrait des
distractions qui ne flattaient pas que sa seule vanité, il lui offrait
l’enivrement de ses fêtes! «Bientôt après notre arrivée, dit la mère,
Élisa reçut un nombre infini d’invitations et l’accueil que lui fit
la société, la faisait s’applaudir de jour en jour d’avoir pris la
résolution de venir à Paris!»
Étrange illusion! car pour l’artiste, pour le poète que d’inconvénients
et de dangers dans cette fréquentation habituelle du monde, dont
la fascination distrait et détourne du travail sérieux, ôte à
l’inspiration sa fraîcheur et sa spontanéité, et nous abuse par des
ovations menteuses qui saluent comme des chefs-d’œuvre les plus
médiocres ébauches, les refrains les plus banals d’une ritournelle
connue. Peut-être le danger était-il plus grand encore pour notre
poète, dont un biographe qui la connaissait bien a dit: «La nature
l’avait douée d’une de ces âmes ardentes qui n’ont d’autres ressources
que les passions ou les arts[38].»
Élisa, que son intelligence élevée, son amour de l’étude et de plus
nobles plaisirs auraient dû rendre dédaigneuse de ces misérables
séductions du monde, s’en laissa trop affoler, paraît-il. La révolution
de Juillet lui ayant fait perdre ses protecteurs, elle ne conserva de
ses pensions que celle du ministère de l’intérieur, mais réduite à 300
francs! «Accueillie dans les salons de l’aristocratie littéraire, dit
M. Louvot[39], mademoiselle Mercœur avait contracté des habitudes qui
faisaient toute sa vie, mais qu’il lui eût été impossible désormais
de satisfaire si elle ne se fût de nouveau résignée à travailler pour
vivre. En outre de diverses publications, elle fournit simultanément
des articles au _Conteur_, au _Protée_, au _Journal des femmes_, etc...
Son énergie morale eût fini par lui faire oublier les amères déceptions
auxquelles elle avait un moment failli succomber, si une maladie de
poitrine, développée par les veilles et les fatigues, n’était venue
l’enlever, le 7 janvier 1835.»
Entre ses déceptions, la plus amère aurait été, d’après les
_Mémoires_, le refus fait par M. Taylor, administrateur général de
la Comédie-Française, de mettre à l’étude la tragédie de _Boabdil_,
reçue par le comité. La pièce cependant, où l’intérêt ne manque pas,
est écrite avec une vigueur, un accent ému et passionné qu’on n’eût pu
attendre de l’auteur d’après ses premières poésies. Aussi, confiante
dans le résultat de la représentation si elle avait eu lieu, Élisa
répétait avec désolation sur son lit de douleur même:
«Si Dieu m’appelle à lui, ma pauvre maman, on fera mille contes sur ma
mort: les uns diront que je suis morte de misère, les autres d’amour!
Dis à ceux qui t’en parleront que le refus de M. Taylor de faire jouer
ma tragédie a seul fait mourir ta pauvre enfant.»
«Il y a bien de la vanité dans tout cela!» comme dit Bossuet.
Heureusement aussi que des pensées plus sérieuses préoccupaient
l’infortunée. Voici ce que sa mère nous raconte et qu’on a la
consolation de lire: «Désirant rentrer à Paris absoute de ses fautes,
Élisa dit au curé du village qui venait la voir plusieurs fois par jour:
«Voudrez-vous, bon vieillard (il avait quatre-vingts ans), entendre
demain l’aveu des fautes d’une pauvre fille qui se trouvera heureuse,
si elle meurt, d’emporter au ciel votre sainte bénédiction, et, si elle
vit, de porter dans le monde ce doux fardeau de grâces.
«Puis s’apercevant de l’effort que je faisais pour retenir mes larmes:
«Du courage, ma bonne mère, me dit-elle en me serrant fortement la
main, du courage, n’affaiblis pas le mien par tes larmes, j’en ai
tant besoin pour supporter l’idée du désespoir que te causera notre
séparation.»
«L’honnête curé pleurait à sanglots. Dès qu’il lui eut administré les
secours de notre divine religion, je la ramenai à Paris.»
J’aime à pouvoir ajouter encore à l’honneur de la mère et de la fille,
que celle-ci, sentant la mort venir, souffrait moins de sa maladie
et de ses douleurs que de son impuissance, inquiète de l’avenir pour
celle qu’elle allait laisser seule. Aussi, déjà presque mourante,
par un suprême effort, elle ressaisit sa plume et recommanda sa mère
au ministre de l’instruction publique, M. Guizot[40], dans des vers
qui sont des meilleurs qu’ait faits Élisa et où vibre l’accent d’une
sincère émotion; cette prière jaillit du plus profond du cœur:
Dans une route défleurie,
Sous un ciel froid qu’oublie un soleil bienfaisant,
Je n’ai rencontré pour ma vie
Qu’indigence, regrets, vains désirs... et pourtant
J’ai peur de la quitter cette existence amère,
Et je viens vous crier: Sauvez-moi pour ma mère!
Pour elle qui, sans moi, ployant sous le chagrin,
Seule au monde de l’âme, à ceux dont sa misère
En cherchant la pitié trouverait le dédain,
Irait, dans sa douleur cruelle,
Dire: «Ma fille est morte, oh! donnez-moi du pain!
«Du pain, je n’en ai plus, pauvre enfant, c’était elle
«Dont le sort faisait mon destin.»
Ah! que ce cri jamais à ses lèvres n’échappe! etc.
Ces vers, écrits par une agonisante, prouvent qu’Élisa était peut-être
plus réellement poète qu’on ne le penserait d’après son recueil, venu
prématurément et avant la saison, pareil à ces fleurs qu’une chaleur
factice fait éclore dans la serre au risque d’épuiser la plante. Rien
de plus dangereux pour les jeunes talents que les encouragements trop
facilement prodigués à ces premiers et pâles essais, fruits d’une
production hâtive. Si l’amitié, plus sévère pour Élisa, n’eût pas si
vite caressé cette impatience naturelle à un jeune auteur, exalté ses
espérances de gloire par des louanges exagérées, sûrement elle eût
laissé mûrir sa pensée, elle eût su attendre l’heure de l’inspiration
véritable et appris à la traduire, à la couler dans un moule plus
personnel et orné de plus riches ciselures. Elle ne se fût pas laissé
tenter, éblouir, fasciner par ce fatal mirage de Paris, qui en a perdu
et perdra tant d’autres, en dépit des sages conseils et des terribles
exemples.
Nous ne saurions trop le dire, ô jeunes gens, et vous, bien plus
encore, pauvres filles, qu’un entraînement si souvent funeste pousse
vers la capitale par des espoirs de fortune ou de gloire, tremblez,
tremblez d’être le jouet d’une illusion perfide. Pesez bien vos forces
avant de vous risquer dans cette formidable mêlée. Vous, jeune poète,
vous, jeune artiste, n’en croyez pas trop vite, non pas seulement les
amis de la famille, les journaux complaisants de la localité, mais des
juges en apparence plus compétents, plus sévères qui trouvent facile et
commode de répondre à la flatterie intéressée par un compliment banal
plutôt que par une dure, mais courageuse et utile vérité.
Plût au ciel qu’il en eût été ainsi pour notre poète après ses
premières publications! restée sans doute dans sa ville natale,
entourée de ses protecteurs naturels et dans un milieu tout
sympathique, elle eût continué sa vie d’études et de paisibles labeurs,
doucement reposée d’un travail agréable par une promenade à travers
les champs ou par quelque bonne causerie avec de vieux amis. Sans doute
son succès eût été moins rapide, mais plus sûr et plus durable, loin
de cette atmosphère parisienne où l’on vit dans une fièvre continuelle
et qui roule l’imprudent qui s’y laisse une fois prendre dans son
dévorant tourbillon en ne lui laissant bientôt ni repos ni trève. Car à
la fatigue d’une journée laborieuse succédera souvent la fatigue d’une
veille ardente où les succès de la vanité, vanité de femme et vanité
d’auteur, sans jamais satisfaire complètement, ne font que rendre la
passion plus insatiable, et surexciter le désir impatient de nouvelles
et semblables émotions. Ainsi le malheureux que la fièvre dévore sent
par la boisson même s’augmenter sa soif inextinguible.
Oh! bien sûrement, Élisa, demeurée dans sa ville natale, n’aurait pas
entendu tant et de si bruyants échos répéter son nom! Mais n’eût-il
pas été murmuré par des voix plus connues et plus chères, celles de
ses jeunes compagnes, de ses jeunes amies! peut-être par la voix d’un
époux digne d’elle, mais à qui fit peur la célébrité de la muse et la
compagnie de la femme de lettres, et bien plus auteur que femme. Élisa
Mercœur, dans son premier milieu, aurait vécu mère de famille heureuse
et honorée, ou si, jeune fille, elle eût succombé prématurément touchée
par le doigt invisible, oh! combien ce semble, plus doucement, on l’eût
vue s’éteindre! Que de précieuses consolations auraient charmé pour
l’infortunée les longues heures de sa lente agonie!
Croyez-en le poète, enfant aussi de la Bretagne:
Oh! ne quittez jamais, c’est moi qui vous le dis,
Le devant de la porte où l’on jouait jadis,
L’église où, tout enfant, et d’une voix légère,
Vous chantiez à la messe auprès de votre mère;
Et la petite école où, traînant chaque pas,
Vous alliez le matin, oh! ne la quittez pas!
Car une fois perdu parmi ces capitales,
Ces immenses Paris, aux tourmentes fatales,
Repos, fraîche gaîté, tout s’y vient engloutir,
Et vous les maudissez sans en pouvoir sortir.
Brizeux, hélas! parlait d’après sa propre et cruelle expérience.
[38] M. Mellinet, l’imprimeur de Nantes si dévoué pour Élisa Mercœur.
[39] _Biographie universelle._
[40] Outre les secours immédiats, M. Guizot accorda une pension à la
mère d’Élisa.