La facilité de l’enfant tenait du prodige, puisque, en outre des
connaissances dont nous avons parlé, elle avait appris le grec,
l’italien, l’espagnol et l’anglais qu’elle parlait, dès l’âge de onze
à douze ans, comme sa langue maternelle, en traduisant les auteurs
_currente calamo_. Elle dessinait aussi assez agréablement. Ce qui
n’est pas moins admirable, c’est que, dès cette époque, elle eut l’idée
de faire de ses talents une ressource pour le ménage, et qu’elle
réussit. Sa mère ayant perdu le peu qui lui restait par une faillite,
Élisa s’offrit à une amie de la famille pour être le professeur de
ses filles, et le succès fut tel qu’il lui amena bientôt d’autres
élèves. Une dame même lui proposa de la faire entrer comme professeur
d’anglais, de français, etc., dans une grande pension de Cholet.
«Maman viendra-t-elle avec moi? demanda la petite fille.
--Non, ce n’est pas possible.
--En ce cas, je refuse.
--Et pourquoi, je te prie?
--C’est qu’avec maman je puis tout, sans elle rien. Eloignée de
maman, je le sens, je n’y serais que le temps nécessaire pour mourir
de chagrin; et que deviendrait-elle alors sans moi qui suis son seul
bonheur? Elle n’aurait donc plus de consolation sur la terre?
--Mais ta maman, petite, pourrait aller demeurer à Cholet et tu la
verrais le jeudi et le dimanche.
--Ce n’est pas assez, répondit-elle vivement; j’ai besoin de la voir
toujours, et maman est comme moi, si je juge son cœur d’après le mien;
mais oui, je la connais, elle ne consentirait jamais à se séparer de
moi. N’est-il pas vrai, ma petite maman? Nous devons vivre ensemble
pour être heureuses, voyez-vous?»
Dans cette éducation si complète en apparence, où les préoccupations
scientifiques et littéraires tiennent tant de place, puisque, dès
l’âge de huit à dix ans, on mène l’enfant voir jouer la _Phèdre_ de
Racine, et qu’on parle de mettre entre ses mains le théâtre du poète,
comme celui de Corneille et de Voltaire, je crains que, au point de
vue le plus important, il ne se soit trouvé quelque lacune. Je doute
que cette excellente mère se soit autant inquiétée de l’âme de sa
fille que de son intelligence et de son cœur. Sans doute, il est
parlé quelque part, mais une fois à peine, je crois, du catéchisme,
et plusieurs fois du bon Dieu, mais pas beaucoup de la prière; chose
véritablement surprenante, inconcevable, il n’est pas dit un mot, un
seul petit mot de la première communion d’Élisa, cette circonstance
si solennelle, la plus solennelle de la vie d’une jeune fille et qui
laisse d’ordinaire un tel souvenir, non pas seulement dans son cœur,
mais dans celui de sa mère. Les _Mémoires_ se taisent complètement à
ce sujet, quand ils s’étendent trop volontiers sur d’autres détails
relativement insignifiants. Élisa, cependant, nous en aurons la preuve
plus tard, avait reçu dans son cœur la précieuse semence de la foi,
mais restée presque à l’état de germe, faute de culture assidue, ou du
moins gênée, entravée, sinon étouffée par mille autres sollicitudes,
par la passion de l’étude et bientôt les rêves de la gloire et les
séductions de la muse. Ce fut à l’âge de seize ans, qu’Élisa Mercœur
fut, pour la première fois, agitée par la fièvre de l’inspiration. En
rentrant d’un spectacle où sa mère, avec peu de réflexion sans doute,
l’avait conduite, la jeune fille, tout émue encore de ce qu’elle avait
vu et entendu, la tête en feu, ne put s’endormir, au point que sa mère
la crut malade.
«Non, non, maman, rassure-toi, mais je n’y tiens plus, il faut que
j’écrive ce que j’ai dans la tête sans attendre jusqu’à demain.»
Et prenant la plume, elle écrivit toute une pièce de quatre-vingt-huit
vers en l’honneur de la cantatrice dont la voix l’avait charmée. Puis,
se couchant, elle s’endormit d’un profond sommeil. Mais le lendemain,
à peine éveillée, elle relut ses vers, les corrigea, et les ayant
recopiés avec soin, les mit dans son sac, en se disposant à sortir pour
aller donner ses leçons.
«Je dois passer devant l’imprimerie de M. Melinet-Malassis, dit-elle à
sa mère, tant pis je me risquerai et je lui offrirai ma pièce pour le
_Journal de Nantes_.
--Va, petite.»
La démarche réussit à souhait; l’imprimeur-éditeur lut la pièce, donna
des encouragements au poète, indiqua quelques corrections, et promit
que les vers ainsi modifiés paraîtraient dans le _Lycée armoricain_,
recueil mensuel plus littéraire et plus répandu que le _Journal de
Nantes_. La publication eut lieu en effet, les vers firent du bruit,
d’autant plus que la cantatrice, Mme Allan-Ponchard, aida à les mettre
en relief par une spirituelle réponse. Quelques semaines après, le
_Lycée armoricain_ publiait, de Mlle Mercœur, une nouvelle pièce:
«_Ne le dis pas!_ morceau d’une exquise naïveté,» dit la _Biographie
universelle_ avec un enthousiasme que nous ne partageons pas, car la
pièce est assez médiocre. La _Biographie_ ajoute sur le même ton un peu
bien lyrique: «A partir de ce moment, le torrent déborda et ne put plus
être contenu... La critique s’adoucit devant la réputation croissante
d’Elisa; les honneurs qui lui furent ensuite décernés[37] réduisirent
peu à peu ses détracteurs au silence... Puis ses amis, ses admirateurs
conçurent alors le projet de recueillir ses poésies éparses dans
divers recueils et d’en faire un volume qui fut imprimé au moyen d’une
souscription; ce projet, réalisé en peu de jours, produisit une somme
d’environ 3,000 francs.» Cette première édition des poésies (in-18,
1827) s’enleva rapidement et le succès dépassa les espérances de la
jeune muse et de ses amis et protecteurs entre lesquels se trouvait
Chateaubriand, une immense autorité alors. Le volume lui était dédié;
sensible à cet hommage de sa jeune compatriote, l’illustre écrivain lui
répondit, presque poste pour poste, une lettre qui, reproduite aussitôt
dans tous les journaux de la localité, fut un évènement et acheva la
fortune du livre. Comment douter du génie d’Élisa devant des paroles
comme celles-ci et signées du plus grand nom littéraire de l’époque:
«Si la célébrité, mademoiselle, est quelque chose de désirable, on
peut la promettre sans crainte de se tromper à l’auteur de ces vers
charmants:
Mais il est des moments où la harpe repose,
Où l’inspiration sommeille au fond du cœur.
«Puissiez-vous seulement, mademoiselle, ne regretter jamais cet oubli
contre lequel réclament votre talent et votre jeunesse. Je vous
remercie de votre confiance et de vos éloges; je ne mérite pas les
derniers! je tâcherai de ne pas tromper la première. Mais je suis un
mauvais appui; le _chêne_ est vieux, et il s’est si mal défendu qu’il
ne peut offrir d’appui à personne.