II

«Son premier soin fut d’y rechercher la société des gens de lettres;

_tentative heureuse_,» dit son biographe, un peu à la légère peut-être,

en ajoutant: «Car, au bout de peu de mois, il connaissait Marmontel,

Laharpe, d’Alembert. Bientôt même il était admis dans la familiarité

de Diderot, qui tenait encore à Paris le sceptre de la conversation.

C’était débuter par les grandes entrées.»

Je trouve cette dernière phrase au moins singulière dans la bouche d’un

éditeur de Joubert, et, par les aveux même de celui-ci, nous savons où

il faillit être conduit par ces _grandes entrées_. Jeté, lui le jeune

homme pieux et candide, par une curiosité téméraire ou par l’imprudence

d’un ami, dans ce milieu fatal à tant d’autres, il fallait une sorte

de miracle pour qu’il ouvrît les yeux et pût sortir sain et sauf de

ce Capharnaüm. «Car peu à peu, dit M. Paul de Raynal, il se laissait

aller, du moins il s’en accuse, à l’entraînement du flot philosophique.

Il était difficile, on le comprend, qu’un jeune homme récemment arrivé

de la province et tombé, par une bonne fortune inattendue (_sic_) dans

cette enivrante atmosphère, se garantît complètement des séductions qui

subjuguaient une société déjà blasée. N’était-il pas à cet âge où, pour

peu qu’on relâche les rênes, l’esprit s’échappe en courses folles sans

se détourner des obstacles, sans respecter les barrières[13]?»

Quoiqu’il en soit, Joubert eut le bonheur d’être à temps éclairé sur le

péril et de s’en éloigner, et peut-être, grâce à la trempe vigoureuse

de son esprit, «qu’en passant au milieu des erreurs du temps, il

apprit à mieux aimer les vérités éternelles.» Rentré dans le calme et

la pleine possession de lui-même, il se remit aux études littéraires,

charme de sa jeunesse, et c’est alors que, par la communauté de goûts

et d’humeurs, il se lia avec Fontanes qui devint bientôt son ami le

plus intime. Ce fut à lui que ce dernier dut, par un mariage inespéré,

«l’heureuse indépendance qui, en assurant le repos et la dignité de sa

vie, devait permettre à son talent de se développer sans s’aigrir et

préserver sa grandeur à venir des éblouissements que la fortune apporte

trop souvent avec elle.»

Mais, à ce moment là même, éclataient des évènements, dont le

contre-coup se fait sentir aujourd’hui encore, qui bouleversèrent alors

tant d’existences et précipitèrent la France dans un abîme de malheurs.

A 89 avait succédé 90, et déjà, pour les esprits clairvoyants, il

n’y avait plus guère place à l’illusion. Joubert était de ceux-là;

néanmoins, nommé à l’élection, par ses concitoyens, juge de paix de

Montignac, il crut de son devoir d’accepter ces fonctions qu’il remplit

avec scrupule et à la satisfaction de tous pendant deux années. Mais

il déclina l’honneur d’un nouveau mandat, voyant l’horizon politique

s’assombrir tous les jours davantage et comprenant que «les fonctions

publiques, même les plus modestes et les plus calmes, ne tarderaient

guère à devenir actives jusqu’à la violence.»

D’ailleurs il était rappelé non plus à Paris, mais à

Villeneuve-sur-Yonne, (en Bourgogne) à la fois par l’entraînement d’une

sérieuse affection et par la pensée d’un devoir à remplir. Là vivait

une famille qui lui avait offert, à plusieurs reprises, une cordiale

hospitalité, et dont le chef était son ami dès longtemps. La sœur

de celui-ci «par une abnégation d’autant plus méritoire qu’elle est

moins admirée, son frère devenu veuf, s’était dévouée à l’éducation

d’une nièce privée de mère dès le berceau, et au soin d’une maison

considérable.... Il s’était formé entre elle et Joubert une de ces

liaisons pleines de charme qu’épure déjà la maturité de l’âge, et que

colorent pourtant les derniers reflets de la jeunesse.»

Or, pendant le séjour de Joubert à Montignac, presque coup sur coup,

de cruels malheurs vinrent mettre à l’épreuve le courage de cette

personne. Après deux pertes déjà bien douloureuses, elle vit mourir

le chef de la maison, ce frère aîné «l’objet le plus cher de son

dévouement et le soutien sur lequel s’appuyait sa vie.» Cette âme,

quoique fortement trempée et solidement chrétienne, faillit succomber

à la douleur, et Joubert de loin s’efforçait en vain de relever son

courage et de lui apporter quelques consolations par des lettres qui

ne sont pas les moins belles du recueil. De cette correspondance

cependant résulta pour tous deux, avec la pleine et mutuelle confiance,

une sympathie de plus en plus vive: «La tendresse se glisse aisément

sous les larmes, et ils ne tardèrent pas à s’apercevoir que, sans y

songer, ils étaient devenus nécessaires l’un à l’autre.» C’est alors

que Joubert, après avoir essayé vainement des sages conseils et des

consolations ordinaires, écrit:

«.... Je vois combien votre plaie est profonde et en quelque sorte

irrémédiable. Votre esprit s’est mis du parti de votre désolation, et

raisonne comme il plaît à celle-ci. Tout se change en douleur pour

vous, et vos réflexions n’aboutissent qu’à tirer de toutes choses

quelque sujet d’accablement.... Je suis, hélas! et j’en gémis, votre

ami le plus ancien lorsque tant d’autres ne sont plus; c’est du fond

du cœur que ce titre vient se placer sous ma plume... J’aime en vous,

et vous, et votre frère, et votre amie, et ce pays qui m’a tant plu et

des souvenirs que mon âme gardera précieusement.

«Vous êtes un dépôt que vos malheurs m’ont confié; un dépôt que je dois

garder et conserver à tous les prix; un dépôt que je veux mettre à ma

portée pour veiller sans cesse sur lui. Oui, je vous veux auprès de

moi, et je me veux auprès de vous. A quoi sert tout ce que je vous dis

et tout ce que je pourrais vous dire? Je répands de bonnes liqueurs

dans un vase rempli de larmes; il faudrait d’abord les détourner et les

tarir et nulle main ne peut le faire, si ce n’est peut-être la mienne.

Je la consacre à cet emploi[14]».

La main que Joubert offrait si noblement fut acceptée, le mariage se

fit à Paris et sans bruit, à cause de la gravité des circonstances (on

était au mois de juin 1793). Puis les deux nouveaux époux allèrent

habiter Villeneuve qui, par une exception rare, hélas! en ces temps

désastreux, avait échappé aux passions qui remplissaient nos villes de

troubles et de dangers. Mais Joubert, dans le calme et la sécurité de

sa retraite, ne pouvait être indifférent aux malheurs publics, et nous

en voyons la preuve dans cette phrase de son journal: «La Révolution a

chassé mon esprit du monde réel en me le rendant trop horrible.»

Un jour, il apprend que, dans un château situé à quelque distance de

Villeneuve, une famille tout entière, celle de M. de Montmorin[15]

ancien ministre des affaires étrangères, vient d’être enlevée

par ordre du Comité de sûreté générale, et conduite à Paris. Les

commissaires n’ont laissé au château que des enfants et une jeune femme

malade dont la pâleur et la maigreur semblaient présager une mort

prochaine. Quoiqu’il ne connût point cette dame, Joubert se rendit

au château pour lui offrir ses conseils et ses consolations, bravant

le danger auquel sa généreuse compassion pouvait s’exposer. Mme de

Beaumont en fut profondément touchée et remercia avec effusion Joubert

et sa femme non moins charitable et empressée. De là entre eux cette

amitié vive et profonde dont témoignent les lettres de notre écrivain

et qui trop tôt, hélas! devait être brisée par la mort.

[13] _Vie et Travaux de Joubert._

[14] _Correspondance de Joubert._

[15] M. de Montmorin fut une des victimes des massacres de septembre.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 20 / 122 题