SA VIE ET SES ŒUVRES[10].

I

Dans le _Journal des Débats_ du 8 mai 1824, on lisait ces lignes que

recommandait la signature de leur auteur:

«M. Joubert aîné, conseiller honoraire de l’Université, et le plus

ancien ami de Fontanes, vient de mourir. Né avec des talents qui

l’auraient pu rendre célèbre comme son illustre ami, il a préféré

passer une vie inconnue au milieu d’une société choisie; elle a

pu seule l’apprécier. C’était un de ces hommes qui attachent par

la délicatesse de leurs sentiments, la bienveillance de leur âme,

l’égalité de leur humeur, l’originalité de leur caractère, par un

esprit vif et éclairé, s’intéressant à tout et comprenant tout.

Personne ne s’est plus oublié et ne s’est plus occupé des autres. Celui

qui déplore aujourd’hui sa perte ne peut s’empêcher de remarquer la

rapidité avec laquelle disparaît le peu d’hommes qui, formés sous

les anciennes mœurs françaises, tiennent encore le fil des traditions

d’une société que la révolution a brisée. M. Joubert avait de vastes

connaissances. Il a laissé un manuscrit à la manière de Platon et des

travaux historiques. On ne vit dans la mémoire du monde que par des

travaux pour le monde; mais il y a d’autres souvenirs que l’amitié

conserve, et elle ne fait ici mention des talents littéraires de M.

Joubert qu’afin d’avoir le droit d’exprimer publiquement ses regrets.»

«CHATEAUBRIAND.»

Bien des années après, l’illustre écrivain, dans les _Mémoires

d’Outre-tombe_[11], traçait de son ami un portrait plus accentué,

singulièrement curieux et original, mais d’ailleurs non moins

sympathique:

«Plein de manies et d’originalité, M. Joubert manquera éternellement à

ceux qui l’ont connu. Il avait une prise extraordinaire sur l’esprit

et sur le cœur, et quand une fois il s’était emparé de vous, son image

était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession

qu’on ne pouvait plus chasser. Sa grande prétention était au calme, et

personne n’était plus troublé que lui; il se surveillait pour arrêter

ces émotions de l’âme qu’il croyait nuisibles à sa santé, et toujours

ses amis venaient déranger les précautions qu’il avait prises pour se

bien porter, car il ne pouvait s’empêcher d’être ému de leur tristesse

et de leur joie: c’était un égoïste qui ne s’occupait que des autres.

Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer

les yeux et de ne point parler pendant des heures entières. Dieu sait

quel bruit et quel mouvement se passaient intérieurement pendant ce

silence et ce repos qu’il s’ordonnait! M. Joubert changeait à chaque

moment de diète et de régime; vivant un jour de lait, un autre jour de

viande hachée, se faisant cahoter au grand trot sur les chemins les

plus rudes, ou traîner au petit pas dans les allées les plus unies.

Quand il lisait, il déchirait de ses livres les feuilles qui lui

déplaisaient, ayant de la sorte une bibliothèque à son usage, composée

d’ouvrages évidés renfermés dans des couvertures trop larges.

«Profond métaphysicien, sa philosophie, par une élaboration qui

lui était propre, devenait peinture ou poésie; Platon à cœur de la

Fontaine, il s’était fait l’idée d’une perfection qui l’empêchait de

rien achever. Dans des manuscrits trouvés après sa mort, il dit: «Je

suis comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons et qui

n’exécute aucun air.» Madame Victorine de Châtenay prétendait _qu’il

avait l’air d’une âme qui avait rencontré par hasard un corps et qui

s’en tirait comme elle pouvait_: définition charmante _et vraie_.»

Enfin du vivant même de Joubert, l’auteur du _Génie du Christianisme_

lui écrivait entre autres choses: «Qui m’aurait dit que, dans cette

petite ville, demeurerait un homme que j’aimerais tendrement, un homme

rare dont le cœur est de l’or, qui a autant d’esprit que les plus

spirituels, et qui a par ci par là du génie? Mon cher ami, je vous

le dis les larmes aux yeux, parce que je suis loin de vous: il n’y a

point d’homme d’un commerce plus sûr, plus doux et plus piquant que le

vôtre, d’homme avec lequel j’aimasse mieux passer ma vie. Après cela,

rengorgez-vous et convenez que je suis un grand homme.»

Assurément celui dont Chateaubriand parlait ainsi ne pouvait être un

homme ordinaire, et, après lecture de ces remarquables pages, comment

n’aurait-on pas le très vif désir de faire plus ample connaissance

avec Joubert, désir heureusement facile à satisfaire; car, en

outre des Notices trop brèves qui se trouvent dans les Biographies

Universelles, une _Vie_ de Joubert, écrite et très bien écrite par

M. Paul de Raynal, qui avait épousé l’une de ses nièces, se lit en

tête de la nouvelle édition, en deux volumes, des Œuvres posthumes de

Joubert (_Correspondance_ et _Pensées_). Par la Notice, on apprend à

connaître, et de la façon la plus intime, cet homme excellent; par la

_Correspondance_ et les _Pensées_, à l’admirer, à l’aimer; et l’on

ratifie de tout cœur, avec empressement, les éloges rappelés plus haut

et dans lesquels on était peut-être tenté de voir une exagération de

l’amitié. Venons aux détails biographiques.

Joseph Joubert naquit, le 6 mai 1754, à Montignac, petite ville du

Périgord, où son père exerçait la profession de médecin. Il était

l’aîné de sept frères, et cette famille nombreuse ne laissait pas

d’apporter quelque gêne dans une maison dont la fortune était médiocre.

Mais l’affection des parents trouvait le fardeau léger et savait

suppléer à tout! Joubert dans une de ses lettres, écrites longtemps

après, nous parle de sa mère avec un accent ému qui va droit au cœur et

fait aimer également le fils et la mère:

«Je ne vous ai pas encore parlé de ma bonne et pauvre mère. Il faudrait

de trop longues lettres pour vous dire tout ce que notre réunion me

fait éprouver de triste et de doux. Elle a eu bien des chagrins,

et moi-même je lui en ai donné de grands par ma vie éloignée et

philosophique. Que ne puis-je les réparer tous, en lui rendant un fils

à qui aucun de ses souvenirs ne peut reprocher du moins de l’avoir trop

peu aimée.

«Elle m’a nourri de son lait, et jamais», me dit-elle souvent, «jamais

je ne persistai à pleurer, sitôt que j’entendis sa voix. Un seul mot

d’elle, une chanson arrêtaient sur le champ mes cris et tarissaient

toutes mes larmes, même la nuit et endormi.» Je rends grâce à la nature

qui m’avait fait un enfant doux; mais jugez combien est tendre une mère

qui, lorsque son fils est devenu homme, aime à entretenir sa pensée de

ces minuties du berceau.

«Mon enfance a pour elle d’autres sources de souvenirs maternels qui

semblent lui devenir plus délicieux tous les jours.... Ma jeunesse

fut plus pénible pour elle... Elle me vit partir... et depuis que je

l’eus quittée, je ne me livrai qu’à des occupations qui ressemblent à

l’oisiveté, et dont elle ne connaissait ni le but ni la nature. Elles

m’ont procuré quelquefois des témoignages d’estime, des possibilités

d’élévation, des hommages même dont j’ai pu être flatté. Mais rien ne

vaut, je l’éprouve, ces suffrages de ma mère. Je vous parlerai d’elle

pendant tout le temps que nous nous reverrons, car j’en serai occupé

tant que pourra durer ma vie[12]».

A l’âge de quatorze ans, Joubert avait appris tout ce qu’on

pouvait apprendre alors dans une petite ville du Périgord. Envoyé à

Toulouse pour y étudier les lois, il se dégoûta vite des livres de

jurisprudence, et la carrière des lettres lui souriait davantage.

C’est alors qu’il entra dans la congrégation des pères de la Doctrine

chrétienne chargés de la direction du collége de Toulouse, mais

d’ailleurs sans prononcer de vœux et aliéner par conséquent sa liberté,

comme s’exprime la _Biographie Universelle_. Il professa dans cette

maison, non moins chéri des maîtres que des élèves, jusqu’à l’âge de

vingt-deux ans, où sa santé, trop délicate pour supporter les fatigues

de l’enseignement, lui rendit nécessaire un repos prolongé. Il revint

donc dans sa famille à Montignac et y resta pendant deux années

(1776-1777), qui ne furent pas d’ailleurs perdues pour l’étude. Mais,

dans sa petite ville, les ressources pour le travail intellectuel

faisaient souvent défaut; les livres étaient rares, plus rares les

hommes dont la conversation pouvait servir d’aiguillon à un esprit

jeune et ardent, et Joubert obtint enfin de ses parents de venir

habiter Paris au commencement de l’année 1778.

[10] _Correspondance et Pensées de Joubert._ 2 vol. in-18.

Nouvelle édition.

[11] T. IV.

[12] _Lettre à Madame de Beaumont._--1800.

Les Rues de Paris, tome deuxième Biographies, portraits, récits et légendes · 第 19 / 122 题