IV

LE CHATEAU ROYAL.--LE MUSÉE.--L’ÉGLISE DE L’ILE ÉQUESTRE.--LES RAPPORTS

ENTRE LA SUÈDE ET LA FRANCE.--L’ART EN SUÈDE.

C’est avec la conscience d’un touriste qui ne voyage pas pour s’amuser

que j’ai visité les uns après les autres tous les monuments de

Stockholm; mais que le lecteur se rassure: je n’aurai point pour lui les

mêmes scrupules que pour moi. J’en choisirai trois seulement, qu’on ne

peut se dispenser de voir et dont il serait impardonnable de ne point

dire quelques mots: le château royal, le musée et l’église de l’île

équestre.

Le château royal, qui passe pour l’un des chefs-d’œuvre de Tessin, et

dont les Suédois ne parlent qu’avec une admiration excessive, est un

immense et lourd quadrilatère, flanqué d’une aile à chaque angle, et

dont le premier aspect tient beaucoup de la forteresse. Il frappe par

ses dimensions, par sa masse solide et compacte, comme par sa position

au centre de la ville, sur une éminence qui commande le golfe. Le

Norrbro, qui débouche en face du palais, semble fait tout exprès pour

lui servir d’avenue et pour en dégager la perspective. On y monte par

une rampe bordée d’une balustrade de granit et défendue par deux énormes

lions de bronze.

A l’intérieur, le château royal ressemble à peu près à tous les palais,

et peut rivaliser avec les plus luxueux. Beaucoup de salles sont tendues

de cuir de Cordoue et de tapisseries des Gobelins. Les vases de

malachite, les porcelaines de Sèvres, les lustres de cristal de roche,

les mosaïques de porphyre, les vieilles glaces de Venise et les jeunes

glaces de Saint-Gobain, que sais-je encore? Tout ce mobilier d’une

magnificence un peu banale, tous les velours et toutes les dorures de

ces demeures princières qu’on dirait meublées par le même tapissier,

qu’il s’agisse d’y loger l’empereur des Français ou le prince de Monaco,

y jouent le rôle et y tiennent la place qu’on devine, sans qu’il soit

besoin d’y appuyer davantage.

Mais ce qui frappera le visiteur, comme j’en ai été frappé moi-même,

c’est de rencontrer, pour ainsi dire, la France à chaque pas dans ce

palais suédois. Par moments, on se croirait à Versailles. Les plafonds

sont peints par Jacques Fouquet et Taraval; les sculptures et les

ornements sont de Chauveau, de Laporte, de Claude Henrion et de Bernard

Fouquet. Dans la grande galerie, la chapelle et la magnifique salle des

États, où s’élève le trône d’argent massif offert par le comte de la

Gardie à la reine Christine, Larchevêque et Bouchardon ont laissé des

traces de leur passage. Au dix-huitième siècle, la France avait envoyé à

Stockholm toute une petite colonie artistique, mais qui fut surtout

utile à la Suède en formant des disciples et en communiquant une vive

impulsion à l’école nationale, encore au berceau.

Ces relations intellectuelles et artistiques entre la Suède et la France

dataient de loin déjà, comme on sait. Il y avait plus d’un siècle que la

reine Christine avait frayé la voie aux Frédéric Ier et aux Gustave III,

en appelant à sa cour Bourdelot et Descartes, Bochard, Huet, Saumaise et

Naudé, en correspondant avec Benserade, Chevreau, Chapelain, Scarron et

Ménage, en protégeant Pascal et Scudéri. Mais la Suède, de son côté, ne

restait pas sans action sur la France. Sans parler de la légitime et

profonde influence exercée par ses savants, depuis Linné jusqu’à

Berzélius, qui ne sait, par exemple, tout ce qu’a produit chez nous,

vers la fin du dix-huitième siècle, cette école de mystiques et

d’illuminés suédois dont Swedenborg est le plus illustre, et d’où

sortent, directement ou indirectement, les Saint-Martin, les Mesmer et

les Cagliostro? Il y aurait tout un livre à écrire sur ces influences et

ces _pénétrations_ réciproques de deux pays si éloignés, d’un génie et

d’un tempérament si divers.

Ce continuel échange d’idées ou de personnes, où la Suède rendait à la

France, dans la mesure de son pouvoir, tout ce qu’elle lui empruntait,

dura jusqu’à la Révolution. Tandis que celle-ci donnait à celle-là les

La Gardie et les de Mornay, tandis que la cour de Stockholm faisait de

nombreuses commandes à Boucher, à Natoire, à Carle Vanloo, à Coysevox, à

Chardin; tandis que Voltaire écrivait _Charles XII_ et que, à la suite

du mouvement encyclopédique, notre littérature et notre théâtre

importaient dans cette contrée lointaine les mœurs et l’esprit français;

tandis que Gustave III, préparé par une éducation toute française aussi,

faisait à Paris deux voyages où il se mêlait avec ardeur aux

divertissements de la société aristocratique, où il s’initiait, pour les

reporter en Suède, à tous les détails, à toutes les découvertes, à

toutes les nouveautés philosophiques, littéraires et scientifiques qui

agitaient chez nous la fin de ce siècle bouillonnant, et recueillait

partout sur son passage des ovations qui flattaient son orgueil, le

comte Oxenstiern, petit neveu de l’illustre homme d’État, écrivait en

français des _Pensées_ et _Réflexions morales_; l’ingénieur Polhem

venait former son génie en France, l’illustre industriel Alströmer

demandait à nos fabriques nationales les secrets dont il allait doter sa

patrie, les peintres Roslin et Vertmuller se signalaient au premier rang

de nos portraitistes; Hall, nationalisé parmi nous, élevait la miniature

à un degré de force et d’éclat qu’elle ne connaissait pas encore; de

brillants officiers suédois faisaient dans nos rangs la guerre

d’Amérique; le baron de Staël continuait, à la légation suédoise, les

grandes traditions d’urbanité, d’esprit, de magnificence et de goût

laissées dans le monde diplomatique et la haute société par un Tessin,

un maréchal de Sparre, un comte de Creutz; enfin Stedingk et de Fersen

conquéraient la place que chacun sait à la cour de Louis XVI et dans la

faveur de la reine.

La révocation de l’édit de Nantes, en peuplant Stockholm de réfugiés

français, n’avait pu que contribuer à affermir et à étendre ces

relations, commencées bien avant ce coup d’État religieux, accrues

ensuite par un concours de circonstances nouvelles dont nous avons

indiqué quelques-unes. Aussi, lorsqu’en 1810 la Suède alla chercher

Bernadotte pour lui assurer la succession au trône de Charles XIII,

est-il à croire que sa qualité de Français ne fut pas moins puissante

que le souvenir de sa gloire militaire, pour décider le vote de la

diète.

L’établissement d’une dynastie d’origine française sur le trône de Suède

n’a pas resserré autant qu’on eût pu le croire les relations entre les

deux pays, tant le prince de Ponte-Corvo mit d’empressement et

d’_abnégation_ à oublier son ancienne patrie pour sa nouvelle! Mais il a

contribué du moins--et c’est par là que nous rentrons au château Royal,

dont cette longue parenthèse nous avait fait sortir--à marquer plus

profondément encore le palais de ce caractère français qui nous y a

frappés tout d’abord. Les souvenirs de la république et de l’empire

abondent dans la moitié des appartements. On a multiplié partout les

reliques de Charles-Jean XIV, que j’ai contemplées, je l’avoue, avec une

médiocre vénération, et non loin du sabre d’honneur donné par le

Directoire à Bernadotte, qui fait le principal ornement de la salle

d’armes, les sabres turcs de Ney et de Kléber ornent les murs de la

_chambre orientale_.

Le château royal de Stockholm est un véritable musée, et c’est là son

second caractère. L’historien et l’archéologue y regardent avec intérêt

les drapeaux de la bataille de Narva, un arc dalécarlien du dixième

siècle, des armures du moyen âge, l’épée de Gustave Wasa, le couteau de

Linné et le bocal de Charles XII, souvenirs parfois un peu puérils, mais

qui excitent la curiosité de ceux même qu’ils font sourire. Les artistes

parcourront volontiers la galerie de tableaux et les innombrables

portraits, bustes ou statues de famille, semés dans presque toutes les

salles. Sauf quelques toiles de Rubens, de Van-Dick et du Guide, dans

l’oratoire, la collection artistique du château royal, formée à peu près

exclusivement de productions indigènes, est plus riche néanmoins par le

nombre que par la qualité. S. M. Charles XV[23], qui cultive assidûment

les arts et dont on a pu voir, à l’Exposition universelle, quelques

paysages modestes, a prodigué ses ouvrages. Son atelier occupe les

combles du palais. Une statuette de Garibaldi, sur la cheminée; sur le

chevalet dressé près de la fenêtre, une tête de Napoléon Ier, achevée de

la veille, m’ont sauté aux yeux tout d’abord. J’ai poussé l’indiscrétion

jusqu’à retourner quelques toiles qui se confessaient au mur et jusqu’à

parcourir d’un coup d’œil les titres des revues et des livres entassés

sur la table, et je puis dire que cette visite à l’atelier royal m’a

mieux fait connaître S. M. Charles XV que toutes les biographies du

monde.

[23] Mort peu de temps après, en septembre 1872.

Le roi actuel n’est point, d’ailleurs, le premier de sa race qui se soit

distingué par ses goûts artistiques. Le fils de Bernadotte, Oscar Ier, a

peint aussi un certain nombre de tableaux qui décorent le palais, et,

s’il n’eût été roi, peut-être eût-il marqué parmi les premiers

compositeurs de musique de la Suède. Le frère cadet du monarque actuel

et l’héritier présomptif du trône, le prince Oscar[24], est un lettré,

comme l’était aussi son père, et comme l’avait été avant eux Gustave III

et même Gustave-Adolphe. Nous ne sommes plus au temps où un gentilhomme

aurait cru déroger en touchant une plume; aujourd’hui les lettres et les

arts ennoblissent les princes comme les simples citoyens.

[24] Couronné à Drontheim, le 18 juillet 1873, sous le nom d’Oscar II.

La bibliothèque royale, installée dans la façade du nord, complète la

physionomie particulière de ce palais. Malgré l’effroyable incendie de

1697, elle renferme encore bien des trésors dont plusieurs ont été

dérobés à Wittemberg ou à Prague, pendant la guerre de Trente ans, par

ces terribles Suédois de Gustave-Adolphe, dont le nom était devenu

synonyme de pillage et de dévastation, et qui inspiraient à Callot sa

lugubre série des _Malheurs et des misères de la guerre_. Il suffira de

citer, parmi ces merveilles bibliographiques, le _Codex aureus_, où les

quatre Évangiles sont reproduits en lettres d’or sur des feuilles de

parchemin dont la couleur alterne sans cesse du blanc au pourpre, et

surtout le _Codex giganteus_ ou _Gigas librorum_, colosse

bibliographique dont la masse énorme remplit à elle seule une grande

table. Fruit de la collaboration assidue, pendant cinq siècles--du

neuvième au treizième, autant qu’on en peut juger par les

caractères--d’une succession de bénédictins, ce manuscrit immense est

écrit sur trois cents parchemins, chacun de la grandeur d’une peau

d’âne[25]. Il comprend la Bible presque entière, les vingt livres des

_Origines_ d’Isidore, des _Antiquités_ de Josèphe, une _Chronique des

Bohémiens_, et, sans parler de bien d’autres ouvrages encore, une série

de conjurations, précédée d’un épouvantable portrait du roi des

ténèbres, qui a fait donner à cette partie du livre, et par suite au

livre tout entier, le sobriquet populaire de _Bible du diable_. La

légende raconte qu’un moine condamné à mort réussit à remplir ce

manuscrit en une seule nuit, pour sauver sa vie, avec l’aide de l’esprit

malin, dont le portrait authentique aurait été peint dans le livre par

l’original lui-même; mais elle ne dit point par quel ingénieux

subterfuge le moine parvint à dérober à Satan, toujours berné dans les

légendes, son âme, que celui-ci n’avait pas manqué, sans doute, de

réclamer pour salaire.

[25] _Guide du voyageur en Suède_, publié par ordre du roi. Stockholm,

in-18.

C’est au musée national qu’il faut aller surtout pour étudier dans son

ensemble et son intégrité l’art suédois, qu’on ne connaîtrait point

suffisamment après avoir parcouru les salles et la galerie du palais. Le

rez-de-chaussée est occupé tout entier par la collection égyptienne, un

cabinet des médailles et un musée d’antiquités nationales où figurent

les objets les plus divers, depuis les couteaux en silex trouvés dans

les _tumuli_ et les monuments funèbres couverts de mystérieux caractères

runiques, jusqu’aux vêtements de Gustave Wasa et à la mandoline du poëte

populaire Bellmann. La galerie des antiquités scandinaves est infiniment

moins riche et moins intéressante que celle de Copenhague. Au premier

étage sont les statues, et au deuxième les tableaux. Je n’ai pu examiner

ceux-ci que d’une façon très-sommaire et très-imparfaite; mais ce que je

voudrais donner au lecteur, c’est moins une description méthodique,

besogne ingrate et fastidieuse qui l’ennuierait sans beaucoup

l’instruire, qu’une revue rapide de l’art suédois, à propos du musée qui

le résume dans ses œuvres les plus remarquables. Sauf quelques

exceptions, en effet, telles que les dessins de Raphaël, du Titien et du

Corrége, et un assez grand nombre de bustes ou de statues antiques parmi

lesquelles brille d’un éclat que nul autre n’égale, l’_Endymion_, exhumé

des fouilles de la villa Adrienne et acheté à Rome par Gustave III, en

1795, le musée de Stockholm est à peu près exclusivement national.

La Suède, à demi barbare et fidèle au rude génie scandinave, resta

longtemps étrangère au culte des arts. Ni son froid soleil, ni les mœurs

farouches et guerrières de ses habitants, ni les traditions de la race,

ni sa pauvreté et son ignorance, ni son isolement du reste de l’Europe,

loin des foyers féconds de la Grèce et de l’Italie, n’étaient propres à

éveiller dans son sein cette inspiration créatrice qui se traduit par

les formes et les couleurs. Elle appelait de Flandre et d’Allemagne,

quelquefois de France, les architectes chargés d’édifier ses

cathédrales, et surtout les sculpteurs chargés de les décorer. La

Réforme vint retarder encore son entrée dans la voie où presque toutes

les autres nations européennes l’avaient précédée, et le siècle de la

Renaissance ne se traduisit pour elle que par un redoublement de

stérilité.

C’est après la guerre de Trente ans qu’on voit naître en Suède le goût

des arts, et que les premiers germes d’une école indigène commencent à

se dessiner peu à peu. L’Allemagne fit pour elle ce que Virgile a dit de

la Grèce: _Græcia capta ferum victorem cepit._ La Suède fut conquise par

la nation qu’elle avait envahie, et c’est en pillant les chefs-d’œuvre

qu’elle apprit à les comprendre et à les aimer. Christine, la docte et

la lettrée, contribua par ses goûts, par les collections qu’elle forma,

par les hommes qu’elle appela autour d’elle, à accélérer ce mouvement,

sans parvenir à créer encore un noyau d’artistes indigènes. C’est

seulement sous le règne de son successeur, Charles XI, que l’on voit

apparaître, à côté des architectes Tessin et Rüdbeck, la première

génération de peintres nationaux.

La peinture resta toujours en un rang très-subalterne, sous ce ciel

voilé du Nord qui n’a pas les secrets magiques de la lumière. C’est en

vain qu’on chercherait dans la plupart des œuvres qu’elle a produites un

caractère original et personnel, une forte empreinte locale, quelque

chose enfin de ce qui constitue une école. La nomenclature des peintres

suédois n’offrirait aucun intérêt sérieux. De nos jours seulement, la

Suède et la Norwége, comme on l’a pu voir à l’Exposition universelle de

1867, sont arrivées à conquérir une place vraiment distincte et bien à

elles, quoique très-restreinte encore, dans le domaine artistique. Par

la franche reproduction des types et des sites du Nord, des mœurs et des

paysages locaux, des scènes de la vie familière, de l’histoire et de la

légende indigènes, MM. Berg, Malstrom, Jernberg, Nordenberg, Tidemand,

Hœckert, etc., ont réussi à se faire, dans la grande mêlée cosmopolite,

une place sans éclat, mais non sans honneur.

La sculpture, l’art calme et grave par excellence, devait prendre dans

le Nord un épanouissement plus large et plus complet. Non pas cependant

que la Suède compte un grand nombre de statuaires illustres, mais

quelques-uns de ceux qu’elle a produits peuvent entrer en parallèle avec

les meilleurs. Tel fut, au dernier siècle et au commencement de

celui-ci, Sergell, dont les œuvres innombrables, où se trahissent à la

fois l’amour enthousiaste de l’antiquité et l’étude sévère de la nature,

remplissent le musée de sculpture de Stockholm, et notamment la salle

qui porte son nom. Tel fut surtout, en ce siècle, le Thorvaldsen

suédois, Fogelberg, dont presque toute la vie, comme celle de

Thorvaldsen lui-même, s’écoula à Rome, au milieu des chefs-d’œuvre dont

il n’avait point le courage de se séparer. Le musée de Stockholm

renferme une vingtaine de statues de Fogelberg, dans tous les genres et

sur tous les sujets, grecs ou scandinaves, historiques ou mythologiques,

de dimension naturelle ou de grandeur colossale, et il n’est jamais

resté inférieur à sa tâche, soit qu’il se proposât de rendre la beauté

féminine et la grâce antique dans sa _Baigneuse_ et sa _Psyché_, soit

qu’il cherchât, dans ses effigies de Gustave-Adolphe et de Charles-Jean

XIV, à concilier les exigences vulgaires du costume et du portrait avec

les grandes lois de l’art monumental; soit enfin qu’il eût à créer, pour

ainsi dire, de nouveaux types et à chercher un nouvel idéal, en

introduisant dans la statuaire, avec ses compositions de Thor, de Balder

et d’Odin, cette mythologie du Nord, qui s’était créé une poésie, mais

n’avait point encore pris possession des arts.

Après eux, des noms comme ceux de Göthe et de Bystrom mériteraient de

nous arrêter un moment, si nous n’étions forcés de courir. Je suis allé

voir à Storkyrkan,--la cathédrale de Stockholm,--le tableau du _Jugement

dernier_, qui passe pour le chef-d’œuvre d’Ehrenstrahl. Le tableau ne

m’a point paru tout à la hauteur du sujet ni de sa réputation. L’église,

d’un style assez pauvre et très-froid, n’a rien de remarquable. Je l’ai

déjà dit, le seul temple de Stockholm--et ce n’en est pas, du moins ce

n’en est plus un--qui se distingue par un caractère original et qui

mérite une attention sérieuse, c’est l’église de l’île Équestre

(Riddarholmskyrkan). Ce temple, d’origine fort ancienne, mais

reconstruit dans le style gothique il y a une vingtaine d’années, après

avoir été détruit en grande partie par la foudre, s’annonce de loin par

son haut et svelte clocher de fer, évidé et travaillé à jour. L’addition

successive de plusieurs chapelles, qui dessinent sur ses deux flancs des

excroissances diverses, en forme de rotondes ou de quadrilatères, donne

à son architecture une physionomie assez bizarre. C’est aujourd’hui le

Saint-Denis et le Walhalla de la Suède. Les voûtes sont tapissées, comme

celle des Invalides, de drapeaux enlevés à l’ennemi, et les armoiries

des chevaliers de l’ordre des Séraphins, le plus ancien et le plus

illustre de Suède, en décorent tous les murs. On y marche littéralement

sur les tombes des héros, dont les pierres sépulcrales forment le pavé

du temple. Des cénotaphes d’un goût sévère se dressent des deux côtés du

chœur, et chacune des chapelles forme un mausolée où repose, dans des

sarcophages de porphyre, de marbre vert ou blanc, ornés de faisceaux,

d’étendards et de trophées guerriers, un roi, un prince ou un grand

général. Comme Turenne à Saint-Denis et Marlborough à Westminster, Jean

Baner et Lennart Torstenson dorment au milieu des souverains dont ils

ont fait la gloire. Des caveaux funèbres, que ne protége aucune

barrière, ouvrent dans le sol leurs trous profonds, où l’on descend par

des escaliers sombres, et j’ai failli, en me reculant pour embrasser

d’un coup d’œil le monument du roi Magnus Lœdulas, le Louis XI suédois,

rouler dans la crypte béante de Gustave-Adolphe.

Sur une petite place, à gauche de l’église, s’élève, au sommet d’une

colonne de pierre à lourd chapiteau, la statue en bronze de Birger Jarl,

le véritable fondateur de Stockholm, érigée par la bourgeoisie de la

capitale. A quelque distance, la Maison équestre, construite en briques,

comme Riddarholmskyrkan, élève au-dessus d’une façade chargée

d’inscriptions latines et flanquée de deux obélisques, son fronton

triangulaire que surmontent trois statues. C’est dans ce bel édifice, à

mine imposante et à proportions monumentales, que siégeait jadis la

noblesse en temps de diète. Une salle du rez-de-chaussée renferme les

portraits de tous les maréchaux, sauf de celui qui était en charge quand

Gustave III fit passer la loi qui désarmait la noblesse au profit de la

royauté. Sa place est restée vide, comme celle du doge Marino Faliero

dans la salle du Grand-Conseil, au palais ducal de Venise. Les armoiries

de toutes les familles nobles de Suède décorent le premier étage, qui

servait de lieu de réunion à la diète. La Maison équestre n’est plus

aujourd’hui qu’un ornement de la cité et un souvenir historique, car

l’ancien mode de représentation nationale par les quatre

ordres--noblesse, clergé, bourgeoisie, paysans--a été remplacé dans ces

derniers temps par deux chambres, de droits égaux et toutes deux élues,

mais dans des conditions de suffrages et de durée différentes.

A la nouvelle diète revient la tâche d’effacer de la législation les

dernières traces de barbarie. La Suède est fière d’avoir la liberté de

la presse, mais la liberté de conscience est un bien plus précieux

encore, et elle ne l’a pas.

Pour la Suède, comme pour d’autres pays, la question religieuse est

identifiée avec la question nationale, et a pris, dans les cœurs, ce

caractère de protestation et de vengeance qui donne à l’idée toute

l’intensité de la passion. Lorsque je visitai l’église Sainte-Catherine,

mon guide suédois ne manqua pas de m’avertir qu’elle était bâtie sur

l’emplacement même où eut lieu le _Bain de sang_, le 7 novembre 1520:

l’histoire a stigmatisé de ce nom le meurtre, à peine juridique, de

quatre-vingt-dix citoyens notables, exécutés par ordre de Christian II,

comme coupables de révolte contre le pape et excommuniés par lui. Sous

prétexte de venger l’Église, dont il se souciait si peu qu’il finit par

embrasser la Réforme lui-même, ce monarque conquérant, qui venait de

rattacher violemment la Suède à l’Union de Calmar, et n’avait pu entrer

dans Stockholm qu’après un siége pénible de quatre mois, voulait frapper

d’un coup terrible les résistances de l’aristocratie. Le catholicisme

porta la peine du crime commis en son nom, et paya, par surcroît, toute

la haine que Christian II sembla prendre à tâche d’accumuler encore sur

sa tête, en prodiguant les massacres pour maintenir l’Union. Aussi quand

le libérateur Gustave Wasa, dont le père avait péri dans le _Bain de

sang_, se leva contre le tyran abhorré de la Suède, les idées

religieuses qu’il avait adoptées se confondirent avec la cause

patriotique qu’il représentait, et en prirent, comme elles leur

prêtèrent, une force nouvelle.

A Dieu ne plaise que nous fassions au catholicisme l’outrage de couvrir

de son nom les hommes violents et les actes cruels qui le compromirent,

et que nous nous croyions, comme certains écrivains assez mal inspirés

pour défendre la vérité aux dépens de la justice, tenus à des

solidarités que réfute l’histoire et que la conscience condamne! Mais si

quelques-uns de ceux qui poussèrent Christian à devenir le bourreau de

la Suède firent tout ce qui dépendait d’eux pour tremper la robe de

l’Église dans le sang versé par leurs mains, que penser de la violence

mêlée d’astuce et de perfidie avec laquelle Gustave Wasa poursuivit sans

relâche, au profit de son ambition et de son intérêt, la destruction de

la vieille foi suédoise! Les prélats, couverts de ridicule et livrés aux

huées de la populace, le clergé proscrit, les couvents rasés ou pillés,

les églises spoliées, tous les biens de l’Église confisqués, les

protestations étouffées tour à tour par le mensonge et par la force,

telles furent les voies que suivit Gustave pour abolir une autorité qui

gênait la sienne et s’arroger un pouvoir sans partage. Dans sa guerre au

catholicisme, il ne respecta même ni le couvent, ni la châsse de sainte

Brigitte, née du sang royal de Suède. L’histoire, en admirant le soldat,

a trop amnistié le souverain. Ce qui est fondé par la force ne peut se

maintenir que par l’intolérance. La législation suédoise a trahi

longtemps le vice originel de l’église nationale par l’esprit

d’injustice et d’arbitraire qu’elle consacrait à sa défense.

Jusqu’en 1860 il était défendu d’embrasser et de professer une autre

religion que celle de l’État, et le luthérianisme avait pour gardien

tout un arsenal de dispositions draconiennes qui ne restaient--l’émotion

de la France catholique l’a dit plusieurs fois assez haut--toujours pas

à l’état de lettre morte. Entre autres oublis qu’on est en droit de

reprocher à la dynastie française de Bernadotte, le plus grave et le

plus triste est de ne s’être même pas assez souvenu de son origine

catholique pour assurer du moins au catholicisme la tolérance de la loi.

Tant que la Suède n’aura pas entièrement purgé son code de cette tache

qui le déshonore, il ne lui sera vraiment pas permis de parler de son

libéralisme.

Depuis 1860, un grand pas a été fait en avant: un dernier reste à faire,

par la levée des prohibitions qui interdisent aux cultes dissidents

l’entrée des fonctions publiques. Il s’accomplira prochainement: le

projet de loi présenté en ce sens à la diète de 1866, adopté presque

unanimement par la seconde Chambre, n’a été repoussé par la première

qu’à une majorité très-faible, et de la discussion qui eut lieu alors,

comme des opinions unanimes que j’ai pu recueillir dans de nombreuses

causeries avec les principaux représentants de la presse, de

l’administration et de la haute bourgeoisie, il résulte que ce débris

honteux des vieilles proscriptions, depuis longtemps battu en brèche et

condamné en principe, ne peut tarder beaucoup à disparaître. Tous les

Suédois éclairés comprennent que leur religion nationale doit désormais

se défendre par elle-même.

V

LE DJURGARDEN.--BELMANN ET LA POÉSIE SUÉDOISE.--LES ENVIRONS DE

STOCKHOLM: ULRIKSDAL, HAGA, CARLBERG, GRIPSHOLM.

Il est peu de capitales qui puissent se vanter d’avoir des environs

aussi charmants que Stockholm. La ceinture de parcs, de forêts, de

villas et de châteaux qui l’entourent, en se mirant dans les flots du

lac et dans ceux de la Baltique, ferait envie à Paris, si Paris la

connaissait.

Le plus célèbre de ces lieux de plaisance, le favori de la population

stockholmoise, c’est le Djurgarden, parc immense mêlé de bois et de

plaines, rempli de restaurants, de guinguettes, de cafés, de théâtres et

de vastes solitudes. Le Djurgarden est un Bois de Boulogne, où l’art

toutefois n’a fait qu’aider légèrement la nature, sans chercher ni à la

vaincre, ni à s’en passer.

On peut s’y rendre par terre ou par eau. La voie de terre traverse un

des plus désagréables quartiers de Stockholm,--le quartier des casernes.

Un aveugle le reconnaîtrait à l’odeur. Mon guide a naturellement saisi

cette occasion de me donner quelques détails sur l’armée suédoise: elle

se compose de troupes enrôlées, où l’on s’engage d’ordinaire pour six

ans, de troupes de conscriptions, qui comprennent tous les jeunes gens

de 20 à 25 ans, soumis, en temps de paix, à des exercices d’une durée

très-restreinte, et de troupes cantonnées (_indelta_) qui sont

enrégimentées pendant toute la durée de leur existence active.

L’_indelta_ est une création de Charles XI. Au lieu de mener la vie de

garnison et de caserne, elle est répartie à la campagne, où chaque

soldat possède quelques arpents de terre et une petite maison; dans

l’intervalle des camps, il se mêle à la population rurale, et comme le

domaine qui lui est alloué ne suffirait point à le faire vivre, il

adopte une industrie et cherche surtout ses moyens d’existence dans les

travaux agricoles. Il en résulte que cette partie de l’armée nationale

profite au développement pacifique du pays. C’est la réalisation

complète d’un type popularisé jadis par Horace Vernet: le soldat

laboureur. Comme le maréchal Bugeaud, chaque homme de l’_indelta_

pourrait prendre pour devise: _Ense et aratro._ On juge de l’élément

solide de résistance qu’offriraient à une guerre d’invasion de pareilles

troupes, composées d’enrôlés volontaires et attachées au sol par des

liens si puissants.

La Suède a subi la fièvre de _militarisation_ qui s’est emparée de tous

les peuples européens. On a combiné je ne sais quel système savant et

compliqué, grâce auquel l’effectif de l’armée peut s’élever, en cas de

péril, et pour la part de la Suède seule, au chiffre invraisemblable de

quatre à cinq cents mille hommes. Il s’est formé aussi, d’un bout à

l’autre du pays, des corps nombreux de volontaires qui s’équipent à

leurs frais, s’assemblent quand ils veulent et s’exercent comme ils le

jugent à propos, sans aucune intervention du gouvernement.

Mon guide était justement volontaire, et il s’étendit avec complaisance

sur les services que pourraient rendre ces corps et sur la parfaite

liberté d’action que personne ne songeait à leur disputer. Il finissait

son explication comme la voiture s’engageait sur le pont qui relie à

Stockholm l’île de Djurgarden et venait s’arrêter pour y acquitter le

péage, à l’arcade décorée d’emblêmes de chasse qui s’élève à l’entrée de

ce vieux Parc-aux-cerfs.

C’est véritablement un endroit délicieux que le Djurgarden. Dans leur

enthousiasme, les habitants de Stockholm prétendent que, pour le bien

connaître, pour en sentir tout le charme, il faut l’avoir parcouru cent

fois, à toutes les heures du jour et de la nuit, dans toutes les saisons

de l’année. Je ne l’ai parcouru qu’une fois, et sous les épais ombrages

de ces grands chênes aux rameaux tordus et crispés, semés de châlets et

de villas italiennes, dans ces sentiers onduleux qui serpentent à

travers le bois, ouvrant à chaque pas des échappées sur les flots, j’ai

compris la tendresse des Stockholmois pour leur promenade.

Le pavillon d’Armenonville de Djurgarden s’appelle Hasselbacken. Cet

établissement modèle s’élève avec majesté sur une petite colline, comme

pour mieux dominer les rivaux impuissants dispersés autour de lui. J’y

ai dîné, et j’aurais bien envie de donner ici le menu et la carte des

vins, afin d’humilier une fois de plus la vanité parisienne. Le café

Anglais n’a point, assurément, une cave supérieure à celle de

Hasselbacken, et les riches commerçants suédois, grands amateurs des

vignes françaises, peuvent boire là du branne-mouton du château-yquem et

du champagne-crémant, tels qu’on en trouverait à peine dans les celliers

royaux.

Comme la plupart des peuples du Nord, les Suédois sont de solides

mangeurs et des buveurs sérieux. Il est pénible de leur tenir tête.

Quand on s’est assis à leurs tables, on s’explique mieux le rôle que

joue chez eux, depuis le temps des scaldes, la poésie bachique, qui

n’est pas seulement à leurs yeux, comme aux nôtres, une œuvre futile et

légère, abandonnée aux _caveaux_ et aux cabarets, mais un genre

national, apprécié surtout aux soirs d’hiver, dans ces réunions

fraternelles où, pour combattre la neige qui tombe et la bise qui

souffle, la chaleur de la coupe s’ajoute à celle du foyer et la chaleur

de la chanson joyeuse à celle de la coupe. Ils traitent la question de

la nourriture avec cet amour de l’aisance et du confortable qu’on

remarque dans leur manière de se loger et de se vêtir. Sauf dans les

pauvres provinces septentrionales, l’ouvrier ne fait jamais moins de

cinq repas par jour, et il va parfois jusqu’à six, sans préjudice des

suppléments qu’on lui sert, pour peu que la besogne soit plus rude que

d’ordinaire. Faute de vin, le peuple abuse de l’eau-de-vie, et le

gouvernement a dû combattre cette fatale passion, source de misère

physique et de dégradation morale, par le remaniement complet de l’impôt

sur la fabrication. L’effet de la nouvelle loi s’est déjà fait sentir,

en amenant, par manière de compensation, un développement considérable

dans la consommation du café. Mais l’eau-de-vie n’en reste pas moins la

base de tout repas national; elle a remplacé l’hydromel des Sagas.

L’établissement de Hasselbacken lui-même, quel que soit le raffinement

de sa civilisation culinaire, reste fidèle à la vieille coutume de

servir à part, avant le dîner, sur des tables où chacun va choisir à sa

guise, ou sur des plateaux que les domestiques promènent parmi les

convives debout, des hors-d’œuvre composés de beurre, de sardines, de

viandes froides, qu’escorte l’inévitable petit verre d’eau-de-vie.

C’est à peu près le seul trait de couleur locale que j’ai recueilli dans

les dîners de Stockholm. Les minces galettes de pain dur et croquant

apparaissent bien aussi sur les tables, mais généralement sans sortir

des plateaux où elles sont empilées. Quant aux autres mets

indigènes,--les coqs de bruyère des forêts du Norrland, les champignons

suédois en coquilles, les filets d’élans à l’_anglaise_, il n’y a rien

là de particulier à Stockholm. La cuisine et les cuisiniers de Paris ont

envahi toute l’Europe, comme ont fait aussi ses romans, ses comédies et

ses comédiens.

En revenant de Hasselbacken, on m’a montré un buste en bronze érigé sur

une éminence, dans l’un des endroits les plus charmants du parc. Je

remarquai que la plupart des promeneurs soulevaient leur chapeau en

passant. C’est l’effigie du poëte Bellmann, l’Anacréon, le Pindare et le

Béranger de la Suède, élevée par souscription, en 1829, au milieu du

Djurgarden, qu’il a si souvent et si bien chanté, et au lieu qu’il

affectionnait le plus. Rien ne peut donner une idée de la popularité

dont jouit Bellmann en Suède. Chaque visage s’épanouit à son nom; il

s’est formé autour de sa vie insouciante et pauvre un cortége de

légendes qui grossit chaque jour; on traite sa gloire comme celle d’un

ami; on n’en parle jamais sans un sourire mêlé d’une sorte

d’attendrissement. C’est qu’il a lui-même dans ses vers la note joyeuse

et la note mélancolique. Poëte de l’amour et du vin, de la taverne et

des gaietés bruyantes, il est aussi, à ses moments, un rêveur et un

philosophe, dont l’éclat de rire se fond tout à coup dans une larme.

Sous les burlesques folies qu’il aime à peindre des couleurs les plus

éclatantes, on sent battre un cœur ému. La guitare de Bellmann a sa

corde d’airain.

Chose étrange et tout à fait originale que ce mélange intime de la

délicatesse, de la grâce, de l’émotion et de la gravité, à la verve la

plus bouffonne et la plus triviale; que tant de mesure sous tant

d’extravagance, tant d’art uni à tant de naturel, et, dans cet essor si

libre et si fougueux, cette faculté de rester maître de soi! Bellmann

est un improvisateur dans toute la force du terme; il ignorait la

composition laborieuse, savante et solitaire. Son génie s’échauffait au

contact de la foule ou de quelques amis, à table, au coin du feu,

parfois au cabaret ou sous les ombrages du Djurgarden, animés par le

bruit des joies populaires. Il chantait alors, en s’accompagnant sur la

guitare, avec une chaleur et une action extraordinaires, les vers qui

jaillissaient de sa veine en flots abondants. La plupart de ses pièces

n’ont été écrites qu’après coup, ou recueillies que par ses auditeurs.

Pour les bien lire, il faut les chanter et les mimer comme lui. Si vous

ajoutez à ces caractères que la poésie de Bellmann est fortement

imprégnée de la couleur locale, que tout y est suédois, ou du moins

_scandinave_, et qu’il prend exclusivement autour de lui ses types, ses

tableaux et ses cadres, vous comprendrez à la fois pourquoi il est si

aimé du peuple, qu’il aimait, et pourquoi aussi il est absolument

intraduisible.

Bellmann s’éteignit comme il avait vécu, en chantant. Sa dernière nuit

fut une longue improvisation, qu’arrêta seul le râle de l’agonie. Son

tombeau fut entouré d’honneurs extraordinaires. L’Académie de Stockholm

lui éleva un monument et lui fit frapper une médaille. Le roi assista à

l’inauguration de son buste, au milieu de la ville entière, et chaque

année, à la date anniversaire de cette inauguration, pendant les beaux

jours de l’été, la foule se presse autour de son image pour célébrer la

fête du poëte en chantant ses vers et ses mélodies.

Comme le Danemark, d’ailleurs, et comme tous les petits peuples qui

vivent concentrés en eux-mêmes et repliés sur les souvenirs de leur

histoire, la Suède professe un véritable culte pour sa littérature

nationale et ses traditions patriotiques. La Suède, on ne l’ignore pas,

tient un des premiers rangs dans la statistique de l’instruction

publique en Europe. Bien que Stockholm ne puisse prétendre à égaler

Copenhague comme ville savante et que le mouvement intellectuel se soit

réfugié surtout dans les universités de Lund et d’Upsal, je n’ai trouvé

presque personne, parmi les journalistes, les avocats, les

fonctionnaires, les commerçants avec lesquels j’étais en rapport, qui ne

fût prêt à me réciter et à me traduire les plus beaux passages des

_Eddas_ et de ces poésies populaires, patrimoine commun de toutes les

nations scandinaves; voire du grand poëte Tegner, de l’élégant et

harmonieux Kellgren, du sombre Lidner, de Stagnelius, de Geiier,

d’Atterbom, de Nicander et de toute cette pléiade de lyriques, légitimes

héritiers des vieux scaldes, aux mains desquels revit et frémit encore

la harpe si longtemps muette. La poésie lyrique est la fleur naturelle

de ce pays du Nord, celle qui domine et qui efface toutes les autres;

elle emprunte généralement à la nature dont elle est le produit un

caractère de mélancolie et de gravité pénétrantes. Elle se glisse

partout: on la retrouve dans l’épopée et dans le drame, souvent même

jusque dans ces romans domestiques, dans ces tableaux de mœurs et ces

récits de la vie familière, empreints d’un si grand charme moral, dont

mademoiselle Frédérika Bremer a laissé les plus aimables modèles.

La dernière journée de notre séjour à Stockholm fut consacrée à

l’exploration de ses alentours. Nous nous embarquâmes, dès l’aube, sur

un petit bateau à vapeur, pour nous rendre à Ulriksdal. On descend

pendant une heure le fleuve, tantôt étroit comme la Seine au pont des

Arts, tantôt s’élargissant tout à coup en bras de mer, qui joint le lac

Mälar à la Baltique. En fermant les yeux, je revois encore, au fond du

tableau, à demi enveloppé dans son voile de brouillard que percent les

flèches d’or du soleil levant, Stockholm, avec ses collines émergeant

des flots et ses dômes planant dans la nue; autour de nous, déployant

les ailes de l’oiseau, ou immobiles comme de sombres forteresses de fer,

la flottille des omnibus aquatiques en mouvement, les navires pavoisés

des étendards de toutes les nations, les sveltes corvettes, les

chaloupes canonnières et le lourd _Monitor_ d’Éricsson, qui a servi de

type à tant d’autres; à droite, une forêt de pins aux lignes abruptes et

aux gorges sauvages; à gauche, l’interminable lisière du Djurgarden

variant à chaque pas ses admirables points de vue, cachant et démasquant

tour à tour, dans chacun de ses replis, de blanches villas, avec leurs

fraîches pelouses et leurs coquets pavillons de bains.

Ulriksdal est une grande maison de plaisance, d’aspect bourgeois, qu’on

pourrait prendre à la rigueur pour celle d’un commerçant enrichi: vrai

logis d’un monarque constitutionnel, qui n’est que le premier citoyen de

son royaume. Tout y sent l’aisance et le confortable; rien n’y dit, au

premier abord, l’illustre origine et les grands souvenirs de ce château

historique, bâti sur le bord du golfe par le maréchal Jacques Pontus de

la Gardie, habité par la reine Christine et par Ulrique Éléonore, puis

tombé de chute en chute au rang d’hospice militaire, avant que le roi

actuel n’eût repris en grâce et tiré de l’oubli ce vieux favori

délaissé. Mais, dès qu’on a dépassé le seuil, la transformation s’opère

à vue d’œil. C’est surtout à Ulriksdal qu’éclatent, dans la richesse et

la variété des collections qui font de chaque salle un musée, les goûts

artistiques de Charles XV. Les appartements de parade, la chambre du

conseil, la salle de chasse, la salle des chevaliers, les tableaux, les

armes, les poteries, les faïences et les émaux, les vitraux peints,

détachés des églises et des cloîtres en ruines, les bronzes, les bahuts,

les porcelaines de vieux sèvres et de vieux Japon, tout y charme le

regard et l’esprit. Un curieux, un amateur de bric-à-brac, passerait des

semaines entières dans chaque pièce et deviendrait fou de désir à manier

ces merveilles. Tout ici a sa physionomie propre et son histoire; il ne

manque à ce château de la Belle au bois dormant que ses hôtes disparus.

Mais le cadre fait revivre les personnages, et en entrant dans la grande

salle de gala, j’ai cru voir un moment le comte de la Gardie et la belle

Ebba Brahe se lever des larges fauteuils, contemporains de la guerre de

Trente ans, pour nous faire les honneurs de la maison.

Il pleuvait à torrents lorsque j’ai visité le parc et le château de

Haga, comme si la nature eût voulu s’associer, par une secrète harmonie,

à l’impression mélancolique de ces lieux, sur lesquels plane encore le

fantôme ensanglanté du monarque énigmatique qui s’appelait Gustave III.

Haga est une création de Gustave, qui avait médité d’en faire le

Versailles de sa royauté absolue. Il aimait à en porter le nom, comme

pour se parer de son rêve et le traîner partout avec lui. Ouvrez les

chroniqueurs du dix-huitième siècle, et vous y lirez jour par jour le

récit du voyage triomphal de M. le comte de Haga à Paris en 1784. On

voit encore les fondations du palais splendide, qu’une rue monumentale,

aboutissant au Norrbro, devait réunir à Stockholm. En attendant, il

avait fait bâtir le modeste pavillon qui subsiste aujourd’hui, et d’où

il partit, le soir du 15 mars 1792, pour aller tomber à l’Opéra sous le

poignard d’Ankaström. Sur ces jardins, dont les serres abritent les plus

belles fleurs de Stockholm et même quelques vignes, qui sont peut-être

les seules de toute la Suède; sur ces massifs ombreux, ces eaux

tranquilles, ces allées qui serpentent à travers les pelouses d’un vert

tendre et doux, il y a un voile de mystère et de tristesse comme sur la

destinée de Gustave lui-même.

Au retour, j’ai vu le château de Carlberg. Ce n’est point un rare

monument d’architecture. Un pavillon central, auquel on monte par un

large perron, flanqué d’avant-corps, et accru, à droite et à gauche, de

deux grands bâtiments dont la physionomie fait songer à une caserne,

voilà tout à peu près. Et cette physionomie n’est point menteuse:

Carlberg est aujourd’hui le Saint-Cyr de la Suède; on y élève dans une

discipline sévère les futurs officiers de l’armée scandinave. Mais cette

école militaire se mire dans le beau canal qui coule à ses pieds entre

deux rives verdoyantes, et son parc est digne d’un palais.

Si l’on veut des monuments plus originaux et plus princiers, il faut

pousser jusqu’à Gripsholm, le palais gothique aux cinq tours, à la fois

forteresse et château, prison et musée, Vincennes et Trianon, sombre

comme une geôle, riant comme un théâtre et comme une salle de bal, tout

rempli d’antithèses violentes à la façon d’un drame de Victor Hugo, et

où l’on entend à chaque pas l’écho lointain des chansons et des rires,

mêlé aux gémissements qui montent du cachot sinistre creusé pendant neuf

années par les pas d’Éric XIV. Il faut pousser surtout jusqu’à

Skokloster, royale résidence élevée des mains du maréchal Wrangel sur

les ruines d’un cloître illustre confisqué par la Réforme, et dont le

quadrilatère imposant, surmonté d’une coupole et flanqué aux angles de

quatre larges tours, apparaît tout à coup sur les bords du lac Mälar,

comme une citadelle féodale et comme une vision des grands siècles de la

Suède.

Mais ce qu’il y a de plus beau dans ces domaines qui font à Stockholm un

cadre si riche et si varié, c’est toujours la nature, cette belle nature

du Nord, dont le charme s’accroît du mystère et se fait d’autant plus

pénétrant qu’il est plus voilé. Pendant bien des mois, l’hiver

l’ensevelit sous son lourd suaire de neige; la bise souffle dans les

branches dépouillées des chênes; les pins se couronnent de givre et les

traîneaux sillonnent en tout sens le Mälar recouvert d’une épaisse

couche de glace. Mais quand le 1er mai ramène l’éveil joyeux de la terre

si longtemps endormie, quand les premières fleurs percent le sol et que

les premières feuilles éclatent dans le bourgeon fécondé, alors c’est

fête partout. Le peuple reprend avec ivresse possession du Djurgarden,

de Haga et de Tivoli; il célèbre par ses chants et ses jeux l’arrivée du

soleil; et tandis qu’il plante aux portes de ses maisons des _mais_

ornés de rubans et de couronnes de fleurs, les étudiants d’Upsal

arborent solennellement, dans une cérémonie accompagnée d’une procession

publique, la casquette blanche qu’ils ne quitteront plus qu’à l’entrée

de l’hiver. Le retour du printemps est la grande fête nationale de la

Suède.

Voyages hors de ma chambre · 第 25 / 42 题