COUP D’ŒIL GÉNÉRAL.--PROMENADE A TRAVERS LA VILLE.

A six heures du soir, on entrait en gare de Stockholm.

Si jamais un de mes lecteurs va à Stockholm, je lui conseille de se

faire conduire, avant même de gagner l’hôtel, au sommet du Mose-Backe,

qui avoisine la gare, et d’où il pourra, d’un coup d’œil, embrasser

l’ensemble et les détails de la ville, admirer la beauté singulière de

sa position et s’en graver la topographie dans la tête.

Stockholm est bâtie sur sept îles et sur deux presqu’îles; elle s’appuie

à gauche sur le lac Mälar, à droite sur la Baltique. Du haut de la

colline, toute la ville apparaît, disséminée sur les rives du golfe par

où le lac se décharge dans la mer, avec ses deux vastes faubourgs, ses

grappes de maisons rouges semées sur les îles, que réunissent entre

elles et que relient à la ville des ponts de bois et de pierre; étagée

çà et là sur les rocs arides et les coteaux verdoyants que la nature a

disposés autour d’elle pour l’harmonie du spectacle et le plaisir des

yeux, et qui se marient à souhait aux pittoresques échancrures du lac;

sillonnée de canaux qui sont des bras de mer, et étalant de tous côtés

ses forêts de sapins et de clochers, de dômes et de mâts. Au milieu du

bras de mer qui la divise en deux parties égales, s’étend une grande

île, le berceau et la cité de Stockholm. Partout, aussi loin que le

regard peut s’étendre--et rien ne vient gêner son essor--partout,

non-seulement autour de la ville, mais sur ses places et entre ses

maisons, des coteaux et des vallons, des golfes et des promontoires, et

pour fond continu au tableau, l’immense nappe aquatique, s’effilant en

mille rameaux ténus, comme pour l’enlacer tout entière d’un inextricable

réseau mobile et vivant, pareil aux veines qui portent le sang jusqu’aux

extrémités du corps humain.

Stockholm semble occuper le centre d’un vaste jardin, mais d’un jardin

_romantique_, dessiné par un architecte-paysagiste imbu de la lecture

des poëtes scandinaves. Ses grands parcs, peuplés de châteaux, de

maisons de plaisance et de cabarets, lui forment une ceinture qui semble

se renouer à travers les flots. Les noires cheminées des bateaux à

vapeur ont l’air de sortir des toits et confondent leur fumée avec celle

des foyers; les navires à trois mâts apparaissent dans ses rues, mêlant

les oriflammes de tous les pays du monde à la voile blanche des

barques-omnibus.

L’hôtel Rydberg, où l’on m’a conduit, est tenu par un Français qui a

conquis tous ses grades dans la cuisine de l’empereur de Russie. Le

touriste le plus difficile et le gourmet le plus blasé peuvent descendre

sans crainte dans ce caravansérail modèle, digne par son apparence

monumentale, par son organisation, par ses prix, par ses caves et par

l’habileté culinaire de son chef, de tous les respects du monde

civilisé. L’hôtel est situé au cœur de la ville, sur la place de

Gustave-Adolphe. Des fenêtres de mon appartement, j’aperçois sous mes

yeux la statue en bronze de ce roi, modelée par le sculpteur français

Larchevêque, qui passa seize ans de sa vie à Stockholm; à droite et à

gauche, deux édifices absolument semblables, dont l’un est le palais du

prince héritier et l’autre le théâtre royal; devant moi, le large pont

du Nord (Norrbro), jeté, pour ainsi dire, au confluent du lac Mälar dans

la Baltique, bordé d’un côté par d’élégants magasins sur une moitié de

son parcours, de l’autre par un terre-plein converti en jardin et en

café; au fond, la masse imposante et majestueuse du château royal.

Je descends seul et me promène d’abord au hasard à travers les rues,

pour prendre une idée ou plutôt une impression générale et sommaire de

la ville. En tournant à gauche, je rencontre à vingt pas l’église de

Jacob (Jakobs Kirkan), où reposent les cendres du grand maréchal Horn,

le bras droit de Gustave-Adolphe, et du poëte-critique Kellgren, dont le

théâtre royal joue encore les opéras. Puis on débouche presque aussitôt

sur la vaste place de Charles XIII, où se dresse, entre quatre lions,

chefs-d’œuvre de Fogelberg, la très-médiocre statue élevée par

Bernadotte à la mémoire de son père adoptif. La place de Charles XIII

est bordée à l’est d’édifices d’une architecture élégante. En suivant

une ruelle qui n’a l’air de mener nulle part, j’arrive à un petit jardin

aux maigres ombrages: c’est le parc de Berzélius, que décore (trop peu)

la statue de l’illustre chimiste.

Je redescends, toujours au hasard, et me trouve, après un demi-quart

d’heure de marche, en face d’un beau monument, qui a tout à fait grand

air. L’inscription du frontispice--_National museum_--m’épargne les

frais d’une conjecture. Nous y reviendrons, mais pour le moment je

n’entre nulle part et ne fais que passer.

A l’extrémité du Musée national s’ouvre un beau pont en fer, par où l’on

pénètre dans l’île de Skeppsholmen. Avec l’appendice qu’elle traîne à sa

remorque, comme une chaloupe à l’arrière d’un vaisseau, cette île est en

quelque sorte la propriété des marins et des canonniers, leur domaine,

leur chose. Là sont les casernes, les citadelles, les magasins, les

arsenaux; là stationne toujours une partie de la flotte suédoise. Mais,

après avoir tourné à distance autour de ces bâtiments d’un attrait

médiocre, je me suis trouvé fort agréablement surpris en voyant le reste

de l’île occupé par une ravissante promenade, toute pleine de verdure et

d’ombrages, qui descend jusqu’au bord de l’eau en sentiers mystérieux et

voilés, faits pour la rêverie solitaire des poëtes ou des amants.

J’allais revenir sur mes pas: le son de la clochette d’appel, suivi d’un

coup de sifflet, m’arrête tout à coup. Le bateau qui parcourt, toutes

les cinq minutes, le trajet de l’île de Skeppsholmen à la ville, va

partir, et je me hâte d’y monter. Le conducteur me réclame trois _œre_,

c’est-à-dire environ cinq centimes, et quelques minutes se sont à peine

écoulées, que je débarque aux environs du Norrbro, au milieu de la

grande station centrale des omnibus et des fiacres aquatiques.

J’ai repris ma promenade de l’autre côté de l’hôtel, et je suis tombé du

premier coup sur la rue Drottninggatan (rue de la Reine), qui est le

boulevard Sébastopol de Stockholm et qui traverse la partie nord de la

ville dans toute sa longueur. Je m’aperçois que j’ai commis un pléonasme

en parlant de _la rue Drottninggatan_, car ces deux dernières syllabes,

qui terminent les noms de presque toutes les voies de Stockholm, veulent

précisément dire _rue_; mais ce pléonasme était nécessaire tant que le

lecteur n’avait point été averti. Déjà suffisamment barbares par

elles-mêmes pour nos oreilles françaises, les désignations des rues de

Stockholm prennent encore, de cette adjonction uniforme, un caractère

plus compliqué. Il faut un effort sérieux pour venir à bout de

déchiffrer les étiquettes en menus caractères anglais qui inscrivent à

chaque coin ces noms interminables, comme il faut une étude constante du

plan de la ville pour se retrouver à travers tant d’îles et tant de

ponts.

La ville est pavée de durs galets, qui font cruellement sentir leurs

angles aux piétons, mais qui fournissent aux pieds des chevaux, dans ces

rues étroites et souvent escarpées, le point d’appui dont ils ont

besoin. Les maisons, en pierres ou en briques, quelquefois en bois

peint, mais seulement aux extrémités des faubourgs, sont garnies de

vastes fenêtres doubles qui leur font un rempart contre les rigueurs de

l’hiver, et au milieu desquelles on a pratiqué une porte étroite. Les

magasins, au lieu de s’ouvrir au dehors et d’étaler sur la voie publique

de luxueuses devantures, forment presque toujours, comme à Copenhague,

des appartements bien clos, où l’on entre par l’allée centrale. Un

détail qui frappe l’étranger, c’est la physionomie des enseignes,

disposées au-dessus des boutiques en saillies perpendiculaires, comme

celles du vieux Paris avant la réforme de La Reynie; elles affectent

pour la plupart, surtout dans les quartiers un peu éloignés du centre,

une forme primitive qui contribue à l’originalité de la ville. La longue

perche y domine. Les épiciers ont la perche emmanchée d’une tête de

loup, pareille à celle dont se servent les ménagères pour enlever les

toiles d’araignée du plafond; les barbiers, la perche emmanchée de deux

rangées de grands plats; les cordonniers et les marchands de nouveautés,

la perche garnie à son extrémité de morceaux de cuirs ou d’étoffes

multicolores. D’autres y pendent des robes, y drapent des châles ou des

mantelets, si bien que les rues semblent, au premier abord, toutes

pavoisées de drapeaux.

Mais c’est en vain qu’on chercherait dans les costumes les mêmes restes

de couleur locale. L’affreux paletot a fait son tour d’Europe et

achèvera bientôt son tour du monde. Les belles Suédoises portent le

chapeau de paille rond et la crinoline. Le touriste désappointé en est

réduit à suivre de l’œil, comme autant de bonnes fortunes, les petites

filles se rendant à l’école, le sac au dos; les femmes des faubourgs

avec leurs longs mouchoirs noués sous le menton et tombant en pointe

sous la nuque; les commissionnaires avec la large plaque de cuivre fixée

à leur bonnet; les paysans debout dans les voitures basses et plates où

ils étalent leurs légumes au marché,--espèces de boutiques ambulantes,

qu’ils rangent côte à côte, sans les dételer. A peine si, de loin en

loin, on rencontre quelque échantillon, généralement bien effacé, de ces

costumes nationaux dont la galerie suédoise de l’Exposition universelle

nous a montré les types les plus curieux: un Dalécarlien, à chapeau

rond, à longue houppelande brune, aux énormes souliers ferrés; une

paysanne des environs de Carlskrona, avec son corsage de velours retenu

sur le sein par des aiguillettes d’argent; un Sudermanien en pourpoint

blanc à revers bleus ou rouges; une jeune fille de Wingaker, coiffée

d’un bonnet en forme de mitre et portant sur sa robe blanche, qui monte

jusqu’au menton, un autre tablier aux teintes vives et tranchées. Quoi

qu’en puissent croire M. Taine et l’école qui professe à sa suite la

théorie de l’influence souveraine des climats, le Nord sur ce point ne

diffère pas du Midi, et il faut croire que le goût des couleurs

éclatantes est un pur instinct de nature, puisqu’on le retrouve partout

chez les gens du peuple, les enfants et les sauvages.

Ce n’est pas dans ses rues, dans ses magasins, dans ses monuments, qu’on

doit chercher la beauté de Stockholm, c’est dans le charme et la variété

de ses points de vue. Si fiers que soient les habitants de leur palais

royal, de leur nouvelle école polytechnique, de la monumentale caserne

d’artillerie signalée par les _Guides_ à l’admiration de messieurs les

militaires, de leurs musées et de leurs églises, Stockholm n’est qu’une

ville de troisième ordre, au-dessous même de Copenhague par son aspect

intérieur, si je puis ainsi dire, bien qu’elle ait une physionomie plus

tranchée. Mais à tout instant, d’un quai ou d’un pont, l’œil est saisi

par un panorama splendide, auquel il ne manque peut-être qu’une lumière

plus brillante et plus chaude pour égaler celui de Constantinople. Sans

cesse le tableau change et le point dominant varie. Le golfe s’élargit,

se contourne, se dérobe, s’évase en lac, semblant, à chaque

transformation, faire jaillir du sein des flots de nouveaux groupes de

maisons étagés en amphithéâtres. Ici, jaillit dans les airs la flèche

noire de l’église des Allemands; là, se dessine sur le ciel le clocher

gothique et découpé à jour de l’église de l’île Équestre; ailleurs

s’arrondit la large coupole qui couronne l’église de l’île Navale,

tandis que le dôme de Sainte-Catherine, les dominant tous du haut de

l’éminence qui lui fait un piédestal, plane majestueusement sur la ville

entière.

Voyages hors de ma chambre · 第 24 / 42 题