En lisant le nom de la Suède en tête de ces pages, le lecteur indulgent
me fera la grâce de ne pas s’attendre à une description complète de ce
vaste pays qui va se perdre jusqu’aux confins de l’océan Glacial, par
69° de latitude nord. Je n’ai point dépassé la région des chemins de
fer, et n’ai vu de la Suède que ce qu’on en peut voir en une excursion
d’une quinzaine de jours, dont le but principal et presque unique était
la visite de Stockholm. Mais du moins, j’ai reçu et remporté de cette
courte visite une impression vive et nette, et, sans vouloir m’élever à
des considérations générales qui déborderaient le cadre de ce simple
récit de voyage, je ne dirai que ce que j’ai vu et observé par moi-même.
I
ENTRÉE EN SUÈDE.--MALMOË ET LA SCANIE.--LUND ET LA LÉGENDE DE SAINT
LAURENT.
Nous nous embarquâmes à Copenhague à neuf heures du matin pour faire
voile vers la Suède. C’était un dimanche; le bateau débordait de
passagers. Une troupe de pauvres musiciens danois était montée avec
nous, et, pendant toute la traversée, resta sur le pont, soufflant dans
ses instruments de cuivre les mélancoliques mélodies du Nord.
La traversée de Copenhague à Malmoë dure moins de deux heures, et
cependant on se trouve en pleine mer durant une heure au moins, sans
rien voir autre chose que l’immobile azur des cieux reflété dans le
mobile azur des flots. Mais peu à peu, sur la ligne où ces deux océans
se rejoignent à l’horizon, monte une apparition confuse. Les côtes de
Suède émergent du milieu des vagues; on voit se dessiner d’abord une
grosse tour carrée, puis un dôme, qui signalent au loin la gare et
l’église de Malmoë. Une demi-heure après, nous débarquons sur une vaste
jetée. Il nous reste, avant le départ du chemin de fer, le temps
nécessaire pour parcourir la ville.
Je me suis promené au hasard à travers cette capitale de la Scanie,
d’une antiquité respectable, mais d’une médiocre étendue. Les maisons
basses, couvertes de tuiles vernies que fait reluire le soleil d’août,
sont illustrées d’arabesques qui se déroulent en frises, d’écrans de
paille, de stores à images ou à bandes bleues. Sur la grande place
s’élève un hôtel de ville du seizième siècle, qui disparaît tout entier
sous une carapace d’échafaudages. C’est là, dans la grande salle qui
porte son nom, que se réunissait jadis l’ordre de Canut, placé si haut
dans l’opinion et dans la loi elle-même que chacun de ses membres valait
six témoins devant les tribunaux. L’ordre de Canut est aujourd’hui une
société de danse. O vicissitudes des choses et décadence de la gloire!
Il ne tiendrait qu’à moi de présenter cette transformation comme un
signe des temps.
Lorsqu’on aura visité encore l’église Saint-Pierre, bâtie en briques
dans le style gothique du quatorzième siècle, et qui mérite l’attention,
sinon l’admiration du voyageur; puis, si l’on veut pousser la conscience
jusqu’au bout, le vieux château, devenu caserne et prison, où fut
enfermé Bothwel, on pourra quitter Malmoë sans retourner la tête.
Malmoë, ruinée par une peste meurtrière, par la décadence de la pêche du
hareng et par le traité de Roëskilde, qui l’enlevait au Danemark,
comptait à peine 200 habitants à la fin du dix-septième siècle. Je lis
dans une grande Géographie illustrée, où l’on s’est borné à réimprimer
Malte-Brun, que sa population dépasse maintenant 7,000 âmes; elle les
dépasse, en effet, puisqu’elle est de plus du triple. Voilà des lecteurs
bien instruits! L’éditeur n’a pas réfléchi que Malte-Brun écrivait dans
les premières années de ce siècle, et qu’en soixante ans, avec
l’impulsion donnée à Malmoë par la création de son port et le mouvement
rapide de la population en Suède, ces 7,000 âmes avaient eu tout le
temps de croître et de se multiplier.
Le train _express_ qui se rend à Stockholm marche avec un flegme tout
septentrional. Il couche en route, comme les pataches de temps
héroïques, et, bien qu’on ait pris au départ son billet pour la capitale
de la Suède, il faut absolument passer la nuit dans la petite ville de
Jonkoping. Les chemins de fer sont encore une nouveauté dans ce pays. Le
trajet de Malmoë à Lund, que nous parcourons tout d’abord, n’a été
inauguré qu’en 1856, et c’était le premier tronçon livré à la
circulation publique. En 1862 seulement, la voie ferrée est parvenue à
Stockholm: il faut pardonner à cet enfant en bas âge un peu de lenteur
et d’hésitation dans sa marche.
C’est quelque chose de charmant que cette première partie du voyage. On
traverse une campagne d’une délicieuse variété d’aspects, d’un caractère
très-pittoresque, sans avoir rien pourtant de cette physionomie sauvage
et grandiose qu’une imagination vive s’attend à trouver dès le premier
pas sur la vieille terre scandinave. Les bois, où domine le sapin; les
canaux, les étangs ou les petits lacs encadrés dans un cercle de
vigoureuse verdure, défilent tour à tour sous nos yeux et se succèdent
comme les tableaux d’un panorama mouvant. Çà et là, sur le bord de la
voie, se dressent des blocs granitiques, pareils à ceux de la forêt de
Fontainebleau. L’œil ne se lasse pas de savourer ce paysage aux
ondulations douces, mystérieux, paisible et recueilli, si je puis ainsi
dire, comme la nature du Nord, et pourtant baigné de teintes lumineuses
et chaudes par un soleil du Midi.
Des signes irrécusables annoncent que cette partie du pays est habitée
par une population industrieuse et active. De nombreuses maisons
apparaissent sur la lisière des forêts, au penchant des collines ou sur
le bord des cours d’eau: toutes sont en bois, d’une propreté presque
coquette, avec la bordure légère qui court le long de leur toiture, et
l’encadrement blanc des portes et des fenêtres éclatant sur le fond brun
des parois. Les stations surtout, bâties uniformément sur le type dont
on a vu à l’Exposition universelle de 1867, dans les quartiers russe et
suédois, des exemplaires un peu enjolivés, forment pour la plupart
autant de jolis chalets, peints en rouge et recouverts de gazon, qui se
marient admirablement au paysage.
Nous sommes en plein cœur de la Scanie, c’est-à-dire de la province la
plus riche et la plus fertile de Suède. L’agriculture y fleurit, et les
produits du sol peuvent rivaliser presque avec ceux de nos provinces
septentrionales. Par ses vastes plaines, ses beaux champs de blé, ses
fermes, ses églises, ses châteaux, la Scanie ressemble fort, avec un
caractère plus vigoureux et accentué, à ces campagnes du Seeland, que
nous avons vues de l’autre côté du Sund. Ce sont bien là les deux faces,
diverses et semblables à la fois, d’une même contrée, disjointe jadis
par un cataclysme de la nature ou par la lente trouée de la mer.
Mais à mesure qu’on monte vers le nord, l’aspect se modifie. Ce pays,
qui se développe en hauteur sur une étendue de 1,550 kilomètres, presque
double de celle de la France, comprend en quelque sorte toutes les
variétés de sol et d’aspect, comme de climat. Déjà, en sortant de la
Scanie pour pénétrer sur le territoire de l’ancienne province de
Smaland, on s’aperçoit d’un changement de paysage, dans la physionomie
des maisons et dans l’aspect même des habitants.
Une demi-heure à peine après notre départ, nous apercevons, sur la
droite, les deux tours carrées qui désignent aux regards la vieille et
célèbre église byzantine de la ville de Lund, aujourd’hui bien déchue de
sa gloire, s’il faut en croire le proverbe qui assure qu’à la naissance
du Christ Lund était déjà une cité florissante. Mais si dégénérée
qu’elle soit, cette toute petite ville se recommande toujours au
voyageur par son église, son académie et le souvenir du grand poëte
Tegner, dont elle se glorifie d’avoir été le berceau.
Comme la cathédrale de Cologne, comme le Dôme d’Aix-la-Chapelle, comme
Notre-Dame de Paris et toutes les vieilles basiliques, l’église de Lund
a sa légende, et celle-là a bien gardé le caractère scandinave sous la
physionomie chrétienne. Un pasteur, qui professe la théologie à
l’Université de Lund me l’a contée de point en point dans le wagon.
Vous saurez donc qu’autrefois le géant Jätten Finn s’en vint trouver le
grand saint Laurent.
«Grand saint Laurent, lui dit-il, je m’offre à te bâtir la plus belle
église du monde, à une seule condition.
--Parle, géant, répondit le saint.
--Quand la cathédrale sera finie, si tu es parvenu à savoir mon nom, tu
ne me devras rien; sinon, comme toute peine mérite salaire, tu me
donneras, à ton choix, le soleil et la lune, ou bien les deux yeux de ta
tête.
--Soit! fit saint Laurent, qui crut avoir son église pour rien.
Je ne sais si ce géant était le diable déguisé, comme il est d’usage
dans les légendes: mon professeur n’a pu m’éclairer sur ce point
délicat. Quoi qu’il en soit, saint Laurent signa un papier au géant,
avec cette confiance imperturbable qui ferait en pareil cas taxer les
saints de présomption s’ils ne comptaient sur le secours de Dieu et s’il
n’était de règle que l’esprit de ruse et de malice soit infailliblement
joué comme un innocent par les clercs qu’il aide à bâtir des
cathédrales.
Les murs s’élevèrent bien vite. Le géant remuait les pierres comme des
grains de sable; saint Laurent venait le regarder avec admiration et
s’applaudissait de son marché, en se disant qu’on viendrait du bout du
monde pour voir une si belle église. De temps à autre, le géant
s’arrêtait et, souriant d’un air narquois, il demandait au saint:
--Eh bien! grand saint Laurent, sais-tu mon nom?
--Pas encore, répondait saint Laurent, qui ne se pressait pas, persuadé
qu’il serait très-facile d’apprendre le nom d’un géant pareil.
Cependant, lorsqu’il vit la rapidité avec laquelle l’église marchait à
son achèvement, il se dit qu’il était temps de se mettre en quête. Il
interrogea d’abord tous les paysans qui passaient, tous les moines et
tous les curieux qui venaient regarder l’église: aucun ne connaissait le
géant. Il interrogea ensuite son patron, puis son ange gardien, puis
tous les anges et tous les saints du paradis: personne n’avait jamais
entendu parler du géant. Alors il prit à saint Laurent une peur terrible
et une tristesse mortelle, et comme il savait bien qu’il ne pourrait pas
donner le soleil et la lune au géant, il pleurait d’avance la perte de
ses deux yeux. Ah! comme saint Laurent se repentait alors d’avoir signé
si vite!
--Eh bien? lui cria de nouveau le géant, qui était en train d’arrondir
la voûte.
--Pas encore, fit saint Laurent d’un ton piteux.
--Je crois qu’il serait temps de préparer la lune et le soleil, reprit
le géant, tandis que le saint homme s’éloignait navré de douleur.
Saint Laurent se promena jusqu’au soir, tout rêveur, à travers la
campagne. Chemin faisant, il questionnait les oiseaux, les ours et les
chevreuils; les oiseaux, les ours et les chevreuils connaissaient le bon
saint, mais ils ne connaissaient pas le géant. Il alla bien loin de la
sorte et se trouva, vers la nuit tombante, dans un pays qu’il n’avait
jamais vu. Comme il pressait le pas pour rentrer, il aperçut une maison,
et devant cette maison il y avait une femme tenant dans ses bras un
enfant qui pleurait:
--Tais-toi, disait la mère à son fils pour le consoler, ton père Jätten
Finn va rentrer, et si tu es sage, il t’apportera le soleil et la lune,
ou les deux yeux de saint Laurent.
Nous n’avons pas besoin de dire avec quelle joie notre saint revint chez
lui. Le géant mettait la première main à la toiture, et dès qu’il le vit
apparaître, il ne manqua pas de lui rappeler sa promesse.
--C’est bien, _Jätten Finn_, répondit saint Laurent, mais attendons que
l’église soit terminée.
A ces mots, le géant poussa un grand cri, et, se précipitant dans les
catacombes de l’église avec sa femme et son fils, il saisit dans ses
bras un pilier pour renverser le monument, comme avait fait Samson chez
les Philistins, mais à l’instant même tous trois furent changés en
pierre par saint Laurent.
Si vous doutez de cette histoire, allez à Lund, descendez dans la
curieuse église souterraine, vaste crypte aux voûtes écrasées et aux
colonnes massives, qui fut un des derniers asiles du catholicisme
expirant en Suède, et vous y verrez les corps pétrifiés du géant, de sa
femme et de son enfant, encore enlacés aux lourds piliers qu’ils
voulaient renverser.