CONCLUSION.

Et maintenant l’heure du départ est venue.

J’emporte un souvenir impérissable de cette bonne, honnête et loyale

nation, qui aime la France, qui reste grande, malgré sa petitesse, par

ses vertus politiques et civiles, sa dignité, son esprit national et la

façon dont elle comprend l’alliance du respect de l’autorité avec le

culte de la liberté. Cette race est, comme la poésie de ses anciens

bardes, simple et forte, chaste et guerrière. Elle unit la réflexion à

la persistance; rien n’est plus étranger à son tempérament que la

mobilité inquiète, les élans superficiels, vagabonds et désordonnés des

races méridionales. Fidèle, jusqu’au sein du progrès, à toutes les

traditions du passé, elle aime d’un égal amour le sol natal et le foyer

domestique, et porte dans le patriotisme ses vertus de famille. Fière et

naïve à la fois, alliant un reste de rudesse scandinave à une bonhomie

affectueuse et cordiale, hospitalière comme aux âges héroïques et

courtoise comme aux temps de la chevalerie, voilant un grand fonds de

tendresse et d’enthousiasme sous l’apparente froideur du Nord, comme la

verdure du sol natal se cache sous la neige pour s’épanouir aux premiers

rayons du soleil printanier, elle a l’instinct des choses nobles, qui

respire en tous ses poëmes, la séve et la fraîcheur à demi-sauvages de

sa nature sans éclat, mais vigoureuse et salubre.

Ce petit pays a eu une histoire illustre et joué un rôle éclatant. Les

Cimbres ont fait trembler Rome, et les Northmans pleurer Charlemagne. Il

a conquis l’Angleterre, tenu tout le Nord sous son sceptre et exercé

l’empire des mers. Il a compté des souverains qui remplirent l’Europe de

leur nom, comme les Canut, les Valdemar, les Marguerite et les Christian

IV. De Saxo le Grammairien à Œhlenschläger, de Holberg à Thorvaldsen et

de Tycho-Brahé à Œrsted, il a produit en tous genres une longue série

d’hommes illustres que pourrait lui envier une nation de premier ordre.

Hélas! les jours de la gloire sont loin, et il est aujourd’hui bien

déchu de sa splendeur passée. Après avoir commandé à tant de millions

d’hommes, le voilà réduit à 1,700,000 habitants. Il a perdu le Holstein

et le Slesvig; il a vendu Saint-Thomas et les Antilles danoises. Mais il

possède encore, avec le Groënland, l’Islande et les Feroë, les terres

les plus _antiques_, les plus mystérieuses, les plus impénétrables du

monde, berceaux de sa langue et de son histoire, premiers anneaux d’une

chaîne rompue qui le rattachent aux origines de sa légende héroïque,

témoins et satellites persistants d’une grandeur évanouie, dont ils

gardent le souvenir. Il n’a cessé de prouver, dans le commencement de ce

siècle, que la séve du génie national n’est pas tarie, et que le sang

généreux des ancêtres n’a point dégénéré dans ses veines.

Mais depuis quelques années, à mesure que s’affaiblit le souvenir du

grand désastre national, la discorde se glisse dans cette petite nation

que le patriotisme avait réunie tout entière en un sentiment commun de

colère et de douleur. Les questions politiques et sociales divisent de

plus en plus les esprits. La Chambre basse (le Folkething), peuplée

presque exclusivement, par le suffrage universel, de petits paysans et

de maîtres d’école, s’est mise en hostilité déclarée avec la Chambre

haute et vise à accaparer le gouvernement. Elle n’a point hésité, dans

sa dernière session, à refuser le vote du budget. La bataille s’est

ardemment engagée entre les partis extrêmes. Les Français, qui aiment le

Danemark, ont recueilli avec tristesse l’écho de ces agitations

stériles. Plus une nation est petite et faible, plus elle a besoin de

concorde: elle ne saurait vivre que par la sagesse et l’union. Le

Danemark a sa crise intérieure, qui pourrait devenir plus redoutable que

celle dont il est sorti, il y a treize ans, en laissant trois de ses

membres sur le champ de bataille. Il avait alors resserré ses tronçons

mutilés autour du drapeau national, pareil au régiment dont la mitraille

ennemie vient d’éclaircir les rangs. Puisse-t-il ne pas oublier cet

exemple qu’il s’est donné à lui-même, et, élevant avec sérénité son âme

au-dessus de sa fortune, se consoler d’une décadence purement matérielle

par ses progrès intellectuels et moraux, préparer l’inévitable, mais

tardive revanche de la justice, par le culte des traditions nationales

et la sage pratique de ses libertés, guérir enfin les blessures de la

guerre par le calme d’une paix bienfaisante et féconde! C’est le vœu

d’un ami qui l’a vu de près dans ses jours de deuil, et qui s’attriste

de ne pouvoir plus suivre, à travers les convulsions de sa fièvre

politique, les progrès de sa convalescence.

Voyages hors de ma chambre · 第 19 / 42 题