Le chemin de fer nous transporta sans désemparer de Paris à Hambourg.
Partis de la gare du Nord, à cinq heures du soir, le lendemain nous
débarquions, un peu avant midi, dans l’ancienne ville libre, qui n’est
plus maintenant qu’une ville prussienne.
La traversée de la Belgique dure une partie de la nuit. Vers deux heures
du matin, on pénètre dans le pays où le _ia_ résonne et où fleurit la
landwehr. Il y a quelques années, le trajet d’une frontière à l’autre de
la Prusse, sur ce point, demandait à peine plus de temps que celui de
Paris à Bougival. Aujourd’hui, il a plus que quintuplé: pendant vingt
heures consécutives, d’Herbestahl à Hambourg, j’ai vu étinceler le
casque pointu. Et ce n’est pas fini à Hambourg. En remontant vers le
nord, d’abord jusqu’à Kiel, puis dans toute l’étendue du Slesvig, le
casque menaçant ne cessera de vous poursuivre longtemps encore comme une
obsession. La Prusse a fait tache d’huile sur la carte, et, dès qu’on
approche du centre de l’Europe, on se heurte partout aux sentinelles
avancées de M. de Bismarck, cet ogre de la diplomatie moderne, qui mange
les petits États et court sus à ses victimes avec les bottes de sept
lieues du conte.
Une heure d’arrêt, dans l’après-midi, m’a permis de jeter sur Hanovre le
coup d’œil du touriste pressé. C’est une belle ville, mais c’est une
ville triste. On dirait qu’elle porte le deuil de son roi. Par ses
monuments d’une sévère élégance, par ses larges rues, où ne passent que
de rares piétons et qui ressemblent aux vastes couloirs d’un cloître
désert, elle offre quelque ressemblance avec Versailles, dont elle a la
mélancolie et la majesté. Le palais royal est vide, mais les casernes
sont pleines, et les soldats prussiens se promènent d’un air martial et
d’un pas conquérant sur les trottoirs solitaires de cette capitale en
disponibilité.
Nous avions compté, en partant, pouvoir aller d’une traite de Paris à
Copenhague. Mais en arrivant à Hambourg, nous apprenons qu’il faut y
attendre jusqu’au lendemain soir le départ du train qui correspond avec
le bateau de Kiel à Korsoër. Si le retard est fâcheux, le repos est le
bienvenu. Après trente heures de chemin de fer, il est doux de se
coucher, même dans un lit germanique, sous des couvertures massives et
carrées qui tombent au moindre mouvement, et entre deux draps pareils à
des serviettes.
J’aurais plaisir à vous décrire Hambourg, qui a toute la physionomie
d’une grande et riche capitale, et dont la partie neuve pourrait
aisément rivaliser avec les boulevards de M. Haussmann, si je ne
craignais de trop m’attarder au seuil du sujet. L’Elbe y ressemble à un
bras de mer. Partout on voit un air d’opulence et de luxe, qui se
retrouve jusque dans les hôtels, et m’inspire des inquiétudes un peu
tardives sur la note à payer. Tout le monde y fait le commerce, et tous
les commerçants qui circulent pour vaquer à leurs affaires ont des
allures de princes en tournée, comme il sied en un lieu où le commerce
est roi. Il n’y a pas ici d’autre monument que la Bourse, mais cette
Bourse est un palais.
Les fenêtres de ma chambre donnent sur le _Binnen Alster_, le plus
gracieux et le plus coquettement encadré des nombreux bassins qui font
de Hambourg, après Amsterdam et La Haye, une des cinq ou six villes
entre lesquelles se partage le nom banal de «Venise du Nord.» Ce bassin
est sillonné de cygnes, de pirogues, de barques bariolées, de petits
bateaux à voiles, d’esquifs bizarres, nuancés des couleurs de
l’arc-en-ciel et surmontés d’oriflammes. Tout autour s’étendent des
lignes de quais superbes, où circule une population tranquillement
agitée. Hambourg a considérablement changé depuis vingt ans. Il a pris
de jour en jour une physionomie plus moderne, plus confortable et plus
_cossue_. A chaque pas qu’on fait, on se sent dans une ville où l’unique
affaire est de gagner et de dépenser de l’argent.
L’ancien Danemark, le Danemark d’avant 1864, commence à un kilomètre de
là, et il ne faut pas dix minutes pour passer de l’extrémité de Hambourg
sur le territoire du duché de Holstein.
Une allée plantée d’arbres, qui traverse le faubourg Saint-Paul, et qui,
au sortir de la ville hanséatique, se change en une belle promenade,
semée de boutiques et pleine de mouvement, monte jusqu’à Altona, que les
Hambourgeois considèrent comme un de leurs faubourgs; mais c’est une
prétention que celle-ci n’accepte en aucune façon. Avec son port libre,
son commerce étendu et ses trente-quatre mille habitants, elle a été
longtemps, après Copenhague, la plus importante et la plus peuplée de
toutes les villes du Danemark, où elle jouissait de priviléges
considérables.
Au sortir de Hambourg, Altona n’offre aucune espèce de caractère et
d’originalité. Incendiée en 1713 par les Suédois, elle a été rebâtie sur
un plan régulier, qui lui a fait perdre la plus grande partie de sa
vieille physionomie pittoresque. Un riche armateur dépensa la moitié de
sa fortune à embellir sa ville natale, suivant les procédés en usage:
c’est à lui qu’on doit la rue de la Palmaille, dont la double rangée de
tilleuls et les belles maisons font le juste orgueil des habitants
d’Altona. Néanmoins, en s’égarant dans quelques ruelles détournées, on y
retrouve encore le type des anciennes maisons de Hambourg, aux frontons
pointus, aux fenêtres contiguës et à fleur de façade.
J’ai erré au hasard pendant deux heures, cherchant, avec une
persévérance assez mal récompensée, les moindres bribes de couleur
locale. Je suis passé devant l’hôtel de ville, le gymnase et
l’observatoire, à côté d’une église en brique et d’une statue de bronze
élevée, sous les arbres d’une promenade, à un général dont j’ai oublié
le nom. Tout à coup je me suis trouvé en face du port; il était presque
vide: Hambourg finira par absorber entièrement à son profit le mouvement
industriel et commercial de cette voisine déchue, dont la fondation
avait excité ses défiances et sa jalousie. Puis, en longeant de
charmants jardins et de coquettes maisons de campagne noyées dans la
verdure, je suis arrivé au petit village d’Ottensen, qui touche aux
portes d’Altona, comme Altona touche aux portes de Hambourg.
Ottensen est un lieu sacré pour la poésie. C’est dans son cimetière,
sous l’ombre d’un tilleul, que repose, entre ses deux femmes, Marguerite
Moeller et Jeanne de Winthen, le chantre de la _Messiade_. Marguerite
Moeller mourut en 1758, quand Klopstock était, depuis sept ans déjà,
l’hôte de Copenhague, qu’il ne devait pas quitter pendant vingt années.
Le poëte, voulant que celle qu’il avait aimée de toute son âme et
chantée si souvent, reposât sous le sol natal, mais encore à portée de
ses yeux et de son cœur, choisit pour sa sépulture ce village frontière.
Il partageait la chère dépouille entre ses deux patries. Brisé de
douleur, mais soutenu par l’espoir chrétien, il fit graver sur le
monument ces mots qu’on y lit encore: «Semence plantée par Dieu, qui
mûrit pour la résurrection», et il marqua près de la tombe la place où
lui-même devait reposer un jour.
Quarante-cinq ans plus tard, Klopstock, qui était revenu se fixer à
Hambourg, aux lieux mêmes où il avait rencontré pour la première fois
celle dont ni la gloire, ni la vieillesse, n’effacèrent jamais le
souvenir en son âme, descendait à son tour au cercueil. Sa mort réveilla
l’enthousiasme un peu refroidi, et l’Allemagne entière envoya des
députations aux funérailles de son poëte. Ce fut le premier jour du
printemps, le 22 mars 1803, dit M. Saint-René Taillandier, sous un ciel
sans nuages, que le cortége sortit de la maison mortuaire. Toutes les
cloches sonnaient à pleines volées. On se rendit de Hambourg à Altona,
et d’Altona au petit village d’Ottensen. Quand le corps fut présenté à
l’église, des chœurs entonnèrent quelques-uns de ses chants religieux,
et le pasteur, prenant l’exemplaire de la _Messiade_ placé sur la bière
au milieu de branches de laurier, y lut à haute voix l’épisode de la
mort de Marie. Au moment où le cercueil disparut sous la terre, des
centaines de voix chantèrent la belle ode du poëte sur la résurrection,
tandis que, selon la coutume danoise, des jeunes gens et des jeunes
filles jetaient à pleines mains les fleurs sur sa tombe.
De Hambourg à Kiel, le chemin de fer qui sert de pont entre l’Elbe et la
Baltique, ne met guère plus de deux heures à accomplir son trajet. Il
traverse un paysage d’une désespérante uniformité et d’une incomparable
platitude. Partout, à perte de vue, des prairies coupées de flaques
d’eau et de petits fossés, qui auraient un faux air de Pays-Bas, si
elles étaient plus grasses. Mais, en approchant de Kiel, on voit se
lever à l’horizon la silhouette de quelques collines, qui se changent
peu à peu en montagnes, comme si elles voulaient élever une barrière
infranchissable entre les débordements de la Baltique et les plaines de
la basse Allemagne.
Kiel, lorsque je l’ai traversé pour la première fois, ne m’apparut, pour
ainsi dire, qu’en rêve, à l’obscure clarté des étoiles pendant le trajet
de la gare au bateau. Mais, au retour, j’y ai passé deux heures en
attendant le départ du train, et il n’en faut pas davantage pour se
faire une idée de la ville.
Il était six heures du matin: l’aube se levait en grelottant, et Kiel,
mal éveillé, entr’ouvrait à peine çà et là une fenêtre, soulevait un
store, poussait la porte d’une boutique, comme un dormeur, qui s’étire
et se frotte les yeux, avant de sauter à bas du lit. Quelques servantes
seulement jasaient déjà aux fontaines, et sur le pavé sonore, au détour
de chaque rue, on entendait retentir le talon de l’éternel soldat
prussien. Puis, en approchant de la ville haute, et à mesure que le
soleil montait à l’horizon, la vieille cité universitaire se dévoilait
peu à peu. L’étudiant matinal, coiffé de sa casquette rouge, se croisait
avec le professeur en lunettes, enseveli dans son ample houppelande
noire. Les magasins s’ouvraient et les commis affairés se montraient sur
le seuil, gourmandant les garçons flegmatiques, ou échangeant un bonjour
guttural avec quelque passant à la longue pipe de porcelaine, au paletot
vert orné de brandebourgs, comme le dolman de nos hussards. Kiel est ce
qu’on appelle une ville bien bâtie: elle a des rues droites et
régulières, assez larges, bordées de belles maisons bourgeoises sans
physionomie pittoresque et sans aucun cachet architectural. Mais de loin
en loin, l’œil se dérobe à la banale monotonie du spectacle par une
échappée soudaine qui lui permet de plonger sur le port, hérissé de mâts
où flottent les drapeaux de tous les pays de l’Europe.
Kiel était jadis une ville savante, qui s’enorgueillissait d’avoir, dans
les chaires de son illustre université, des hommes comme Heiberg, le
romancier et poëte dramatique du Danemark; comme Hauch, à qui ses
poésies lyriques, ses pièces de théâtre, ses récits historiques et
nationaux, ont valu une légitime célébrité. Ce n’est plus aujourd’hui
qu’un port et un arsenal maritime. Les Prussiens ont retourné la vieille
devise romaine, et la toge a cédé le pas aux armes.