--Vous ne répondez pas à la troisième question? reprit l’évêque.
Alors elle soupira:
--Hélas! Monseigneur, je suis obligée de séjourner au milieu de
séculiers et, bon gré, mal gré, je suis mêlée aux affaires du monde et
c’est à mon détriment; je suis salie par cette poussière que répandent
autour d’eux les gens du siècle; aussi n’avançai-je que très péniblement
dans les chemins de Dieu; mon frère Gérard n’est pas, heureusement pour
lui, dans le même cas. Il habite seul avec les anges; aucun être
terrestre ne le dérange et il peut s’adonner en toute liberté aux
spéculations du Ciel; il est donc bien naturel qu’il me dépasse dans la
voie sublime de la vie contemplative et que je ne puisse toujours l’y
suivre.
J’ajouterai encore que si je suis si en retard, si lente à le rejoindre,
c’est par ma faute; j’ai trop pleuré la mort de mon frère Wilhelm et
Dieu m’a fait reculer de bien des pas.
L’évêque, après qu’il eut ainsi vérifié l’exactitude des renseignements
que lui avait fournis l’ermite, bénit Lydwine et se recommanda à ses
prières.
Quand il fut parti, elle causa à ses familiers de Gérard; elle leur
apprit que son embonpoint, dû aux qualités nutritives de la manne, était
tel que des rouleaux de chairs descendaient de son cou et coulaient en
cascades sur son dos; il ne pouvait ni se coucher, ni s’asseoir, et il
était forcé de se tenir constamment agenouillé ou debout dans son arbre;
et lorsqu’il trépassa, en l’an de l’Incarnation 1426, le 2 octobre, elle
fut prévenue de son décès par son ange qui l’emmena avec lui, pour
rendre les derniers devoirs au défunt.
Elle vit ensuite son âme séparée de son corps et portée par de célestes
esprits dans le Paradis; là, ils la baignèrent dans une fontaine dont
l’eau était si pure que l’on en apercevait le fond, à un mille au moins
de profondeur.