XI.

Sa chambre était un hôpital d’âmes toujours plein; l’on y accourait de

tous les points du Brabant et de la Flandre, de l’Allemagne, de

l’Angleterre même; mais si souvent d’inutiles curieux et d’impertinents

personnages la persécutaient de leur présence, combien d’infortunés

infirmes se pressaient autour de sa couche, combien de gens désemparés

par la vie s’agenouillaient à ses pieds!

C’était sans doute là la partie la plus pénible de sa tâche; il fallait

consoler ce pauvre monde, ranimer et tonifier l’âme de tous ces malades

venus pour demander à une plus malade qu’eux un réconfort.

C’était près de cette suppliciée qui étouffait ses plaintes, un chœur de

gémissements entrecoupé parfois par des exclamations d’impatience et par

des cris de colère. Poussés à bout par leurs souffrances, des impotents

s’élevaient contre ce qu’ils appelaient l’injustice de leur destinée,

voulaient connaître pourquoi la main de Dieu s’appesantissait sur eux et

non sur les autres, exigeaient que Lydwine leur expliquât l’effrayant

mystère de la Douleur et les soulageât.

Ceux-là la torturaient, car ils étaient des désespérés qui se pendaient

après elle et ne consentaient pas à lâcher prise. D’aucuns entendaient

qu’elle les guérît et quand elle répondait que cela ne dépendait pas

d’elle mais du Seigneur, ils s’entêtaient à ne pas la croire et lui

reprochaient de manquer de pitié.

Et ce qu’elle en acceptait pourtant des maladies pour les subir à la

place de personnes qui ne lui en savaient souvent aucun gré!

Vous vous tuez pour des gens qui ne le méritent guère, lui répétaient

ses amis; mais elle répliquait:

--Comptez-vous donc pour peu de chose de conserver autant que possible

au Sauveur des âmes que le Démon guette; et d’ailleurs, quel homme a

droit d’être rebuté, alors qu’il n’en est pas un seul pour lequel le

Fils de la Vierge n’ait versé son sang!

Et elle recevait indistinctement tous les malheureux, se bornant à

soupirer, quand ils la quittaient, mécontents: les hommes charnels ne

peuvent comprendre combien la vertu se perfectionne dans l’infirmité,

combien même, la plupart du temps, elle ne naîtrait pas sans elle.

Gerlac et Thomas A Kempis ne nous renseignent que peu ou plutôt pas du

tout sur ces entretiens. Brugman, lui, saisit cette occasion, comme

toutes celles qu’il rencontre du reste, pour placer un prêche et

attribuer à la sainte une série de rengaines que, manifestement, il

invente.

Comment ne point noter, à ce propos, sa rhétorique essoufflée et

l’obscure indigence de son latin! Sous prétexte d’être énergique, il

nous sert sans relâche des expressions imagées telles que «les

coloquintes et les absinthes de la Passion»; sous prétexte d’être

pathétique, il apostrophe à tout bout de champ Lydwine et nous

interpelle; sous prétexte d’exprimer sa tendresse, il use de tous les

diminutifs qu’il peut imaginer. Elle devient, sous sa plume, la petite

servante du Christ, la petite femme, la petite pauvresse, la petite

plante, la petite rose, la petite agnelle, Lydwinula, la petite Lydwine!

Le moindre document exact ferait beaucoup mieux notre affaire que toute

cette afféterie de sentiments; mais de cela, il faut se contenter;

enfin, en l’absence de conversations saisies sur le vif, il semble

cependant possible, étant donné les idées de la sainte, de deviner ce

qu’elle répondait à tant de récriminations, à tant de doléances.

A ces femmes qui, en accusant la cruauté du ciel, pleuraient à chaudes

larmes sur leurs infirmités ou sur les traverses de leur ménage, elle

devait répliquer: lorsque vous êtes en bonne santé ou lorsque votre mari

ou vos enfants ne vous tourmentent point, vous ne pratiquez plus.

Combien de prêtres, assaillis, pendant des mois, à leur confessionnal,

par des troupes de pénitentes consternées, s’en voient, tout à coup, un

beau matin, débarrassés! et point n’est besoin de s’enquérir des causes

de ces désertions; ces femmes s’éloignent du Sacrement, tout simplement

parce que leur sort a changé, parce qu’elles ne sont plus malheureuses;

l’étonnante ingratitude de la nature humaine est telle; dans le bonheur,

Dieu ne compte plus. Si toutes ses brebis étaient et fortunées et

valides, le bercail serait vide; il sied donc que, dans leur intérêt

même, le Berger les ramène et il n’a d’autre moyen, pour les rappeler,

que de leur dépêcher ses terribles chiens de garde, les maladies et les

revers.

A ces hommes qui, navrés du déchet de leur santé ou désolés par des

calamités de toute sorte, s’irritaient, reprochaient au Créateur leur

malechance, elle devait aussi répondre: vous ne revenez à Jésus que

parce que vous êtes maintenant dans l’impuissance de continuer vos

ripailles et de pressurer, sous couvert de commerce, votre prochain.

Vous ne lui apportez que les ruines de vos corps, que les décombres de

vos âmes, que des résidus dont personne ne voudrait. Remerciez-le donc

de ne pas les rejeter; vous vous alarmez de souffrir, mais il convient

au contraire de vous en aduler; plus vous pâtirez ici-bas et moins vous

pâtirez, là-haut; la douleur est une avance d’hoirie sur le Purgatoire;

mettez-vous bien dans la tête que la miséricorde du Sauveur est si

démesurée qu’elle emploie les plus minimes bobos, les plus minuscules

ennuis au paiement des plus inquiétantes de vos dettes; rien, pas même

une migraine n’est perdu; si Dieu ne vous frappait pas, vous

persisteriez à être, jusqu’à l’heure de votre mort, insolvables;

acquittez-vous donc, tandis que vous le pouvez et ne rechignez pas à

endurer cette douleur qui est seule apte à refréner vos instincts de

luxure, à briser votre orgueil, à amollir la dureté de vos cœurs. Le

proverbe «le bonheur rend égoïste» n’est que trop vrai; vous ne

commencez à éprouver de la compassion pour les autres que lorsque vous

en avez, pour vous-même, besoin; le bien-être et la vigueur vous

stérilisent; vous ne produisez des actes vaguement propres que lorsque

vous êtes éclopés ou réduits à l’indigence.

Et elle eût pu ajouter, avec l’une de ses futures héritières, la sœur

Emmerich: «je vois toujours dans chaque maladie un dessein particulier

de Dieu, ou le signe d’une faute personnelle ou d’une faute étrangère

que le malade, qu’il le sache ou non, est obligé d’expier--ou bien

encore une épreuve c’est-à-dire un capital que le Christ lui assigne et

qu’il doit faire valoir par la patience et la résignation à sa volonté

sainte.»

Mais combien, parmi ces visiteurs, qu’il fallait convaincre que le

Seigneur n’agit pas autrement qu’un chirurgien qui ampute les parties

gangrenées et qui torture celui qu’il opère pour le sauver! combien ne

se rebellaient et ne s’épandaient point en des serments d’ivrognes,

promettant d’être sages, s’ils étaient guéris! combien n’en revenaient

pas à leur question oiseuse, à leur enquête obstinée: pourquoi moi et

pas tant d’autres qui sont plus coupables? Et elle devait encore leur

expliquer que, d’abord, ils n’avaient pas à juger les autres et

ignoraient d’ailleurs si plus tard ceux-là ne seraient pas à leur tour

durement traités; ensuite que si Dieu comblait toujours les bons de

biens et les méchants de maux, il n’y aurait plus ni mérites, ni profit

de foi; du moment que la Providence serait visible, la vertu ne serait

plus qu’une affaire d’intérêt et la conversion que le résultat d’une

crainte servile; ce serait la négation même de la vertu, puisqu’elle ne

serait, ni généreuse, ni détachée, ni gratuite; elle deviendrait une

couardise blanchie, une sorte de trafic, une succursale du vice, en un

mot. A d’autres visiteurs, à des gens qui n’étaient plus atteints,

ceux-là, dans leur organisme, dans leurs moyens d’existence et qui

l’abordaient, fous de chagrin, parce qu’ils avaient vu mourir un mari,

un enfant, une mère, un être qu’ils idolâtraient, à des hommes qui,

après les obsèques de leurs femmes, lui confessaient leur hantise de se

jeter dans la Meuse, elle devait, après de consolantes paroles, leur

demander:

--Voyons, affirmeriez-vous que celle que vous pleurez est avec les élus,

dans le Paradis? non, n’est-ce pas; car, sans dénier ses vertus, il est

permis de croire qu’elle subit, selon la règle commune, un stage plus ou

moins long d’attente, qu’elle séjourne, pour une durée que Dieu seul

connaît, dans le Purgatoire.

Ne comprenez-vous pas dès lors que seul, avec vos prières, votre chagrin

peut l’en tirer? ce qu’elle n’a pas eu l’heur de souffrir, elle-même,

pour s’épurer, ici-bas, vous le souffrirez à sa place; vous vous

substituerez à elle et vous achèverez ce qu’elle n’a pu terminer; vous

paierez en douleur sa rançon et plus votre douleur sera vive et plus tôt

sera soldée la dette contractée par la défunte.

Qui vous dit même que Notre Seigneur, touché par votre bonne volonté et

vos suppliques, ne fera pas à votre femme une avance sur votre deuil et

qu’il n’antécédera pas sa délivrance?

Et vous serez alors payé, en retour de vos peines; votre femme se fera

la complice du temps; elle apaisera l’élancement de vos plaies, elle

amortira le regret de son souvenir; elle ne le vous laissera plus qu’à

l’état souriant, qu’à l’état lointain et doux; ne parlez donc pas de

vous suicider, car en dehors de la perte même de votre âme, ce serait la

négation absolue de votre amour; ce serait l’abandon de celle que vous

prétendez aimer, au moment où elle se trouve en péril; vous risqueriez

de replonger dans les bas-fonds du Purgatoire celle qui montait déjà à

sa surface; et quant à vous, vous vous priveriez par ce crime de

l’espérance de jamais la revoir.

Et, simplement, elle devait conclure: admirez la bonté du Créateur qui

fait, en ce cas, souffrir l’un pour affranchir l’autre. Pensez que

l’amour humain qui n’est qu’une parodie du véritable amour exclut Dieu

bien souvent, qu’il est une forme de l’égoïsme à deux, car pour les gens

qui s’aiment vraiment, le reste du monde n’existe pas; et il est

équitable pourtant que cet oubli du Seigneur et que cette indifférence

envers le prochain s’expient!

A d’autres, à des malades, à des incurables surtout qui s’écriaient:

vous avez guéri une telle, ô ma bonne Lydwine, guérissez-moi! elle

répliquait: mais je ne suis rien, mais ce n’est pas moi qui guéris, mais

je ne peux pas!--et elle pleurait de les voir si acharnés et si

tristes.--Elle les suppliait, à son tour, de se résigner, elle

soupirait: rentrez en vous-même et réfléchissez; ne maudissez pas cette

douleur qui vous désespère, car elle est la charrue dont le diligent

Laboureur use pour défoncer les terres de vos âmes et y semer le grain;

dites-vous que, plus tard, les anges engrangeront pour vous dans les

celliers du ciel des moissons qu’ils n’auraient jamais récoltées si le

soc des souffrances n’avait déchiré votre pauvre sol! Les Rogations des

infirmes sont les plus agréables qui soient à Dieu!

La Douleur! à des prêtres, à des hommes plus experts dans les voies du

Seigneur et démâtés, eux aussi pourtant, par la bourrasque, elle devait

rappeler que ces mots Douleur et Amour sont presque des synonymes, que

la cause du mystère de l’Incarnation et du mystère de la Croix est non

seulement l’amour de Jésus pour nous et son désir de nous racheter, mais

aussi l’amour indicible qu’il porte, en sa qualité de Fils, au Père.

Ne pouvant, ainsi qu’un fidèle sujet, lui donner une marque déférente de

cet amour, ne pouvant le glorifier en tant que son supérieur et son

maître, puisqu’il est en tout son égal, il résolut de s’abaisser, en

s’incarnant, si bien que, tout en demeurant son égal par sa nature

divine, il ne l’est plus par sa nature humaine et il lui est dès lors

possible de lui rendre des hommages infinis, de lui témoigner sa

dilection et son respect, par voie d’anéantissement, de souffrances et

de mort.

Si la Douleur n’est pas l’exact synonyme de l’Amour, elle en est, en

tout cas, le moyen et le signe; la seule preuve que l’on puisse

administrer à quelqu’un de son affection, c’est de souffrir lorsqu’il le

faut, à sa place, car les caresses sont faciles et ne démontrent rien;

dès lors, celui qui aime son Dieu doit souhaiter de peiner pour Lui.

Tel devait être le langage de la sainte; elle répétait certainement

aussi aux âmes plus spécialement désignées pour l’œuvre réparatrice des

holocaustes, les leçons qu’elle-même avait apprises de Jan Pot, leur

avouait qu’à ce degré d’altitude, les sensations s’égarent, que la

souffrance se volatilise aux flammes de l’amour, qu’on la convoite,

qu’on l’appelle pour entretenir le bûcher permanent du sacrifice, que

Dieu, à son tour, le modère et l’attise ce bûcher, pour tenir l’âme en

haleine, qu’il alterne les allégresses et les navrements, que les grâces

sont les avant-coureurs des épreuves et que les tribulations ne

précèdent que de bien peu les liesses; et elle certifiait sans doute

encore que pour les amoureux du Sauveur, la souffrance proprement dite

n’existe plus, qu’elle n’est plus, en tout cas, qu’une sorte de

compromis entre deux sensations extrêmes, dont l’une même s’efface, cède

le pas à l’autre, à celle de la jubilation et du ravissement.

Et cette vérité dont elle était le vivant exemple, elle a été et elle

sera exacte dans tous les temps. Il n’est point de saints qui, depuis la

mort de Lydwine, ne la confirment.

Écoutez-les formuler leurs vœux:

Toujours souffrir et mourir, s’écrie sainte Térèse; toujours souffrir et

ne pas mourir, rectifie sainte Madeleine de Pazzi; encore plus,

Seigneur, encore plus! s’exclame saint François Xavier, agonisant de

douleurs sur les rives de la Chine; je souhaite d’être brisée par les

souffrances afin de prouver à Dieu mon amour, déclare une carmélite du

XVIIe siècle, la vénérable Marie de la Trinité; le désir de souffrir est

un vrai supplice, ajoute, de nos jours, une grande servante de Dieu, la

Mère Marie Du Bourg et elle confie familièrement aux filles de son

monastère que si «l’on vendait des douleurs au marché, elle irait vite

en chercher.»

Lydwine pouvait donc assurer que l’antidote certain de la souffrance,

c’était l’amour; mais, répondaient les pauvres gens, je n’aime pas!--Eh!

qu’en savez-vous? répliquait la sainte; est-ce que, la plupart du temps,

cet état de sécheresse, cette torpeur, ce dégoût même de la prière,

issus de la lassitude de vos maux, ne sont pas l’œuvre du Seigneur qui

vous éprouve? Ce n’est pas votre faute à vous, si vous êtes ainsi; ne

vous découragez donc point; priez quand même vous ne comprendriez pas un

mot des oraisons que vous débitez; harassez Jésus, répétez-lui sans

cesse: aidez-moi à vous aimer!--Vous vous désolez de ne pas sentir

encore l’amour s’irruer en vous? Eh! mais, pleurer parce qu’on n’aime

pas, c’est déjà aimer!

Et elle qui parlait de la sorte ne parvenait pas toujours, elle-même, à

se consoler.

Si sainte qu’elle fût, elle n’était pas arrivée au degré de maturité où

Dieu la voulait. Il exigeait d’elle plus qu’il n’eût exigé de toute

autre; sa tâche, dont elle ne mesurait pas l’énormité, nécessitait

l’emploi d’exceptionnelles vertus et d’extraordinaires peines; elle

était entre les mains du Christ un contre-poids qu’il utilisait pour

contrebalancer les crimes de l’Europe et les désordres de l’Église; elle

était une victime réparatrice des vivants et aussi des morts et l’Époux

la pressurait, la décantait, la filtrait jusqu’à sa dernière goutte. Il

la lui fallait résolument dépouillée, sans dépendance d’elle-même,

seule; et des sentiments humains qu’il tolérait chez les autres,

l’irritaient chez elle.

Il avait admis qu’elle déplorât la mort du vieux Pierre, son père,

lorsqu’il trépassa, en un mois de décembre, la veille de la fête de la

Conception de la bienheureuse Vierge. Il amortit la pesanteur de ce

coup, en la prévenant à l’avance et Lydwine avertit à son tour Jan

Walter, en le priant de ne pas aller dire, ce jour-là, la messe à

Ouderschie, comme il en avait l’intention, afin de pouvoir assister le

vieillard à ses derniers moments.

Il consentit encore à ce qu’elle ne fût point victime d’une illusion

diabolique qui l’obsédait, car elle voyait son père, après son décès,

tourmenté par des démons et il lui dépêcha un ange pour l’aviser que le

brave homme était, ainsi qu’il l’avait mérité, dans le Paradis, avec les

Justes; mais il fut moins attentionné, moins patient quand, quelques

années plus tard, en 1423, son frère Wilhelm qu’elle aimait tendrement,

mourut.

Il commença par la récompenser de sa probité et de son désintéressement.

Wilhelm ne laissait en guise d’héritage à ses deux enfants Pétronille et

Baudouin, que des dettes. Il était difficile qu’il en fût autrement

d’ailleurs. Wilhelm avait succédé à son père dans la petite place de

veilleur de nuit de la ville et il devait, avec son modique salaire,

élever ses enfants, soutenir Lydwine et son père; il est également

possible que la mégère qu’il avait épousée--et qui décéda sans doute

avant lui, car les historiens ne nous en parlent plus,--ait été

dépensière et ait réservé pour ses fantaisies le plus gros de son gain.

Toujours est-il que Lydwine vendit les quelques objets de famille que

son frère avait conservés à titre de souvenirs et en remit l’argent dans

une bourse à un sieur Nicolas, son cousin, qui habitait avec elle, en le

priant de désintéresser les créanciers.

Qu’était entre parenthèses ce Nicolas dont nous avons cité, une fois, le

nom, à propos de l’indiscrétion du confesseur de la sainte, caché dans

sa demeure, pour surprendre son ange? nous l’ignorons; nous savons

seulement que Nicolas s’acquitta de la commission et restitua, à son

retour, la bourse vide à Lydwine qui la renversa sur son lit et en tira

huit livres, monnaie du pays; or, cette somme était juste celle qu’elle

y avait serrée, pour solder les dettes.

Elle recommanda à son parent de ne pas ébruiter ce miracle et décida que

cette bourse s’appellerait la bourse de Jésus; et la sainte subvint

dorénavant avec l’argent qu’elle contenait et qui ne s’épuisa plus aux

besoins de ses pauvres; le jour même de sa mort, cette bourse était

encore à moitié pleine.

Mais si Dieu lui fit sentir, à cette occasion, qu’il était content

d’elle et la débarrassa pour l’avenir du souci de chercher les subsides

nécessaires pour alimenter les indigents, il se fâcha et la punit, en la

privant de ses extases habituelles, lorsque, perdant toute mesure, après

le trépas de son frère, elle tomba dans un état de prostration et ne

cessa de pleurer.

Il estima que ces excès de tristesse refoulaient en elle les appas

divins et l’alourdissaient et l’empêchaient de gravir sur le sommet de

la voie mystique les derniers sentiers qui Le séparaient d’elle.

Tous les historiens de Lydwine nous narrent à ce sujet, ce curieux

épisode:

Longtemps avant la disparition de Wilhelm, Gérard, un jeune homme du

diocèse de Cologne, qui ardait du désir de vivre de l’existence des

anciens ermites, la visita pour connaître d’une façon sûre si cette

hantise qu’il ne parvenait pas à dominer, n’était point une folie de son

imagination ou une tentation contre Dieu sommé de le nourrir par miracle

dans une solitude inculte. Lydwine dissipa ses doutes sur sa vocation

d’anachorète et prophétiquement lui dit:

--Les trois premiers jours de votre arrivée dans le désert, vous pâtirez

de la faim, mais ne vous rebutez pas, car le troisième jour, avant le

coucher du soleil, le Seigneur pourvoira à notre nourriture.

Confiant en cette promesse, il partit avec deux compagnons; mais dès

qu’ils eurent abordé les plaines de l’Égypte, ceux-ci, épouvantés par la

mer de sables qui s’étendait à perte de vue devant eux, rebroussèrent

chemin et retournèrent, désabusés, chez eux.

Gérard, plus intrépide, s’enfonça dans les régions isolées du Nil et

découvrit, au centre d’un site aride, un grand arbre dans les branches

duquel était perchée, ainsi qu’un nid, une cellule formée avec des

rameaux et des nattes; et elle était assez élevée pour que les loups et

les autres bêtes sauvages ne pussent l’escalader.

Il s’y installa et, après avoir jeûné, faute d’aliments, pendant deux

jours, il fut, selon la prédiction de la sainte, ravitaillé, le

troisième, par le Créateur qui lui envoya, comme jadis aux Hébreux, des

flocons de manne.

Il vivait, fondu en Dieu, dans cette hutte aérienne et avait atteint les

plus hautes cimes de la contemplation, quand un évêque anglais qui

revenait d’un voyage en Palestine et d’un pèlerinage au mont Sinaï où il

était allé vénérer les reliques de sainte Catherine d’Alexandrie, vierge

et martyre, s’aventura avec ses gens dans ces parages.

Surpris d’apercevoir un arbre isolé dans un paysage dénué de végétation,

il s’approcha et discernant la cabane logée dans les branches il

s’écria:

--Si c’est un serviteur du Christ qui habite ici, je le prie pour

l’amour de Jésus, de me répondre.

A cet appel, au nom de Jésus, un être gras, énorme, vêtu de guenilles et

effroyablement sale, sortit du lacis des nattes.

L’évêque, déconcerté, regardait cette masse qui ressemblait plus à une

colossale bonbonne dont le goulot serait surmonté en guise de bouchon

par une vessie de saindoux qu’à un corps et à un visage d’homme. Il

commençait à être pris de peur quand la boule de cette face s’irradia en

un sourire lumineux d’ange.

--Dites-moi, père abbé, fit le prélat rassuré par ce sourire, depuis

combien de temps demeurez-vous dans cet arbre?

--Depuis dix-sept ans, répondit l’ermite.

--Quel âge aviez-vous lorsque vous avez fui le monde?

--Dix-neuf ans.

--Et, reprit l’Anglais, avec quoi vous sustentez-vous? je ne découvre

pas trace d’herbes et de racines autour de votre laure et cependant

votre obésité est sans égale!

--Celui qui a nourri les enfants d’Israël dans le désert veille à ce que

je ne manque de rien, répliqua Gérard.

L’évêque crut qu’il ne s’agissait que de nutriments tout spirituels et

il lui demanda s’il connaissait une autre créature humaine qui vivait

également sans manger.

--Oui, en Hollande, dans une petite ville appelée Schiedam, une vierge

fort infirme vit depuis des années à jeun; cette vierge s’est élevée à

un si haut point de perfection qu’elle me précède de très loin; nous

conversons cependant, de longue date, ensemble dans la lumière incréée;

une chose m’étonne, pour l’instant; depuis quelques jours, elle ne

s’évade plus de la terre et je ne perçois plus, en extase, sa présence;

et elle n’est pas morte pourtant! Je crois deviner néanmoins, poursuivit

Gérard, après un silence, qu’elle s’afflige plus qu’il ne conviendrait

de la perte de l’un de ses proches, Dieu le permettant ainsi pour

l’humilier; je pense que c’est à cause de l’intempérance de ses larmes

que le Seigneur la prive momentanément de ses grâces; au reste, lorsque

vous retournerez en Europe, si vous passez par les Pays-Bas, allez la

voir et posez-lui, de ma part, ces trois questions:

Depuis combien de temps votre ami Gérard s’est-il retiré dans sa

thébaïde?

Quel âge avait-il lorsqu’il adopta ce genre d’existence?

Pourquoi ne vous rencontre-t-il plus comme autrefois?

Il n’en fallut pas davantage pour déterminer l’évêque à se rendre, avant

de regagner l’Angleterre, en Hollande. A peine débarqué, il courut à

Schiedam et se fit conduire par l’hôtelier du bourg chez Lydwine.

Il lui raconta son entretien avec Gérard et la pria de répondre à ses

trois questions.

Elle se déroba d’abord, disant par humilité: comment puis-je le savoir,

c’est Dieu qui le sait.

Mais le prélat insista, se fâcha presque et elle finit alors par avouer

que Gérard résidait depuis dix-sept ans dans son arbre, que lorsqu’il

avait conçu le projet de vivre de l’existence des pères du désert, il

avait dix-sept ans, mais n’avait pu réaliser son dessein que deux années

après, c’est-à-dire à l’âge de dix-neuf ans.

Sainte Lydwine de Schiedam · 第 15 / 47 题