Sa chambre était un hôpital d’âmes toujours plein; l’on y accourait de
tous les points du Brabant et de la Flandre, de l’Allemagne, de
l’Angleterre même; mais si souvent d’inutiles curieux et d’impertinents
personnages la persécutaient de leur présence, combien d’infortunés
infirmes se pressaient autour de sa couche, combien de gens désemparés
par la vie s’agenouillaient à ses pieds!
C’était sans doute là la partie la plus pénible de sa tâche; il fallait
consoler ce pauvre monde, ranimer et tonifier l’âme de tous ces malades
venus pour demander à une plus malade qu’eux un réconfort.
C’était près de cette suppliciée qui étouffait ses plaintes, un chœur de
gémissements entrecoupé parfois par des exclamations d’impatience et par
des cris de colère. Poussés à bout par leurs souffrances, des impotents
s’élevaient contre ce qu’ils appelaient l’injustice de leur destinée,
voulaient connaître pourquoi la main de Dieu s’appesantissait sur eux et
non sur les autres, exigeaient que Lydwine leur expliquât l’effrayant
mystère de la Douleur et les soulageât.
Ceux-là la torturaient, car ils étaient des désespérés qui se pendaient
après elle et ne consentaient pas à lâcher prise. D’aucuns entendaient
qu’elle les guérît et quand elle répondait que cela ne dépendait pas
d’elle mais du Seigneur, ils s’entêtaient à ne pas la croire et lui
reprochaient de manquer de pitié.
Et ce qu’elle en acceptait pourtant des maladies pour les subir à la
place de personnes qui ne lui en savaient souvent aucun gré!
Vous vous tuez pour des gens qui ne le méritent guère, lui répétaient
ses amis; mais elle répliquait:
--Comptez-vous donc pour peu de chose de conserver autant que possible
au Sauveur des âmes que le Démon guette; et d’ailleurs, quel homme a
droit d’être rebuté, alors qu’il n’en est pas un seul pour lequel le
Fils de la Vierge n’ait versé son sang!
Et elle recevait indistinctement tous les malheureux, se bornant à
soupirer, quand ils la quittaient, mécontents: les hommes charnels ne
peuvent comprendre combien la vertu se perfectionne dans l’infirmité,
combien même, la plupart du temps, elle ne naîtrait pas sans elle.
Gerlac et Thomas A Kempis ne nous renseignent que peu ou plutôt pas du
tout sur ces entretiens. Brugman, lui, saisit cette occasion, comme
toutes celles qu’il rencontre du reste, pour placer un prêche et
attribuer à la sainte une série de rengaines que, manifestement, il
invente.
Comment ne point noter, à ce propos, sa rhétorique essoufflée et
l’obscure indigence de son latin! Sous prétexte d’être énergique, il
nous sert sans relâche des expressions imagées telles que «les
coloquintes et les absinthes de la Passion»; sous prétexte d’être
pathétique, il apostrophe à tout bout de champ Lydwine et nous
interpelle; sous prétexte d’exprimer sa tendresse, il use de tous les
diminutifs qu’il peut imaginer. Elle devient, sous sa plume, la petite
servante du Christ, la petite femme, la petite pauvresse, la petite
plante, la petite rose, la petite agnelle, Lydwinula, la petite Lydwine!
Le moindre document exact ferait beaucoup mieux notre affaire que toute
cette afféterie de sentiments; mais de cela, il faut se contenter;
enfin, en l’absence de conversations saisies sur le vif, il semble
cependant possible, étant donné les idées de la sainte, de deviner ce
qu’elle répondait à tant de récriminations, à tant de doléances.
A ces femmes qui, en accusant la cruauté du ciel, pleuraient à chaudes
larmes sur leurs infirmités ou sur les traverses de leur ménage, elle
devait répliquer: lorsque vous êtes en bonne santé ou lorsque votre mari
ou vos enfants ne vous tourmentent point, vous ne pratiquez plus.
Combien de prêtres, assaillis, pendant des mois, à leur confessionnal,
par des troupes de pénitentes consternées, s’en voient, tout à coup, un
beau matin, débarrassés! et point n’est besoin de s’enquérir des causes
de ces désertions; ces femmes s’éloignent du Sacrement, tout simplement
parce que leur sort a changé, parce qu’elles ne sont plus malheureuses;
l’étonnante ingratitude de la nature humaine est telle; dans le bonheur,
Dieu ne compte plus. Si toutes ses brebis étaient et fortunées et
valides, le bercail serait vide; il sied donc que, dans leur intérêt
même, le Berger les ramène et il n’a d’autre moyen, pour les rappeler,
que de leur dépêcher ses terribles chiens de garde, les maladies et les
revers.
A ces hommes qui, navrés du déchet de leur santé ou désolés par des
calamités de toute sorte, s’irritaient, reprochaient au Créateur leur
malechance, elle devait aussi répondre: vous ne revenez à Jésus que
parce que vous êtes maintenant dans l’impuissance de continuer vos
ripailles et de pressurer, sous couvert de commerce, votre prochain.
Vous ne lui apportez que les ruines de vos corps, que les décombres de
vos âmes, que des résidus dont personne ne voudrait. Remerciez-le donc
de ne pas les rejeter; vous vous alarmez de souffrir, mais il convient
au contraire de vous en aduler; plus vous pâtirez ici-bas et moins vous
pâtirez, là-haut; la douleur est une avance d’hoirie sur le Purgatoire;
mettez-vous bien dans la tête que la miséricorde du Sauveur est si
démesurée qu’elle emploie les plus minimes bobos, les plus minuscules
ennuis au paiement des plus inquiétantes de vos dettes; rien, pas même
une migraine n’est perdu; si Dieu ne vous frappait pas, vous
persisteriez à être, jusqu’à l’heure de votre mort, insolvables;
acquittez-vous donc, tandis que vous le pouvez et ne rechignez pas à
endurer cette douleur qui est seule apte à refréner vos instincts de
luxure, à briser votre orgueil, à amollir la dureté de vos cœurs. Le
proverbe «le bonheur rend égoïste» n’est que trop vrai; vous ne
commencez à éprouver de la compassion pour les autres que lorsque vous
en avez, pour vous-même, besoin; le bien-être et la vigueur vous
stérilisent; vous ne produisez des actes vaguement propres que lorsque
vous êtes éclopés ou réduits à l’indigence.
Et elle eût pu ajouter, avec l’une de ses futures héritières, la sœur
Emmerich: «je vois toujours dans chaque maladie un dessein particulier
de Dieu, ou le signe d’une faute personnelle ou d’une faute étrangère
que le malade, qu’il le sache ou non, est obligé d’expier--ou bien
encore une épreuve c’est-à-dire un capital que le Christ lui assigne et
qu’il doit faire valoir par la patience et la résignation à sa volonté
sainte.»
Mais combien, parmi ces visiteurs, qu’il fallait convaincre que le
Seigneur n’agit pas autrement qu’un chirurgien qui ampute les parties
gangrenées et qui torture celui qu’il opère pour le sauver! combien ne
se rebellaient et ne s’épandaient point en des serments d’ivrognes,
promettant d’être sages, s’ils étaient guéris! combien n’en revenaient
pas à leur question oiseuse, à leur enquête obstinée: pourquoi moi et
pas tant d’autres qui sont plus coupables? Et elle devait encore leur
expliquer que, d’abord, ils n’avaient pas à juger les autres et
ignoraient d’ailleurs si plus tard ceux-là ne seraient pas à leur tour
durement traités; ensuite que si Dieu comblait toujours les bons de
biens et les méchants de maux, il n’y aurait plus ni mérites, ni profit
de foi; du moment que la Providence serait visible, la vertu ne serait
plus qu’une affaire d’intérêt et la conversion que le résultat d’une
crainte servile; ce serait la négation même de la vertu, puisqu’elle ne
serait, ni généreuse, ni détachée, ni gratuite; elle deviendrait une
couardise blanchie, une sorte de trafic, une succursale du vice, en un
mot. A d’autres visiteurs, à des gens qui n’étaient plus atteints,
ceux-là, dans leur organisme, dans leurs moyens d’existence et qui
l’abordaient, fous de chagrin, parce qu’ils avaient vu mourir un mari,
un enfant, une mère, un être qu’ils idolâtraient, à des hommes qui,
après les obsèques de leurs femmes, lui confessaient leur hantise de se
jeter dans la Meuse, elle devait, après de consolantes paroles, leur
demander:
--Voyons, affirmeriez-vous que celle que vous pleurez est avec les élus,
dans le Paradis? non, n’est-ce pas; car, sans dénier ses vertus, il est
permis de croire qu’elle subit, selon la règle commune, un stage plus ou
moins long d’attente, qu’elle séjourne, pour une durée que Dieu seul
connaît, dans le Purgatoire.
Ne comprenez-vous pas dès lors que seul, avec vos prières, votre chagrin
peut l’en tirer? ce qu’elle n’a pas eu l’heur de souffrir, elle-même,
pour s’épurer, ici-bas, vous le souffrirez à sa place; vous vous
substituerez à elle et vous achèverez ce qu’elle n’a pu terminer; vous
paierez en douleur sa rançon et plus votre douleur sera vive et plus tôt
sera soldée la dette contractée par la défunte.
Qui vous dit même que Notre Seigneur, touché par votre bonne volonté et
vos suppliques, ne fera pas à votre femme une avance sur votre deuil et
qu’il n’antécédera pas sa délivrance?
Et vous serez alors payé, en retour de vos peines; votre femme se fera
la complice du temps; elle apaisera l’élancement de vos plaies, elle
amortira le regret de son souvenir; elle ne le vous laissera plus qu’à
l’état souriant, qu’à l’état lointain et doux; ne parlez donc pas de
vous suicider, car en dehors de la perte même de votre âme, ce serait la
négation absolue de votre amour; ce serait l’abandon de celle que vous
prétendez aimer, au moment où elle se trouve en péril; vous risqueriez
de replonger dans les bas-fonds du Purgatoire celle qui montait déjà à
sa surface; et quant à vous, vous vous priveriez par ce crime de
l’espérance de jamais la revoir.
Et, simplement, elle devait conclure: admirez la bonté du Créateur qui
fait, en ce cas, souffrir l’un pour affranchir l’autre. Pensez que
l’amour humain qui n’est qu’une parodie du véritable amour exclut Dieu
bien souvent, qu’il est une forme de l’égoïsme à deux, car pour les gens
qui s’aiment vraiment, le reste du monde n’existe pas; et il est
équitable pourtant que cet oubli du Seigneur et que cette indifférence
envers le prochain s’expient!
A d’autres, à des malades, à des incurables surtout qui s’écriaient:
vous avez guéri une telle, ô ma bonne Lydwine, guérissez-moi! elle
répliquait: mais je ne suis rien, mais ce n’est pas moi qui guéris, mais
je ne peux pas!--et elle pleurait de les voir si acharnés et si
tristes.--Elle les suppliait, à son tour, de se résigner, elle
soupirait: rentrez en vous-même et réfléchissez; ne maudissez pas cette
douleur qui vous désespère, car elle est la charrue dont le diligent
Laboureur use pour défoncer les terres de vos âmes et y semer le grain;
dites-vous que, plus tard, les anges engrangeront pour vous dans les
celliers du ciel des moissons qu’ils n’auraient jamais récoltées si le
soc des souffrances n’avait déchiré votre pauvre sol! Les Rogations des
infirmes sont les plus agréables qui soient à Dieu!
La Douleur! à des prêtres, à des hommes plus experts dans les voies du
Seigneur et démâtés, eux aussi pourtant, par la bourrasque, elle devait
rappeler que ces mots Douleur et Amour sont presque des synonymes, que
la cause du mystère de l’Incarnation et du mystère de la Croix est non
seulement l’amour de Jésus pour nous et son désir de nous racheter, mais
aussi l’amour indicible qu’il porte, en sa qualité de Fils, au Père.
Ne pouvant, ainsi qu’un fidèle sujet, lui donner une marque déférente de
cet amour, ne pouvant le glorifier en tant que son supérieur et son
maître, puisqu’il est en tout son égal, il résolut de s’abaisser, en
s’incarnant, si bien que, tout en demeurant son égal par sa nature
divine, il ne l’est plus par sa nature humaine et il lui est dès lors
possible de lui rendre des hommages infinis, de lui témoigner sa
dilection et son respect, par voie d’anéantissement, de souffrances et
de mort.
Si la Douleur n’est pas l’exact synonyme de l’Amour, elle en est, en
tout cas, le moyen et le signe; la seule preuve que l’on puisse
administrer à quelqu’un de son affection, c’est de souffrir lorsqu’il le
faut, à sa place, car les caresses sont faciles et ne démontrent rien;
dès lors, celui qui aime son Dieu doit souhaiter de peiner pour Lui.
Tel devait être le langage de la sainte; elle répétait certainement
aussi aux âmes plus spécialement désignées pour l’œuvre réparatrice des
holocaustes, les leçons qu’elle-même avait apprises de Jan Pot, leur
avouait qu’à ce degré d’altitude, les sensations s’égarent, que la
souffrance se volatilise aux flammes de l’amour, qu’on la convoite,
qu’on l’appelle pour entretenir le bûcher permanent du sacrifice, que
Dieu, à son tour, le modère et l’attise ce bûcher, pour tenir l’âme en
haleine, qu’il alterne les allégresses et les navrements, que les grâces
sont les avant-coureurs des épreuves et que les tribulations ne
précèdent que de bien peu les liesses; et elle certifiait sans doute
encore que pour les amoureux du Sauveur, la souffrance proprement dite
n’existe plus, qu’elle n’est plus, en tout cas, qu’une sorte de
compromis entre deux sensations extrêmes, dont l’une même s’efface, cède
le pas à l’autre, à celle de la jubilation et du ravissement.
Et cette vérité dont elle était le vivant exemple, elle a été et elle
sera exacte dans tous les temps. Il n’est point de saints qui, depuis la
mort de Lydwine, ne la confirment.
Écoutez-les formuler leurs vœux:
Toujours souffrir et mourir, s’écrie sainte Térèse; toujours souffrir et
ne pas mourir, rectifie sainte Madeleine de Pazzi; encore plus,
Seigneur, encore plus! s’exclame saint François Xavier, agonisant de
douleurs sur les rives de la Chine; je souhaite d’être brisée par les
souffrances afin de prouver à Dieu mon amour, déclare une carmélite du
XVIIe siècle, la vénérable Marie de la Trinité; le désir de souffrir est
un vrai supplice, ajoute, de nos jours, une grande servante de Dieu, la
Mère Marie Du Bourg et elle confie familièrement aux filles de son
monastère que si «l’on vendait des douleurs au marché, elle irait vite
en chercher.»
Lydwine pouvait donc assurer que l’antidote certain de la souffrance,
c’était l’amour; mais, répondaient les pauvres gens, je n’aime pas!--Eh!
qu’en savez-vous? répliquait la sainte; est-ce que, la plupart du temps,
cet état de sécheresse, cette torpeur, ce dégoût même de la prière,
issus de la lassitude de vos maux, ne sont pas l’œuvre du Seigneur qui
vous éprouve? Ce n’est pas votre faute à vous, si vous êtes ainsi; ne
vous découragez donc point; priez quand même vous ne comprendriez pas un
mot des oraisons que vous débitez; harassez Jésus, répétez-lui sans
cesse: aidez-moi à vous aimer!--Vous vous désolez de ne pas sentir
encore l’amour s’irruer en vous? Eh! mais, pleurer parce qu’on n’aime
pas, c’est déjà aimer!
Et elle qui parlait de la sorte ne parvenait pas toujours, elle-même, à
se consoler.
Si sainte qu’elle fût, elle n’était pas arrivée au degré de maturité où
Dieu la voulait. Il exigeait d’elle plus qu’il n’eût exigé de toute
autre; sa tâche, dont elle ne mesurait pas l’énormité, nécessitait
l’emploi d’exceptionnelles vertus et d’extraordinaires peines; elle
était entre les mains du Christ un contre-poids qu’il utilisait pour
contrebalancer les crimes de l’Europe et les désordres de l’Église; elle
était une victime réparatrice des vivants et aussi des morts et l’Époux
la pressurait, la décantait, la filtrait jusqu’à sa dernière goutte. Il
la lui fallait résolument dépouillée, sans dépendance d’elle-même,
seule; et des sentiments humains qu’il tolérait chez les autres,
l’irritaient chez elle.
Il avait admis qu’elle déplorât la mort du vieux Pierre, son père,
lorsqu’il trépassa, en un mois de décembre, la veille de la fête de la
Conception de la bienheureuse Vierge. Il amortit la pesanteur de ce
coup, en la prévenant à l’avance et Lydwine avertit à son tour Jan
Walter, en le priant de ne pas aller dire, ce jour-là, la messe à
Ouderschie, comme il en avait l’intention, afin de pouvoir assister le
vieillard à ses derniers moments.
Il consentit encore à ce qu’elle ne fût point victime d’une illusion
diabolique qui l’obsédait, car elle voyait son père, après son décès,
tourmenté par des démons et il lui dépêcha un ange pour l’aviser que le
brave homme était, ainsi qu’il l’avait mérité, dans le Paradis, avec les
Justes; mais il fut moins attentionné, moins patient quand, quelques
années plus tard, en 1423, son frère Wilhelm qu’elle aimait tendrement,
mourut.
Il commença par la récompenser de sa probité et de son désintéressement.
Wilhelm ne laissait en guise d’héritage à ses deux enfants Pétronille et
Baudouin, que des dettes. Il était difficile qu’il en fût autrement
d’ailleurs. Wilhelm avait succédé à son père dans la petite place de
veilleur de nuit de la ville et il devait, avec son modique salaire,
élever ses enfants, soutenir Lydwine et son père; il est également
possible que la mégère qu’il avait épousée--et qui décéda sans doute
avant lui, car les historiens ne nous en parlent plus,--ait été
dépensière et ait réservé pour ses fantaisies le plus gros de son gain.
Toujours est-il que Lydwine vendit les quelques objets de famille que
son frère avait conservés à titre de souvenirs et en remit l’argent dans
une bourse à un sieur Nicolas, son cousin, qui habitait avec elle, en le
priant de désintéresser les créanciers.
Qu’était entre parenthèses ce Nicolas dont nous avons cité, une fois, le
nom, à propos de l’indiscrétion du confesseur de la sainte, caché dans
sa demeure, pour surprendre son ange? nous l’ignorons; nous savons
seulement que Nicolas s’acquitta de la commission et restitua, à son
retour, la bourse vide à Lydwine qui la renversa sur son lit et en tira
huit livres, monnaie du pays; or, cette somme était juste celle qu’elle
y avait serrée, pour solder les dettes.
Elle recommanda à son parent de ne pas ébruiter ce miracle et décida que
cette bourse s’appellerait la bourse de Jésus; et la sainte subvint
dorénavant avec l’argent qu’elle contenait et qui ne s’épuisa plus aux
besoins de ses pauvres; le jour même de sa mort, cette bourse était
encore à moitié pleine.
Mais si Dieu lui fit sentir, à cette occasion, qu’il était content
d’elle et la débarrassa pour l’avenir du souci de chercher les subsides
nécessaires pour alimenter les indigents, il se fâcha et la punit, en la
privant de ses extases habituelles, lorsque, perdant toute mesure, après
le trépas de son frère, elle tomba dans un état de prostration et ne
cessa de pleurer.
Il estima que ces excès de tristesse refoulaient en elle les appas
divins et l’alourdissaient et l’empêchaient de gravir sur le sommet de
la voie mystique les derniers sentiers qui Le séparaient d’elle.
Tous les historiens de Lydwine nous narrent à ce sujet, ce curieux
épisode:
Longtemps avant la disparition de Wilhelm, Gérard, un jeune homme du
diocèse de Cologne, qui ardait du désir de vivre de l’existence des
anciens ermites, la visita pour connaître d’une façon sûre si cette
hantise qu’il ne parvenait pas à dominer, n’était point une folie de son
imagination ou une tentation contre Dieu sommé de le nourrir par miracle
dans une solitude inculte. Lydwine dissipa ses doutes sur sa vocation
d’anachorète et prophétiquement lui dit:
--Les trois premiers jours de votre arrivée dans le désert, vous pâtirez
de la faim, mais ne vous rebutez pas, car le troisième jour, avant le
coucher du soleil, le Seigneur pourvoira à notre nourriture.
Confiant en cette promesse, il partit avec deux compagnons; mais dès
qu’ils eurent abordé les plaines de l’Égypte, ceux-ci, épouvantés par la
mer de sables qui s’étendait à perte de vue devant eux, rebroussèrent
chemin et retournèrent, désabusés, chez eux.
Gérard, plus intrépide, s’enfonça dans les régions isolées du Nil et
découvrit, au centre d’un site aride, un grand arbre dans les branches
duquel était perchée, ainsi qu’un nid, une cellule formée avec des
rameaux et des nattes; et elle était assez élevée pour que les loups et
les autres bêtes sauvages ne pussent l’escalader.
Il s’y installa et, après avoir jeûné, faute d’aliments, pendant deux
jours, il fut, selon la prédiction de la sainte, ravitaillé, le
troisième, par le Créateur qui lui envoya, comme jadis aux Hébreux, des
flocons de manne.
Il vivait, fondu en Dieu, dans cette hutte aérienne et avait atteint les
plus hautes cimes de la contemplation, quand un évêque anglais qui
revenait d’un voyage en Palestine et d’un pèlerinage au mont Sinaï où il
était allé vénérer les reliques de sainte Catherine d’Alexandrie, vierge
et martyre, s’aventura avec ses gens dans ces parages.
Surpris d’apercevoir un arbre isolé dans un paysage dénué de végétation,
il s’approcha et discernant la cabane logée dans les branches il
s’écria:
--Si c’est un serviteur du Christ qui habite ici, je le prie pour
l’amour de Jésus, de me répondre.
A cet appel, au nom de Jésus, un être gras, énorme, vêtu de guenilles et
effroyablement sale, sortit du lacis des nattes.
L’évêque, déconcerté, regardait cette masse qui ressemblait plus à une
colossale bonbonne dont le goulot serait surmonté en guise de bouchon
par une vessie de saindoux qu’à un corps et à un visage d’homme. Il
commençait à être pris de peur quand la boule de cette face s’irradia en
un sourire lumineux d’ange.
--Dites-moi, père abbé, fit le prélat rassuré par ce sourire, depuis
combien de temps demeurez-vous dans cet arbre?
--Depuis dix-sept ans, répondit l’ermite.
--Quel âge aviez-vous lorsque vous avez fui le monde?
--Dix-neuf ans.
--Et, reprit l’Anglais, avec quoi vous sustentez-vous? je ne découvre
pas trace d’herbes et de racines autour de votre laure et cependant
votre obésité est sans égale!
--Celui qui a nourri les enfants d’Israël dans le désert veille à ce que
je ne manque de rien, répliqua Gérard.
L’évêque crut qu’il ne s’agissait que de nutriments tout spirituels et
il lui demanda s’il connaissait une autre créature humaine qui vivait
également sans manger.
--Oui, en Hollande, dans une petite ville appelée Schiedam, une vierge
fort infirme vit depuis des années à jeun; cette vierge s’est élevée à
un si haut point de perfection qu’elle me précède de très loin; nous
conversons cependant, de longue date, ensemble dans la lumière incréée;
une chose m’étonne, pour l’instant; depuis quelques jours, elle ne
s’évade plus de la terre et je ne perçois plus, en extase, sa présence;
et elle n’est pas morte pourtant! Je crois deviner néanmoins, poursuivit
Gérard, après un silence, qu’elle s’afflige plus qu’il ne conviendrait
de la perte de l’un de ses proches, Dieu le permettant ainsi pour
l’humilier; je pense que c’est à cause de l’intempérance de ses larmes
que le Seigneur la prive momentanément de ses grâces; au reste, lorsque
vous retournerez en Europe, si vous passez par les Pays-Bas, allez la
voir et posez-lui, de ma part, ces trois questions:
Depuis combien de temps votre ami Gérard s’est-il retiré dans sa
thébaïde?
Quel âge avait-il lorsqu’il adopta ce genre d’existence?
Pourquoi ne vous rencontre-t-il plus comme autrefois?
Il n’en fallut pas davantage pour déterminer l’évêque à se rendre, avant
de regagner l’Angleterre, en Hollande. A peine débarqué, il courut à
Schiedam et se fit conduire par l’hôtelier du bourg chez Lydwine.
Il lui raconta son entretien avec Gérard et la pria de répondre à ses
trois questions.
Elle se déroba d’abord, disant par humilité: comment puis-je le savoir,
c’est Dieu qui le sait.
Mais le prélat insista, se fâcha presque et elle finit alors par avouer
que Gérard résidait depuis dix-sept ans dans son arbre, que lorsqu’il
avait conçu le projet de vivre de l’existence des pères du désert, il
avait dix-sept ans, mais n’avait pu réaliser son dessein que deux années
après, c’est-à-dire à l’âge de dix-neuf ans.