Une salle du palais de Léonato.
LÉONATO, ANTONIO, HÉRO, BÉATRICE _et autres_.
LÉONATO.--Le comte Jean n'était-il pas au souper?
ANTONIO.--Je ne l'ai point vu.
BÉATRICE.--Quel air aigre a ce gentilhomme! Je ne puis jamais le voir
sans sentir une heure après des cuissons à l'estomac[7].
[Note 7: _Heart-burn_.]
HÉRO.--Il est d'un tempérament fort mélancolique.
BÉATRICE.--Un homme parfait serait celui qui tiendrait le juste milieu
entre lui et Bénédick. L'un ressemble trop à une statue qui ne dit mot,
l'autre au fils aîné de ma voisine, qui babille sans cesse.
LÉONATO.--Ainsi moitié de la langue du seigneur Bénédick dans la bouche
du comte Jean; et moitié de la mélancolie du comte Jean sur le front du
seigneur Bénédick....
BÉATRICE.--Avec bon pied, bon oeil et de l'argent dans sa bourse, mon
oncle, un homme comme celui-là pourrait gagner telle femme qui soit au
monde, pourvu qu'il sût lui plaire.
LÉONATO.--Vous, ma nièce, vous ne gagnerez jamais un époux, si vous avez
la langue si bien pendue.
ANTONIO.--En effet, elle est trop maligne.
BÉATRICE.--Trop maligne, c'est plus que maligne; car il est dit que
_Dieu envoie à une vache maligne des cornes courtes_[8]; mais à une
vache trop maligne, il n'en envoie point.
[Note 8: _Dat Deus inutili cornua curta bovi_.]
LÉONATO.--Ainsi, parce que vous êtes trop maligne, Dieu ne vous enverra
point de cornes.
BÉATRICE.--Justement, s'il ne m'envoie jamais de mari; et pour obtenir
cette grâce, je le prie à genoux chaque matin et chaque soir. Bon Dieu!
je ne pourrais supporter un mari avec de la barbe au menton; j'aimerais
mieux coucher sur la laine.
LÉONATO.--Vous pourriez tomber sur un mari sans barbe.
BÉATRICE.--Eh! qu'en pourrais-je faire? Le vêtir de mes robes et en
faire ma femme de chambre? Celui qui porte barbe n'est plus un enfant;
et celui qui n'en a point est moins qu'un homme. Or celui qui n'est plus
un enfant n'est pas mon fait, et je ne suis pas le fait de celui qui est
moins qu'un homme. C'est pourquoi je prendrai six sous pour arrhes du
conducteur d'ours, et je conduirai ses singes en enfer[9].
[Note 9: Un vieux proverbe disait: _Les vieilles pucelles conduisent
les singes en enfer_.]
LÉONATO.--Quoi donc? vous iriez donc en enfer?
BÉATRICE.--Non, seulement jusqu'à la porte; et là le diable me viendra
recevoir avec des cornes au front comme un vieux misérable, et me dira:
Allez au ciel, Béatrice, allez au ciel; il n'y a pas ici de place pour
vous autres filles: c'est ainsi que je remets là mes singes et que je
vais trouver saint Pierre pour entrer au ciel; il me montre l'endroit où
se tiennent les célibataires, et je mène avec eux joyeuse vie tout le
long du jour.
ANTONIO.--Très-bien, ma nièce.--(_A Héro_.) j'espère que vous vous
laisserez guider par votre père.
BÉATRICE.--Oui, sans doute, c'est le devoir de ma cousine de faire la
révérence, et de dire: _Mon père, comme il vous plaira_. Mais, cousine,
malgré tout, que le cavalier soit bien tourné; sans quoi, doublez la
révérence et dites: _Mon père, comme il vous plaira_.
LÉONATO.--J'espère bien un jour vous voir aussi pourvue d'un mari, ma
nièce.
BÉATRICE.--Non pas avant que la Providence fasse les maris d'une autre
pâte que la terre. N'y a-t-il pas de quoi désespérer une femme de se
voir régentée par un morceau de vaillante poussière, d'être obligée de
rendre compte de sa vie à une motte de marne bourrue? Non, mon oncle,
je n'en veux point. Les fils d'Adam sont mes frères, et sincèrement je
tiens pour péché de me marier dans ma famille.
LÉONATO.--Ma fille, souvenez-vous de ce que je vous ai dit. Si le prince
vous fait quelques instances de ce genre, vous savez votre réponse.
BÉATRICE.--Si l'on ne vous fait pas la cour à propos, cousine, la faute
en sera dans la musique. Si le prince devient trop importun, dites-lui
qu'on doit suivre en tout une mesure, dansez-lui votre réponse. Écoutez
bien, Héro, la triple affaire de courtiser, d'épouser et de se repentir
est une gigue écossaise, un menuet et une sarabande. Les premières
propositions sont ardentes et précipitées comme la gigue écossaise, et
tout aussi bizarres. Ensuite, l'hymen grave et convenable est comme un
vieux menuet plein de décorum. Après suit le repentir qui, de ses deux
jambes écloppées, tombe de plus en plus dans la sarabande jusqu'à ce
qu'il descende dans le tombeau.
LÉONATO.--Ma nièce, vous voyez les choses d'un trop mauvais côté.
BÉATRICE.--J'ai de bons yeux, mon oncle, je peux voir une église en
plein midi.
LÉONATO.--Voici les masques.--(_A Antonio_.) Allons, mon frère, faites
placer.
(Entrent don Pèdre, Claudio, Bénédick, Balthazar, don Juan, Borachio,
Marguerite, Ursule, et une foule d'autres masques.)
DON PÈDRE, _abordant Héro_.--Daignerez-vous, madame, vous promener avec
un ami[10]?
[Note 10: _Friend_, un ami; nous disons encore _un bon ami_, dans le
même sens.]
HÉRO.--Pourvu que vous vous promeniez lentement, que vous me regardiez
avec douceur, et que vous ne disiez rien, je suis à vous pour la
promenade; et surtout si je sors pour me promener.
DON PÈDRE.--Avec moi pour votre compagnie?
HÉRO.--Je pourrai vous le dire quand cela me plaira.
DON PÈDRE.--Et quand vous plaira-il de me le dire?
HÉRO.--Lorsque vos traits me plairont. Mais Dieu nous préserve que le
luth ressemble à l'étui.
DON PÈDRE.--Mon masque est le toit de Philémon; Jupiter est dans la
maison.
HÉRO.--En ce cas, pourquoi votre masque n'est-il pas en chaume?
DON PÈDRE.--Parlez bas, si vous parlez d'amour.
(Héro et don Pèdre s'éloignent.)
BÉNÉDICK[11]. Eh bien! je voudrais vous plaire!
[Note 11: Tout ce dialogue de Marguerite avec Bénédick est attribué,
par d'autres, à Balthazar.]
MARGUERITE.--Je ne vous le souhaite pas pour l'amour de vous-même. J'ai
mille défauts.
BÉNÉDICK.--Nommez-en un.
MARGUERITE.--Je dis tout haut mes prières.
BÉNÉDICK.--Vous m'en plaisez davantage. L'auditoire peut répondre _ainsi
soit-il_.
MARGUERITE.--Veuille le ciel me joindre à un bon danseur!
BÉNÉDICK. Ainsi soit-il!
MARGUERITE.--Et Dieu veuille l'ôter de ma vue quand la danse sera finie!
Répondez, sacristain.
BÉNÉDICK.--Tout est dit; le sacristain a sa réponse.
URSULE.--Je vous connais du reste; vous êtes le seigneur Antonio.
ANTONIO.--En un mot, non.
URSULE.--Je vous reconnais au balancement de votre tête!
ANTONIO.--A dire la vérité, je le contrefais un peu.
URSULE.--Il n'est pas possible de le contrefaire si bien, à moins d'être
lui; et voilà sa main sèche[12] d'un bout à l'autre. Vous êtes Antonio,
vous êtes Antonio.
[Note 12: Comme signe d'un tempérament froid. Nous disons encore:
_Vous avez les mains fraîches, vous devez être fidèle_.]
ANTONIO.--En un mot, non.
URSULE.--Bon, bon; croyez-vous que je ne vous reconnaisse pas à votre
esprit? Le mérite se peut-il cacher? Allons, chut! vous êtes Antonio;
les grâces se trahissent toujours; et voilà tout.
BÉATRICE.--Vous ne voulez pas me dire qui vous a dit cela?
BÉNÉDICK.--Non; vous me pardonnerez ma discrétion.
BÉATRICE.--Ni me dire qui vous êtes?
BÉNÉDICK.--Pas pour le moment.
BÉATRICE.--On a donc prétendu que j'étais dédaigneuse, et que je puisais
mon esprit dans les _Cent joyeux contes_[13]. Allons, c'est le seigneur
Bénédick qui a dit cela.
[Note 13: _The hundred merry tales_, collection populaire d'anecdotes
licencieuses et de facéties sans finesse, publiée par John Rastell, au
commencement du XVIe siècle, et réimprimée, il y a quelques années, par
M. Singer, sous le titre: _Shakspeare's Jest Book_.]
BÉNÉDICK. Qui est-ce?
BÉATRICE.--Oh! je suis sûr que vous le connaissez bien.
BÉNÉDICK.--Pas du tout, croyez-moi.
BÉATRICE.--Comment, il ne vous a jamais fait rire?
BÉNÉDICK.--De grâce, qui est-ce?
BÉATRICE.--C'est le bouffon du prince, un fou insipide. Tout son talent
consiste à débiter d'absurdes médisances. Il n'y a que des libertins qui
puissent se plaire en sa compagnie; et encore ce n'est pas son esprit
qui le leur rend agréable, mais bien sa méchanceté; il plaît aux hommes
et les met en colère. On rit de lui, et on le bâtonne. Je suis sûre
qu'il est dans le bal. Oh! je voudrais bien qu'il fût venu m'agacer.
BÉNÉDICK.--Dès que je connaîtrai ce cavalier, je lui dirai ce que vous
dites.
BÉATRICE.--Oui, oui; j'en serai quitte pour un ou deux traits malicieux;
et encore si par hasard ils ne sont pas remarqués ou s'ils ne font
pas rire, le voilà frappé de mélancolie. Et c'est une aile de perdrix
d'économisée, car l'insensé ne soupe pas ce soir-là.--(_On entend de la
musique dans l'intérieur_). Il faut suivre ceux qui conduisent.
BÉNÉDICK.--Dans toutes les choses bonnes à suivre.
BÉATRICE.--D'accord. Si l'on me conduit vers quelque mauvais pas, je les
quitte au premier détour.
(Danse. Tous sortent ensuite excepté don Juan, Borachio et Claudio.)
DON JUAN.--Sûrement mon frère est amoureux d'Héro; je l'ai vu tirant le
père à l'écart pour lui en faire l'ouverture. Les dames la suivent, et
il ne reste qu'un seul masque.
BORACHIO.--Et ce masque est Claudio, je le reconnais à sa démarche.
DON JUAN.--Seriez-vous le seigneur Bénédick?
CLAUDIO.--Vous ne vous trompez point, c'est moi.
DON JUAN.--Seigneur, vous êtes fort avancé dans les bonnes grâces de mon
frère; il est épris de Héro. Je vous prie de le dissuader de cette idée.
Héro n'est point d'une naissance égale à la sienne. Vous pouvez jouer en
ceci le rôle d'un honnête homme.
CLAUDIO.--Comment savez-vous qu'il l'aime?
DON JUAN.--Je l'ai entendu lui jurer son amour.
BORACHIO.--Et moi aussi; il lui jurait de l'épouser cette nuit.
DON JUAN, _bas à Borachio_.--Viens; allons au banquet.
(Don Juan et Borachio se retirent.)
CLAUDIO _seul_.--Je réponds ainsi sous le nom de Bénédick; mais c'est
de l'oreille de Claudio que j'entends ces fatales nouvelles! Rien n'est
plus certain. Le prince fait la cour pour son propre compte. Dans toutes
les affaires humaines, l'amitié se montre fidèle, hormis dans les
affaires d'amour; que tous les coeurs amoureux se servent de leur propre
langue; que l'oeil négocie seul pour lui-même, et ne se fie à aucun
agent. La beauté est une enchanteresse, et la bonne foi qui s'expose
à ses charmes se dissout en sang[14]. C'est une vérité dont la preuve
s'offre à toute heure, et dont je ne me défiais pas! Adieu donc, Héro.
[Note 14: Allusion aux figures de cire des sorcières. Une ancienne
superstition leur attribuait aussi le pouvoir de changer l'eau et le vin
en sang.]
(Rentre Bénédick.)
BÉNÉDICK.--Le comte Claudio?
CLAUDIO.--Oui, lui-même.
BÉNÉDICK, _ôtant son masque_.--Voulez-vous me suivre? marchons.
CLAUDIO.--Où?
BÉNÉDICK.--Au pied du premier saule, comte, pour vos affaires. Comment
voulez-vous porter la guirlande que nous tresserons? A votre cou
comme la chaîne d'un usurier[15], ou sous le bras comme l'écharpe d'un
capitaine? Il faut la porter de façon ou d'autre, car le prince s'est
emparé de votre Héro.
[Note 15: Parure des citoyens opulents du temps de Shakspeare.]
CLAUDIO.--Je lui souhaite beaucoup de bonheur avec elle.
BÉNÉDICK.--Vraiment vous parlez comme un honnête marchand de bétail;
voilà comme ils vendent leurs boeufs.--Mais auriez-vous cru que le
prince vous eût traité de cette manière?
CLAUDIO.--De grâce, laissez-moi.
BÉNÉDICK.--Oh! voilà que vous frappez comme un aveugle. C'est l'enfant
qui vous a dérobé votre viande, et vous battez la borne[16].
[Note 16: Allusion à l'aveugle de Lazarille de Tormes.]
CLAUDIO.--Puisqu'il ne vous plaît pas de me laisser, je vous laisse,
moi.
(Il sort.)
BÉNÉDICK.--Hélas! pauvre oiseau blessé, il va se glisser dans quelque
haie. Mais... que Béatrice me connaisse si bien... et pourtant me
connaisse si mal! Le bouffon du prince! Ah! il se pourrait bien qu'on
me donnât ce titre, parce que je suis jovial.--Non, je suis sujet à me
faire injure à moi-même; je ne passe point pour cela. C'est l'esprit
méchant, envieux de Béatrice, qui se dit le monde, et me peint sous ces
couleurs. Fort bien, je me vengerai de mon mieux.
(Entrent don Pèdre, Héro et Léonato.)
DON PÈDRE.--Ah! signor, où trouverai-je le comte? L'avez-vous vu.
BÉNÉDICK.--Ma foi, seigneur, je viens de jouer le rôle de dame Renommée.
J'ai trouvé ici le comte, aussi mélancolique qu'une cabane dans une
garenne[17]. Je lui dis, et je crois avoir dit vrai, que Votre Altesse
avait conquis les bonnes grâces de cette jeune dame. Puis je lui offre
de l'accompagner jusqu'à un saule, soit pour lui tresser une guirlande,
comme à un amant délaissé, ou pour lui fournir un faisceau de verges,
comme à un homme qui mériterait d'être fouetté.
[Note 17: «Ce qui reste de la fille de Sion est comme une cabane dans
un vignoble, comme une loge nocturne dans un jardin de concombres.»
(_Isaïe_, chap. 1.)]
DON PÈDRE.--D'être fouetté! Et quelle est sa faute?
BÉNÉDICK.--La sottise d'un écolier qui, dans sa joie d'avoir trouvé un
nid d'oiseau, le montre à son camarade, et celui-ci le vole.
DON PÈDRE.--Traiterez-vous de faute une marque de confiance? La faute
est au voleur.
BÉNÉDICK.--Et cependant il n'eût pas été mal à propos qu'on eut préparé
et les verges et la guirlande. Le comte aurait pu porter la guirlande,
et il aurait pu donner les verges à Votre Altesse qui, à ce que je
crois, lui a volé son nid d'oiseaux.
DON PÈDRE.--Je ne veux que leur apprendre à chanter, et les rendre
ensuite à leur légitime maître.
BÉNÉDICK.--Si leur chant s'accorde avec votre langage, vous parlez en
honnête homme.
DON PÈDRE.--La signora Béatrice vous prépare une querelle. Le cavalier
qui dansait avec elle lui a dit que vous lui faisiez beaucoup de tort.
BÉNÉDICK.--Oh! elle m'a maltraité à faire perdre patience à un bloc! Un
chêne, n'ayant plus qu'une feuille verte, lui aurait répondu. Mon masque
même commençait à prendre vie et à la quereller. Elle m'a dit, sans se
douter qu'elle me parlait à moi-même, que j'étais le bouffon du prince,
et que j'étais plus insipide qu'un grand dégel. Entassant sarcasmes sur
sarcasmes, avec une habileté inconcevable, elle m'en a tant dit que je
suis resté comme un homme en butte aux traits de toute une armée qui
tire sur lui. Ses propos sont des poignards; chaque mot vous tue. Si son
souffle était aussi terrible que ses expressions, il n'y aurait auprès
d'elle personne en vie, elle lancerait la mort jusqu'au pôle.--Eût-elle
tous les biens dont Adam fut le maître, avant qu'il eût transgressé, je
ne voudrais pas d'elle pour mon épouse. Elle eût fait tourner la broche
à Hercule, et aurait fendu sa massue pour entretenir le feu. Allons, ne
me parlez pas d'elle, c'est l'infernale Àté[18] bien habillée. Plût à
Dieu que quelque clerc daignât la conjurer! car, tant qu'elle sera sur
cette terre, on pourrait vivre en enfer aussi tranquillement que dans un
sanctuaire; et les gens pèchent exprès afin d'y arriver plus tôt, tant
la peine, le trouble et l'horreur la suivent partout.
[Note 18: Déesse de la vengeance ou de la discorde.]
(Rentrent Claudio et Béatrice.)
DON PÈDRE.--Regardez, la voici qui vient.
BÉNÉDICK.--Voulez-vous m'envoyer au bout du monde pour votre service?
Je vais à l'instant aux antipodes sous le plus léger prétexte que vous
puissiez inventer. Je cours vous chercher un cure-dent aux dernières
limites de l'Asie, prendre la mesure du pied du Prêtre-Jean[19], vous
chercher un poil de la barbe du grand Cham, négocier quelque ambassade
chez les Pygmées, plutôt que de soutenir un entretien de trois paroles
avec cette harpie. N'avez-vous aucun emploi à me confier?
[Note 19: Souverain de l'Abyssinie, ou de la Haute-Asie.]
DON PÈDRE.--Nul autre que de tenir à votre bonne compagnie.
BÉNÉDICK.--O Dieu! seigneur, vous avez céans un mets qui n'est pas de
mon goût; je ne puis souffrir madame _Caquet_.
(Il sort.)
DON PÈDRE.--Je vous apprends, madame, que vous avez perdu le coeur du
seigneur Bénédick.
BÉATRICE.--Il est vrai, prince, qu'il me l'a prêté jadis un moment, et
je lui en donnai l'intérêt, un coeur double pour un coeur simple. Il m'a
regagné son coeur avec des dés pipés. Ainsi Votre Altesse fait bien de
dire que je l'ai perdu.
DON PÈDRE.--Vous l'avez mis par terre, madame, vous l'avez mis par
terre.
BÉATRICE.--Je serais bien fâchée qu'il prît un jour sa revanche sur moi,
seigneur; je craindrais trop d'être la mère de quelques imbéciles.--J'ai
amené le comte Claudio que j'ai envoyé chercher.
DON PÈDRE.--Eh bien! qu'avez-vous, comte? Pourquoi êtes-vous triste?
CLAUDIO.--Seigneur, je ne suis point triste.
DON PÈDRE.--Qu'êtes-vous donc? malade?
CLAUDIO.--Ni malade, seigneur.
BÉATRICE.--Le comte n'est ni triste ni malade, ni bien portant ni
gai.--Mais vous êtes poli, comte, poli comme une orange, et un peu de la
même teinte jalouse.
DON PÈDRE.--Sérieusement, madame, je crois votre blason fidèle; et
cependant si Claudio est ainsi, je lui jure que ses soupçons sont
injustes.--Voilà, Claudio, j'ai fait la cour en votre nom; et la belle
Héro s'est rendue. Je viens de sonder son père; il donne son agrément.
Indiquez le jour du mariage, et que Dieu vous rende heureux.
LÉONATO.--Comte, recevez ma fille de ma main, et avec elle ma fortune.
Son Altesse a fait le mariage, et que tous y applaudissent.
BÉATRICE.--Parlez, comte, c'est votre tour.
CLAUDIO.--Le silence est l'interprète le plus éloquent de la joie. Je
ne serais que faiblement heureux si je pouvais dire combien je le
suis.--(_A Héro_.) Si vous êtes à moi, madame, je suis à vous; je me
donne en échange de vous, et suis passionnément heureux de ce marché.
BÉATRICE.--Parlez, ma cousine; ou si vous ne pouvez pas, fermez lui la
bouche par un baiser, et ne le laissez pas parler non plus.
DON PÈDRE.--En vérité, mademoiselle, vous avez le coeur gai.
BÉATRICE.--Oui, monseigneur, je l'en remercie; le pauvre diable se tient
toujours contre le vent du souci.--Ma cousine lui dit à l'oreille qu'il
habite dans son coeur.
CLAUDIO.--Et c'est en effet ce qu'elle me dit, ma cousine.
BÉATRICE.--Bon Dieu! voilà donc encore une alliance!--C'est ainsi
que chacun entre dans le monde; il n'y a que moi qui sois brûlée du
soleil[20]. Il faut que j'aille m'asseoir dans un coin, pour crier:
_Holà! un mari!_
[Note 20: J'ai perdu ma beauté, les maris seront rares.]
DON PÈDRE.--Béatrice, je veux vous en procurer un.
BÉATRICE.--J'aimerais mieux en avoir un de la main de votre père. Votre
Altesse n'aurait-elle point un frère qui lui ressemble? Votre père
faisait d'excellents maris... si une pauvre fille pouvait atteindre
jusqu'à eux.
DON PÈDRE.--Voudriez-vous de moi, madame?
BÉATRICE.--Non, monseigneur, à moins d'en avoir un second pour les jours
ouvrables. Votre Altesse est d'un trop grand prix pour qu'on s'en serve
tous les jours; mais je vous prie, pardonnez-moi, je suis née pour dire
toujours des folies qui n'ont point de fond.
DON PÈDRE.--Votre silence seul me blesse. La gaieté est ce qui vous sied
le mieux. Sans aucun doute, vous êtes née dans une heure joyeuse.
BÉATRICE.--Non sûrement, seigneur, ma mère criait, mais une étoile
dansait alors, et je naquis sous son aspect.--Cousins, que Dieu vous
donne le bonheur!
LÉONATO.--Ma nièce, voulez-vous voir à cette chose dont je vous ai
parlé?
BÉATRICE.--Ah! je vous demande pardon, mon oncle; avec la permission de
Votre Altesse.
(Elle sort.)
DON PÈDRE.--Voilà sans contredit une femme enjouée.
LÉONATO.--Il est vrai, seigneur, que la mélancolie est un élément qui
domine peu chez elle; elle n'est sérieuse que quand elle dort, encore
pas toujours. J'ai ouï dire à ma fille que Béatrice rêvait à des
malheurs et se réveillait à force de rire.
DON PÈDRE.--Elle ne peut souffrir qu'on lui parle d'un mari.
LÉONATO.--Oh! du tout. Elle décourage tous les aspirants par ses
railleries.
DON PÈDRE.--Ce serait une femme parfaite pour Bénédick.
LÉONATO.--Ahl Seigneur! s'ils étaient mariés, monseigneur, seulement
huit jours, ils deviendraient fous à force de parler.
DON PÈDRE.--Comte Claudio, quand vous proposez-vous d'aller à l'église?
CLAUDIO.--Demain, seigneur: le temps se traîne sur des béquilles jusqu'à
ce que l'Amour ait vu ses rites accomplis.
LÉONATO.--Pas avant lundi, mon cher fils. C'est juste dans huit jours,
et le temps est déjà trop court.
DON PÈDRE.--Allons, vous secouez la tête à un si long délai; mais je
vous garantis, Claudio, que le temps ne nous pèsera pas; je veux dans
l'intervalle entreprendre un des travaux d'Hercule. C'est d'amener le
seigneur Bénédick et Béatrice à avoir l'un pour l'autre une montagne
d'amour; je voudrais en faire un mariage, et je ne doute pas d'en venir
à bout, si vous voulez bien tous trois me prêter l'aide que je vous
demanderai.
LÉONATO.--Monseigneur, comptez sur moi, dussé-je passer dix nuits sans
dormir.
CLAUDIO.--Seigneur, j'en dis autant.
DON PÈDRE.--Et vous aussi, aimable Héro?
HÉRO.--Je ferai tout ce qu'on pourra faire avec convenance, seigneur,
pour procurer à ma cousine un bon mari.
DON PÈDRE.--Et des maris que je connais, Bénédick n'est pas celui
qui promet le moins; je puis lui donner cet éloge; il est d'un sang
illustre, d'une valeur reconnue, d'une honnêteté prouvée. Je vous
enseignerai à disposer votre cousine à devenir amoureuse de Bénédick;
tandis que moi, soutenu de mes deux amis, je me charge d'opérer sur
Bénédick. En dépit de son esprit vif et de son estomac particulier, je
veux qu'il s'enflamme pour Béatrice. Si nous pouvons réussir, Cupidon
cesse d'être un archer: toute sa gloire nous appartiendra, comme aux
seuls dieux de l'amour. Entrez avec moi, et je vous expliquerai mon
projet.
(Ils sortent.)