En parlant ainsi, elle saute au cou du petit homme, mais la place est

assez grande pour deux, et quand mademoiselle Élise s'y réfugie à son

tour, il y a encore une main tendue, affectueuse, paternelle, vers

celui que M. Joyeuse considère désormais comme son enfant. Étreintes

silencieuses, longs regards qui se croisent émus ou passionnés, minutes

bienheureuses qu'on voudrait retenir toujours par le bout fragile

de leurs ailes! On cause, on rit doucement en se rappelant certains

détails. M. Joyeuse raconte que le secret lui a été révélé tout d'abord

par des esprits frappeurs, un jour qu'il était seul chez André. «Comment

vont les affaires, monsieur Maranne?» demandaient les esprits, et

lui-même a répondu en l'absence de Maranne: «Pas trop mal pour la

saison, messieurs les esprits.» Il faut voir de quel air malicieux

le petit homme répète: «Pas trop mal pour la saison...», tandis que

mademoiselle Élise, toute confuse à l'idée que c'est avec son père

qu'elle correspondait ce jour-là, disparaît sous ses boucles blondes...

Après cette première émotion, les voix posées, on parle plus

sérieusement. Il est certain que madame Joyeuse, née de Saint-Amand,

n'aurait jamais consenti à ce mariage. André Maranne n'est pas riche,

noble encore moins; mais le vieux comptable n'a pas, heureusement, les

mêmes idées de grandeur que sa femme. Ils s'aiment, ils sont jeunes,

bien portants et honnêtes, voilà de belles dots constituées et qui ne

coûteront pas lourd d'enregistrement chez le notaire. Le nouveau ménage

s'installera à l'étage au-dessus. On gardera la photographie, à moins

que _Révolte_ ne fasse des recettes énormes. (On peut se fier à

l'Imaginaire pour cela.) En tout cas, le père sera toujours près d'eux;

il a une bonne place chez son agent de change, quelques expertises à

faire pour le Palais; pourvu que le petit navire vogue toujours dans les

eaux du grand, ira bien, avec l'aide du flot, du vent et de l'étoile.

Une seule question préoccupe M. Joyeuse: «Les parents d'André

consentiront-ils à ce mariage? Comment le docteur Jenkins, si riche, si

célèbre...»

«Ne parlons pas de cet homme, dit André en pâlissant, c'est un misérable

à qui je ne dois rien... qui ne m'est rien...»

Il s'arrête, un peu gêné de cette explosion de colère qu'il n'a pas su

retenir et ne peut expliquer, et il reprend avec plus de douceur:

«Ma mère, qui vient me voir quelquefois malgré la défense qu'on lui

a faite, a été la première informée de nos projets. Elle aime déjà

mademoiselle Élise, comme sa fille. Vous verrez Mademoiselle, comme

elle est bonne, comme elle est belle et charmante. Quel malheur qu'elle

appartienne à un si méchant homme qui la tyrannise, la torture jusqu'à

lui défendre de prononcer le nom de son fils!»

Le pauvre Maranne pousse un soupir qui en dit long sur le gros chagrin

qu'il cache au fond de son coeur. Mais quelle tristesse pourrait tenir

devant le cher visage éclairé de boucles blondes, et la perspective

radieuse de l'avenir?--Les graves questions résolues, on peut rouvrir

la porte et rappeler les deux exilées. Pour ne pas remplir ces petites

têtes de pensées au-dessus de leur âge, on est convenu de ne rien dire

du prodigieux événement, de ne rien leur apprendre sinon qu'il faut

s'habiller à la hâte, déjeuner encore plus vite, pour pouvoir passer

l'après-midi au Bois, où Maranne leur lira sa pièce, en attendant

d'aller à Suresnes manger une friture chez Kontzen; tout un programme de

délices en l'honneur de la réception de _Révolte_ et d'une autre bonne

nouvelle qu'elles sauront plus tard.

--Ah! vraiment... Quoi donc? demandent d'un air innocent les deux

fillettes.

Mais si vous croyez qu'elles ne savent pas de quoi il s'agit, si vous

pensez que, lorsque mademoiselle Élise frappait trois coups au plafond,

elles s'imaginaient que c'était spécialement pour s'informer de la

clientèle, vous êtes plus ingénus encore que le père Joyeuse.

--C'est bon, c'est bon, Mesdemoiselles... Allez toujours vous habiller.

Alors commence un autre refrain:

--Quelle robe faut-il mettre, Bonne Maman?... La grise?...

--Bonne Maman, il manque une bride à mon chapeau.

--Bonne Maman, ma fille, je n'ai donc plus de cravate empesée.

Pendant dix minutes, c'est autour de la charmante aïeule un va-et-vient,

des instances. Chacun a besoin d'elle, c'est elle qui tient les clefs de

tout, distribue le joli linge blanc fin tuyauté, les mouchoirs brodés,

les gants de toilette, toutes ces richesses qui, sorties des cartons

et des armoires, étalées sur les lits, répandent dans une maison

l'allégresse claire du dimanche.

Les travailleurs, les gens à la tâche la connaissent seuls cette joie

qui revient tous les huit jours consacrée par l'habitude d'un peuple.

Pour ces prisonniers de la semaine, l'almanach aux grilles serrées

s'entr'ouvre de distance en distance en espaces lumineux, en prises

d'air rafraîchissantes. C'est le dimanche, le jour si long aux mondains,

aux Parisiens du boulevard dont il dérange les manies, si triste aux

dépatriés sans famille, et qui constitue pour une foule d'êtres la seule

récompense, le seul but aux efforts désespérés de six jours de peine.

Ni pluie, ni grêle, rien n'y fait, rien ne les empêchera de sortir,

de tirer derrière eux la porte de l'atelier désert, du petit logement

étouffé. Mais, quand le printemps s'en mêle, quand un soleil de mai

l'éclaire comme ce matin, qu'il peut s'habiller de couleurs heureuses,

pour le coup le dimanche est la fête des fêtes.

Si on veut bien le connaître, il faut le voir surtout aux quartiers

laborieux, dans ces rues sombres qu'il illumine, qu'il élargit en

fermant les boutiques, en remisant les gros camions de transport,

laissant la place libre pour des rondes d'enfants débarbouillés et

parés, et des parties de volants mêlées aux grands circuits des

hirondelles sous quelque porche du vieux Paris. Il faut le voir aux

faubourgs grouillants, enfiévrés, où dès le matin on le sent planer,

reposant et doux, dans le silence des fabriques, passer avec le bruit

des cloches et ce coup de sifflet aigu des chemins de fer qui met dans

l'horizon, tout autour des banlieues, comme un immense chant de départ

et de délivrance. Alors on le comprend et on l'aime.

Dimanche de Paris, dimanche des travailleurs et des humbles, je t'ai

souvent maudit sans raison, j'ai versé des flots d'encre injurieuse sur

tes joies bruyantes et débordantes, la poussière des gares pleines

de ton bruit et les omnibus affolés que tu prends d'assaut, sur tes

chansons de guinguette promenées dans des tapissières pavoisées de robes

vertes et roses, tes orgues de Barbarie aux mélopées traînant sous le

balcon des cours désertes; mais aujourd'hui, abjurant mes erreurs,

je t'exalte et je te bénis pour tout ce que tu donnes de joie, de

soulagement au labeur courageux et honnête, pour le rire des enfants qui

t'acclament, la fierté des mères heureuses d'habiller leurs petits

en ton honneur, pour la dignité que tu conserves aux logis des plus

pauvres, la nippe glorieuse mise de côté pour toi au fond de la vieille

commode écloppée; je te bénis surtout à cause de tout le bonheur que tu

apportais en surcroît, ce matin-là, dans la grande maison neuve au bout

de l'ancien faubourg.

Les toilettes terminées, le déjeuner fini, pris sur le pouce--et sur le

pouce de ces demoiselles, vous pensez ce qu'il peut tenir--on était venu

mettre les chapeaux devant la glace du salon. Bonne Maman jetait son

coup d'oeil général, piquait ici une épingle, renouait un ruban là,

redressait la cravate paternelle; mais, tandis que tout ce petit monde

piaffait d'impatience, appelé au dehors par la beauté du jour, voilà un

coup de sonnette qui retentit et vient troubler la fête.

--Si on n'ouvrait pas?... proposent les enfants.

Et quel soulagement, quel cri de joie en voyant entrer l'ami Paul!

--Vite, vite, venez; qu'on vous apprenne la bonne nouvelle...

Il le savait bien avant tous que la pièce était reçue. Il avait eu

assez de mal pour la faire lire à Cardailhac, qui, sur la seule vue

des «petites lignes», comme il appelait les vers, voulait envoyer le

manuscrit à la Levantine et à son masseur, ainsi que cela se pratiquait

pour tous les _ours_ du théâtre. Mais Paul se garda de parler de son

intervention. Quant à l'autre événement, celui dont on ne disait mot

à cause des enfants, il le devina sans peine au bonjour frémissant de

Maranne, dont la blonde crinière se tenait toute droite sur son front

à force d'être relevée à deux mains par le poète, comme il faisait

toujours dans ses moments de joie, au maintien un peu embarrassé

d'Élise, aux airs triomphants de M. Joyeuse, qui se redressait dans ses

habits frais, tout le bonheur des siens écrit sur sa figure.

Bonne Maman seule gardait son air paisible d'habitude; mais on sentait

en elle, dans son empressement autour de sa soeur, une certaine

attention encore plus tendre, un soin de la rendre jolie. Et c'était

délicieux ces vingt ans qui en paraient d'autres, sans envie, sans

regret, avec quelque chose du doux renoncement d'une mère fêtant le

jeune amour de sa fille en souvenir d'un bonheur passé. Paul voyait

cela, il était même seul à le voir; mais, tout en admirant Aline, il se

demandait avec tristesse s'il y aurait jamais place en ce coeur maternel

pour d'autres affections que celles de la famille, des préoccupations

en dehors du cercle tranquille et lumineux où Bonne Maman présidait si

gentiment le travail du soir.

L'Amour est, comme on sait, un pauvre aveugle privé par-dessus le marché

de l'ouïe, de la parole, et ne se conduisant que par des presciences,

des divinations, des facultés nerveuses de malade. C'est pitié vraiment

de le voir errer, tâtonner, porter à faux tous ses pas, frôler du doigt

les appuis où il se guide avec des maladresses méfiantes d'infirme.

Au moment même où il mettait en doute la sensibilité d'Aline, Paul,

annonçant à ses amis qu'il partait pour un voyage de plusieurs jours,

peut-être de plusieurs semaines, ne vit pas la pâleur subite de la jeune

fille, n'entendit pas le cri douloureux échappé de ses lèvres discrètes:

«Vous partez?»

Il partait, il allait à Tunis, bien inquiet de laisser son pauvre

Nabab au milieu de sa meute enragée; pourtant la protection de Mora le

rassurait un peu, et puis ce voyage était indispensable.

«Et la _Territoriale_? demanda le vieux comptable revenant toujours à

son idée... Où ça en est-il?... Je vois encore le nom de Jansoulet en

tête du conseil d'administration... Vous ne pouvez donc pas le tirer de

cette caverne d'Ali-Baba?... Prenez garde... prenez garde...

--Eh! je le sais bien, monsieur Joyeuse... Mais, pour sortir de là avec

honneur, il faut de l'argent, beaucoup d'argent, un nouveau sacrifice de

deux ou trois millions; et nous ne les avons pas... C'est justement pour

cela que je vais à Tunis essayer d'arracher à la rapacité du bey un

morceau de cette grande fortune qu'il détient si injustement... En ce

moment, j'ai encore quelque chance de réussir, tandis que plus tard

peut-être...

--Partez vite alors, mon cher garçon, et si vous revenez avec un gros

sac, ce que je vous souhaite, occupez-vous avant tout de la bande

Paganetti. Songez qu'il suffit d'un actionnaire moins patient que les

autres pour tout faire sauter, exiger une enquête; et vous savez, vous,

ce qu'elle révélerait, l'enquête... A la réflexion même, ajouta M.

Joyeuse dont le front se plissait, je m'étonne que Hemerlingue, dans

sa haine contre vous, ne se soit pas procuré en sous-main quelques

actions...»

Il fut interrompu par le concert de malédictions, d'imprécations que

soulevait le nom de Hemerlingue parmi toute cette jeunesse haïssant le

gros banquier pour le mal qu'il avait fait au père, pour celui qu'il

voulait à ce bon Nabab adoré dans la maison à travers Paul de Géry.

«Hemerlingue, sans coeur!... Scélérat!... Méchant homme!»

Mais, au milieu de tous ces cris, l'Imaginaire continuait sa supposition

du gros baron devenant actionnaire de la _Territoriale_ pour pouvoir

citer son ennemi devant les tribunaux. Et l'on se figure la stupeur

d'André Maranne absolument étranger à toute cette affaire, lorsqu'il

vit M. Joyeuse se tourner vers lui, la face pourpre et gonflée, et le

désigner du doigt avec ces mots terribles:

«Le plus coquin ici, c'est encore vous, monsieur.

--Oh! papa, papa... qu'est-ce que tu dis?

--Hein?... Quoi donc?... Ah! pardon, mon cher André... Je me croyais

dans le cabinet du juge d'instruction, en face de ce drôle... C'est ma

maudite cervelle qui s'emporte toujours au diable au vert...»

Un fou rire éclata, jaillit dehors par toutes les croisées ouvertes,

alla se mêler aux mille bruits de voitures roulantes et de peuple

endimanché remontant l'avenue des Ternes; et l'auteur de _Révolte_

profita de la diversion pour demander si on n'allait pas bientôt se

mettre en route... Il était tard... les bonnes places seraient prises

dans le Bois...

«Au Bois de Boulogne, un dimanche! fit Paul de Géry.

--Oh! notre bois n'est pas le vôtre, répondit Aline en souriant... Venez

avec nous, vous verrez.»

* * * * *

Vous est-il arrivé, promeneur solitaire et contemplatif, de vous

coucher à plat-ventre dans le taillis herbeux d'une forêt, parmi cette

végétation particulière poussée entre les feuilles tombées de l'automne,

variée, multiple, et de laisser vos yeux errer au ras de terre devant

vous? Peu à peu le sentiment de la hauteur se perd, les branches

croisées des chênes au-dessus de vos têtes forment un ciel inaccessible,

et vous voyez une forêt nouvelle s'étendre sous l'autre, ouvrir ses

avenues profondes pénétrées d'une lumière verte et mystérieuse, formées

d'arbustes frêles ou chevelus terminés en cimes rondes avec des

apparences exotiques ou sauvages, des hampes de cannes à sucre, des

grâces roides de palmiers, des coupes fines retenant une goutte d'eau,

des girandoles portant de petites lumières jaunes que le vent souffle en

passant. Et le miracle, c'est que, sous ces ombres légères, vivent des

plantes minuscules et des milliers d'insectes dont l'existence, vue de

si près, vous révèle tous ses mystères. Une fourmi, embarrassée comme

un bûcheron sous le faix, traîne un brin d'écorce plus gros qu'elle;

un scarabée chemine sur une herbe jetée comme un pont d'un tronc à un

autre, pendant que, sous une haute fougère isolée dans un rond-point

tout velouté de mousse, une petite bête bleue ou rouge attend, les

antennes droites, qu'une autre bestiole en route là-bas par quelque

allée déserte arrive au rendez-vous sous l'arbre géant. C'est une petite

forêt sous la grande, trop près du sol pour que celle-ci l'aperçoive,

trop humble, trop cachée pour être atteinte par son grand orchestre de

chants et de tempêtes.

Un phénomène semblable se passe au Bois de Boulogne. Derrière ces allées

sablées, arrosées et nettes, où des files de roues tournant lentement

autour du lac tracent tout le jour un sillon sans cesse parcouru,

machinal, derrière cet admirable décor de verdures en murailles, d'eau

captive, de roches fleuries, le vrai bois, le bois sauvage, aux taillis

vivaces, pousse et repousse, formant des abris impénétrables, traversés

de menus sentiers, de sources bruissantes. Cela, c'est le bois des

petits, le bois des humbles, la petite forêt sous la grande. Et Paul,

qui, de l'aristocratique promenade parisienne ne connaissait que les

longues avenues, le lac étincelant aperçu du fond d'un carrosse ou

du haut d'un break à quatre roues dans la poussière d'un retour de

Lonchamps, s'étonnait de voir le coin délicieusement abrité où ses amis

l'avaient conduit.

C'était au bord d'un étang jeté en miroir sous des saules, couvert de

nénuphars et de lentilles d'eau, coupé de place en place de larges

moires blanches, rayons tombés, étalés sur la surface luisante, et que

de grandes pattes d'argyronètes rayaient comme avec des pointes de

diamant.

Sur les berges en pente abritées d'une verdure déjà serrée quoique

grêle, on s'était assis pour écouter la lecture, et les jolies figures

attentives, les jupes gonflées sur l'herbe faisaient penser à quelque

Décameron plus naïf et plus chaste, dans une atmosphère reposée. Pour

compléter ce bien-être de nature, cet aspect de campagne lointaine, deux

ailes de moulin, dans un écart de branches, tournaient vers Suresnes,

tandis que de l'éblouissante vision luxueuse croisée à tous les

carrefours du bois, il n'arrivait qu'un roulement confus et perpétuel

qu'on finissait par ne plus entendre. La voix du poète, éloquente et

jeune, montait seule dans le silence, les vers s'envolaient frémissants,

répétés tout bas par d'autres lèvres émues, et c'étaient des

approbations étouffées, des frissons aux passages tragiques. Même on

vit Bonne Maman essuyer une grosse larme. Ce que c'est pourtant que de

n'avoir pas de broderie en main.

La première oeuvre!... _Révolte_ était cela pour André, cette première

oeuvre toujours trop abondante et touffue dans laquelle l'auteur jette

d'abord tout un arriéré d'idées, d'opinions, pressées comme les eaux au

bord d'une écluse, et qui est souvent la plus riche sinon la meilleure

d'un écrivain. Quant au sort qui l'attendait, nul n'aurait pu le dire;

et l'incertitude planant sur la lecture du drame ajoutait à son émotion

celle de chaque auditeur, les voeux tout de blanc vêtus de mademoiselle

Élise, les hallucinations fantaisistes de M. Joyeuse, et les souhaits

plus positifs d'Aline installant d'avance la modeste fortune de sa

soeur dans le nid, battu des vents mais envié de la foule, d'un ménage

d'artiste.

Ah! si quelqu'un de ces promeneurs tournant pour la centième fois autour

du lac, accablé par la monotonie de son habitude, était venu écarter

les branches, quelle surprise devant ce tableau! Mais se serait-il bien

douté de tout ce qu'il pouvait tenir de passion, de rêves, de poésie et

d'espérance dans ce petit coin de verdure guère plus large que l'ombre

dentelée d'une fougère sur la mousse?

«Vous aviez raison, je ne connaissais pas le Bois...» disait Paul tout

bas à Aline appuyée sur son bras.

Ils suivaient maintenant une allée étroite et couverte, et tout en

causant marchaient d'un pas très vif, bien en avant des autres. Ce

n'était pourtant pas la terrasse du père Kontzen ni ses fritures

croustillantes qui les attiraient. Non, les beaux vers qu'ils venaient

d'entendre les avaient emportés très haut, et ils n'étaient pas encore

redescendus. Ils allaient devant eux vers le bout toujours fuyant du

chemin qui s'élargissait à son extrémité dans une gloire lumineuse, une

poussière de rayons comme si tout le soleil de cette belle journée les

attendait, tombé à la lisière. Jamais Paul ne s'était senti si heureux.

Ce bras léger posé sur son bras, ce pas d'enfant où le sien se guidait,

lui auraient rendu la vie douce et facile autant que cette promenade sur

la mousse d'une allée verte. Il l'eût dit à la jeune fille, simplement,

comme il le sentait, s'il n'avait craint d'effaroucher cette confiance

d'Aline causée sans doute par le sentiment dont elle le savait possédé

pour une autre et qui semblait écarter d'eux toute pensée d'amour.

Tout à coup, droit devant eux, là-bas sur le fond clair, un groupe de

cavaliers se détacha, d'abord vague et indistinct, laissant voir un

homme et une femme élégamment montés et s'engageant dans l'allée

mystérieuse parmi les barres d'or, les ombres feuillagées, les mille

points de lumière dont le sol était jonché, qu'ils déplaçaient en

avançant par bonds et qui remontaient sur eux en ramages du poitrail

des chevaux jusqu'au voile bleu de l'amazone. Cela venait lentement,

capricieusement, et les deux jeunes gens, qui s'étaient engagés dans le

massif, purent voir passer tout près d'eux, avec des craquements de cuir

neuf, un bruit de mors fièrement secoués et blancs d'écume comme après

une galopade furieuse, deux bêtes superbes portant un couple humain

étroitement uni par le rétrécissement du sentier; lui, soutenant d'un

bras la taille souple moulée dans un corsage de drap sombre, elle, la

main à l'épaule du cavalier et sa petite tête en profil perdu sous le

tulle à demi retombé de la voilette--appuyée dessus tendrement. Cet

enlacement amoureux bercé par l'impatience des montures un peu retenues

dans leur fougue, ce baiser confondant les rênes, cette passion qui

courait le bois en chasse, au milieu du jour, avec un tel mépris de

l'opinion aurait suffi à trahir le duc et Félicia, si l'ensemble fier et

charmeur de l'amazone et l'aisance aristocratique de son compagnon, sa

pâleur légèrement colorée par la course et les perles miraculeuses de

Jenkins, ne les eussent déjà fait reconnaître.

Ce n'était pas extraordinaire de rencontrer Mora au Bois un dimanche. Il

aimait ainsi que son maître à se faire voir aux Parisiens, à entretenir

sa popularité dans tous les publics; puis, la duchesse ne l'accompagnait

jamais ce jour-là et il pouvait tout à son aise faire une halte dans ce

petit chalet de Saint-James connu de tout Paris, et dont les lycéens se

montraient en chuchotant les tourelles roses découpées entre les arbres.

Mais il fallait une folle, une affronteuse comme cette Félicia pour

s'afficher ainsi, se perdre de réputation à tout jamais... Un bruit de

terrain battu, de buissons frôlés diminué par l'éloignement, quelques

herbes courbées qui se redressaient, des branches écartées reprenant

leur place, c'était tout ce qui restait de l'apparition.

«Vous avez vu?» dit Paul le premier.

Elle avait vu, et elle avait compris, malgré sa candeur d'honnêteté, car

une rougeur se répandait sur ses traits, une de ces hontes ressenties

pour les fautes de ceux qu'on aime.

«Pauvre Félicia,» dit-elle tout bas, en plaignant non seulement la

malheureuse abandonnée qui venait de passer devant eux, mais aussi celui

que cette défection devait frapper en plein coeur. La vérité est

que Paul de Géry n'avait eu aucune surprise de cette rencontre, qui

justifiait des soupçons antérieurs et l'éloignement instinctif éprouvé

pour la charmeuse dans leur dîner des jours précédents. Mais il lui

sembla doux d'être plaint par Aline, de sentir l'apitoiement de cette

voix plus tendre, de ce bras qui s'appuyait davantage. Comme les enfants

qui font les malades pour la joie des câlineries maternelles, il laissa

la consolatrice s'ingénier autour de son chagrin, lui parler de

ses frères, du Nabab, et du prochain voyage à Tunis, un beau pays,

disait-on. «Il faudra nous écrire souvent, et de longues lettres, sur

les curiosités de la route, l'endroit que vous habiterez... Car on voit

mieux ceux qui sont loin quand on peut se figurer le milieu où ils

vivent.» Tout en causant, ils arrivaient au bout de l'allée couverte,

terminée par une immense clairière dans laquelle se mouvait le tumulte

du Bois, voitures et cavaliers s'alternant, et la foule à cette distance

piétinant dans une poudre floconneuse qui la massait confusément en

troupeau. Paul ralentit le pas, enhardi par cette dernière minute de

solitude.

«Savez-vous à quoi je pense, dit-il en prenant la main d'Aline; c'est

qu'on aurait plaisir à être malheureux pour se faire consoler par vous.

Mais, si précieuse que me soit votre pitié, je ne puis pourtant vous

laisser vous attendrir sur un mal imaginaire... Non, mon coeur n'est pas

brisé, mais plus vivant, plus fort au contraire. Et si je vous disais

quel miracle l'a préservé, quel talisman...»

Il lui mit sous les yeux un petit cadre ovale entourant un profil sans

ombres, un simple contour au crayon où elle se reconnut, surprise d'être

si jolie, comme reflétée dans le miroir magique de l'Amour. Des larmes

lui vinrent aux yeux sans qu'elle sût pourquoi, une source ouverte dont

le flot battait sa poitrine chaste. Il continua:

«Ce portrait m'appartient. Il a été fait pour moi... Cependant, au

moment de partir, un scrupule m'est venu. Je ne veux le tenir que de

vous-même... Prenez-le donc, et si vous trouvez un ami plus digne,

quelqu'un qui vous aime d'un amour plus profond, plus loyal que le mien,

je vous permets de le lui donner.»

Elle s'était remise de son trouble, et regardant de Géry bien en face

avec une tendresse sérieuse:

«Si je n'écoutais que mon coeur, je n'hésiterais pas à vous répondre;

car si vous m'aimez comme vous dites, je crois bien que je vous aime

aussi... Mais je ne suis pas libre, je ne suis pas seule dans la vie...

regardez là-bas...»

Le nabab, tome II · 第 5 / 17 段