assez grande pour deux, et quand mademoiselle Élise s'y réfugie à son
tour, il y a encore une main tendue, affectueuse, paternelle, vers
celui que M. Joyeuse considère désormais comme son enfant. Étreintes
silencieuses, longs regards qui se croisent émus ou passionnés, minutes
bienheureuses qu'on voudrait retenir toujours par le bout fragile
de leurs ailes! On cause, on rit doucement en se rappelant certains
détails. M. Joyeuse raconte que le secret lui a été révélé tout d'abord
par des esprits frappeurs, un jour qu'il était seul chez André. «Comment
vont les affaires, monsieur Maranne?» demandaient les esprits, et
lui-même a répondu en l'absence de Maranne: «Pas trop mal pour la
saison, messieurs les esprits.» Il faut voir de quel air malicieux
le petit homme répète: «Pas trop mal pour la saison...», tandis que
mademoiselle Élise, toute confuse à l'idée que c'est avec son père
qu'elle correspondait ce jour-là, disparaît sous ses boucles blondes...
Après cette première émotion, les voix posées, on parle plus
sérieusement. Il est certain que madame Joyeuse, née de Saint-Amand,
n'aurait jamais consenti à ce mariage. André Maranne n'est pas riche,
noble encore moins; mais le vieux comptable n'a pas, heureusement, les
mêmes idées de grandeur que sa femme. Ils s'aiment, ils sont jeunes,
bien portants et honnêtes, voilà de belles dots constituées et qui ne
coûteront pas lourd d'enregistrement chez le notaire. Le nouveau ménage
s'installera à l'étage au-dessus. On gardera la photographie, à moins
que _Révolte_ ne fasse des recettes énormes. (On peut se fier à
l'Imaginaire pour cela.) En tout cas, le père sera toujours près d'eux;
il a une bonne place chez son agent de change, quelques expertises à
faire pour le Palais; pourvu que le petit navire vogue toujours dans les
eaux du grand, ira bien, avec l'aide du flot, du vent et de l'étoile.
Une seule question préoccupe M. Joyeuse: «Les parents d'André
consentiront-ils à ce mariage? Comment le docteur Jenkins, si riche, si
célèbre...»
«Ne parlons pas de cet homme, dit André en pâlissant, c'est un misérable
à qui je ne dois rien... qui ne m'est rien...»
Il s'arrête, un peu gêné de cette explosion de colère qu'il n'a pas su
retenir et ne peut expliquer, et il reprend avec plus de douceur:
«Ma mère, qui vient me voir quelquefois malgré la défense qu'on lui
a faite, a été la première informée de nos projets. Elle aime déjà
mademoiselle Élise, comme sa fille. Vous verrez Mademoiselle, comme
elle est bonne, comme elle est belle et charmante. Quel malheur qu'elle
appartienne à un si méchant homme qui la tyrannise, la torture jusqu'à
lui défendre de prononcer le nom de son fils!»
Le pauvre Maranne pousse un soupir qui en dit long sur le gros chagrin
qu'il cache au fond de son coeur. Mais quelle tristesse pourrait tenir
devant le cher visage éclairé de boucles blondes, et la perspective
radieuse de l'avenir?--Les graves questions résolues, on peut rouvrir
la porte et rappeler les deux exilées. Pour ne pas remplir ces petites
têtes de pensées au-dessus de leur âge, on est convenu de ne rien dire
du prodigieux événement, de ne rien leur apprendre sinon qu'il faut
s'habiller à la hâte, déjeuner encore plus vite, pour pouvoir passer
l'après-midi au Bois, où Maranne leur lira sa pièce, en attendant
d'aller à Suresnes manger une friture chez Kontzen; tout un programme de
délices en l'honneur de la réception de _Révolte_ et d'une autre bonne
nouvelle qu'elles sauront plus tard.
--Ah! vraiment... Quoi donc? demandent d'un air innocent les deux
fillettes.
Mais si vous croyez qu'elles ne savent pas de quoi il s'agit, si vous
pensez que, lorsque mademoiselle Élise frappait trois coups au plafond,
elles s'imaginaient que c'était spécialement pour s'informer de la
clientèle, vous êtes plus ingénus encore que le père Joyeuse.
--C'est bon, c'est bon, Mesdemoiselles... Allez toujours vous habiller.
Alors commence un autre refrain:
--Quelle robe faut-il mettre, Bonne Maman?... La grise?...
--Bonne Maman, il manque une bride à mon chapeau.
--Bonne Maman, ma fille, je n'ai donc plus de cravate empesée.
Pendant dix minutes, c'est autour de la charmante aïeule un va-et-vient,
des instances. Chacun a besoin d'elle, c'est elle qui tient les clefs de
tout, distribue le joli linge blanc fin tuyauté, les mouchoirs brodés,
les gants de toilette, toutes ces richesses qui, sorties des cartons
et des armoires, étalées sur les lits, répandent dans une maison
l'allégresse claire du dimanche.
Les travailleurs, les gens à la tâche la connaissent seuls cette joie
qui revient tous les huit jours consacrée par l'habitude d'un peuple.
Pour ces prisonniers de la semaine, l'almanach aux grilles serrées
s'entr'ouvre de distance en distance en espaces lumineux, en prises
d'air rafraîchissantes. C'est le dimanche, le jour si long aux mondains,
aux Parisiens du boulevard dont il dérange les manies, si triste aux
dépatriés sans famille, et qui constitue pour une foule d'êtres la seule
récompense, le seul but aux efforts désespérés de six jours de peine.
Ni pluie, ni grêle, rien n'y fait, rien ne les empêchera de sortir,
de tirer derrière eux la porte de l'atelier désert, du petit logement
étouffé. Mais, quand le printemps s'en mêle, quand un soleil de mai
l'éclaire comme ce matin, qu'il peut s'habiller de couleurs heureuses,
pour le coup le dimanche est la fête des fêtes.
Si on veut bien le connaître, il faut le voir surtout aux quartiers
laborieux, dans ces rues sombres qu'il illumine, qu'il élargit en
fermant les boutiques, en remisant les gros camions de transport,
laissant la place libre pour des rondes d'enfants débarbouillés et
parés, et des parties de volants mêlées aux grands circuits des
hirondelles sous quelque porche du vieux Paris. Il faut le voir aux
faubourgs grouillants, enfiévrés, où dès le matin on le sent planer,
reposant et doux, dans le silence des fabriques, passer avec le bruit
des cloches et ce coup de sifflet aigu des chemins de fer qui met dans
l'horizon, tout autour des banlieues, comme un immense chant de départ
et de délivrance. Alors on le comprend et on l'aime.
Dimanche de Paris, dimanche des travailleurs et des humbles, je t'ai
souvent maudit sans raison, j'ai versé des flots d'encre injurieuse sur
tes joies bruyantes et débordantes, la poussière des gares pleines
de ton bruit et les omnibus affolés que tu prends d'assaut, sur tes
chansons de guinguette promenées dans des tapissières pavoisées de robes
vertes et roses, tes orgues de Barbarie aux mélopées traînant sous le
balcon des cours désertes; mais aujourd'hui, abjurant mes erreurs,
je t'exalte et je te bénis pour tout ce que tu donnes de joie, de
soulagement au labeur courageux et honnête, pour le rire des enfants qui
t'acclament, la fierté des mères heureuses d'habiller leurs petits
en ton honneur, pour la dignité que tu conserves aux logis des plus
pauvres, la nippe glorieuse mise de côté pour toi au fond de la vieille
commode écloppée; je te bénis surtout à cause de tout le bonheur que tu
apportais en surcroît, ce matin-là, dans la grande maison neuve au bout
de l'ancien faubourg.
Les toilettes terminées, le déjeuner fini, pris sur le pouce--et sur le
pouce de ces demoiselles, vous pensez ce qu'il peut tenir--on était venu
mettre les chapeaux devant la glace du salon. Bonne Maman jetait son
coup d'oeil général, piquait ici une épingle, renouait un ruban là,
redressait la cravate paternelle; mais, tandis que tout ce petit monde
piaffait d'impatience, appelé au dehors par la beauté du jour, voilà un
coup de sonnette qui retentit et vient troubler la fête.
--Si on n'ouvrait pas?... proposent les enfants.
Et quel soulagement, quel cri de joie en voyant entrer l'ami Paul!
--Vite, vite, venez; qu'on vous apprenne la bonne nouvelle...
Il le savait bien avant tous que la pièce était reçue. Il avait eu
assez de mal pour la faire lire à Cardailhac, qui, sur la seule vue
des «petites lignes», comme il appelait les vers, voulait envoyer le
manuscrit à la Levantine et à son masseur, ainsi que cela se pratiquait
pour tous les _ours_ du théâtre. Mais Paul se garda de parler de son
intervention. Quant à l'autre événement, celui dont on ne disait mot
à cause des enfants, il le devina sans peine au bonjour frémissant de
Maranne, dont la blonde crinière se tenait toute droite sur son front
à force d'être relevée à deux mains par le poète, comme il faisait
toujours dans ses moments de joie, au maintien un peu embarrassé
d'Élise, aux airs triomphants de M. Joyeuse, qui se redressait dans ses
habits frais, tout le bonheur des siens écrit sur sa figure.
Bonne Maman seule gardait son air paisible d'habitude; mais on sentait
en elle, dans son empressement autour de sa soeur, une certaine
attention encore plus tendre, un soin de la rendre jolie. Et c'était
délicieux ces vingt ans qui en paraient d'autres, sans envie, sans
regret, avec quelque chose du doux renoncement d'une mère fêtant le
jeune amour de sa fille en souvenir d'un bonheur passé. Paul voyait
cela, il était même seul à le voir; mais, tout en admirant Aline, il se
demandait avec tristesse s'il y aurait jamais place en ce coeur maternel
pour d'autres affections que celles de la famille, des préoccupations
en dehors du cercle tranquille et lumineux où Bonne Maman présidait si
gentiment le travail du soir.
L'Amour est, comme on sait, un pauvre aveugle privé par-dessus le marché
de l'ouïe, de la parole, et ne se conduisant que par des presciences,
des divinations, des facultés nerveuses de malade. C'est pitié vraiment
de le voir errer, tâtonner, porter à faux tous ses pas, frôler du doigt
les appuis où il se guide avec des maladresses méfiantes d'infirme.
Au moment même où il mettait en doute la sensibilité d'Aline, Paul,
annonçant à ses amis qu'il partait pour un voyage de plusieurs jours,
peut-être de plusieurs semaines, ne vit pas la pâleur subite de la jeune
fille, n'entendit pas le cri douloureux échappé de ses lèvres discrètes:
«Vous partez?»
Il partait, il allait à Tunis, bien inquiet de laisser son pauvre
Nabab au milieu de sa meute enragée; pourtant la protection de Mora le
rassurait un peu, et puis ce voyage était indispensable.
«Et la _Territoriale_? demanda le vieux comptable revenant toujours à
son idée... Où ça en est-il?... Je vois encore le nom de Jansoulet en
tête du conseil d'administration... Vous ne pouvez donc pas le tirer de
cette caverne d'Ali-Baba?... Prenez garde... prenez garde...
--Eh! je le sais bien, monsieur Joyeuse... Mais, pour sortir de là avec
honneur, il faut de l'argent, beaucoup d'argent, un nouveau sacrifice de
deux ou trois millions; et nous ne les avons pas... C'est justement pour
cela que je vais à Tunis essayer d'arracher à la rapacité du bey un
morceau de cette grande fortune qu'il détient si injustement... En ce
moment, j'ai encore quelque chance de réussir, tandis que plus tard
peut-être...
--Partez vite alors, mon cher garçon, et si vous revenez avec un gros
sac, ce que je vous souhaite, occupez-vous avant tout de la bande
Paganetti. Songez qu'il suffit d'un actionnaire moins patient que les
autres pour tout faire sauter, exiger une enquête; et vous savez, vous,
ce qu'elle révélerait, l'enquête... A la réflexion même, ajouta M.
Joyeuse dont le front se plissait, je m'étonne que Hemerlingue, dans
sa haine contre vous, ne se soit pas procuré en sous-main quelques
actions...»
Il fut interrompu par le concert de malédictions, d'imprécations que
soulevait le nom de Hemerlingue parmi toute cette jeunesse haïssant le
gros banquier pour le mal qu'il avait fait au père, pour celui qu'il
voulait à ce bon Nabab adoré dans la maison à travers Paul de Géry.
«Hemerlingue, sans coeur!... Scélérat!... Méchant homme!»
Mais, au milieu de tous ces cris, l'Imaginaire continuait sa supposition
du gros baron devenant actionnaire de la _Territoriale_ pour pouvoir
citer son ennemi devant les tribunaux. Et l'on se figure la stupeur
d'André Maranne absolument étranger à toute cette affaire, lorsqu'il
vit M. Joyeuse se tourner vers lui, la face pourpre et gonflée, et le
désigner du doigt avec ces mots terribles:
«Le plus coquin ici, c'est encore vous, monsieur.
--Oh! papa, papa... qu'est-ce que tu dis?
--Hein?... Quoi donc?... Ah! pardon, mon cher André... Je me croyais
dans le cabinet du juge d'instruction, en face de ce drôle... C'est ma
maudite cervelle qui s'emporte toujours au diable au vert...»
Un fou rire éclata, jaillit dehors par toutes les croisées ouvertes,
alla se mêler aux mille bruits de voitures roulantes et de peuple
endimanché remontant l'avenue des Ternes; et l'auteur de _Révolte_
profita de la diversion pour demander si on n'allait pas bientôt se
mettre en route... Il était tard... les bonnes places seraient prises
dans le Bois...
«Au Bois de Boulogne, un dimanche! fit Paul de Géry.
--Oh! notre bois n'est pas le vôtre, répondit Aline en souriant... Venez
avec nous, vous verrez.»
* * * * *
Vous est-il arrivé, promeneur solitaire et contemplatif, de vous
coucher à plat-ventre dans le taillis herbeux d'une forêt, parmi cette
végétation particulière poussée entre les feuilles tombées de l'automne,
variée, multiple, et de laisser vos yeux errer au ras de terre devant
vous? Peu à peu le sentiment de la hauteur se perd, les branches
croisées des chênes au-dessus de vos têtes forment un ciel inaccessible,
et vous voyez une forêt nouvelle s'étendre sous l'autre, ouvrir ses
avenues profondes pénétrées d'une lumière verte et mystérieuse, formées
d'arbustes frêles ou chevelus terminés en cimes rondes avec des
apparences exotiques ou sauvages, des hampes de cannes à sucre, des
grâces roides de palmiers, des coupes fines retenant une goutte d'eau,
des girandoles portant de petites lumières jaunes que le vent souffle en
passant. Et le miracle, c'est que, sous ces ombres légères, vivent des
plantes minuscules et des milliers d'insectes dont l'existence, vue de
si près, vous révèle tous ses mystères. Une fourmi, embarrassée comme
un bûcheron sous le faix, traîne un brin d'écorce plus gros qu'elle;
un scarabée chemine sur une herbe jetée comme un pont d'un tronc à un
autre, pendant que, sous une haute fougère isolée dans un rond-point
tout velouté de mousse, une petite bête bleue ou rouge attend, les
antennes droites, qu'une autre bestiole en route là-bas par quelque
allée déserte arrive au rendez-vous sous l'arbre géant. C'est une petite
forêt sous la grande, trop près du sol pour que celle-ci l'aperçoive,
trop humble, trop cachée pour être atteinte par son grand orchestre de
chants et de tempêtes.
Un phénomène semblable se passe au Bois de Boulogne. Derrière ces allées
sablées, arrosées et nettes, où des files de roues tournant lentement
autour du lac tracent tout le jour un sillon sans cesse parcouru,
machinal, derrière cet admirable décor de verdures en murailles, d'eau
captive, de roches fleuries, le vrai bois, le bois sauvage, aux taillis
vivaces, pousse et repousse, formant des abris impénétrables, traversés
de menus sentiers, de sources bruissantes. Cela, c'est le bois des
petits, le bois des humbles, la petite forêt sous la grande. Et Paul,
qui, de l'aristocratique promenade parisienne ne connaissait que les
longues avenues, le lac étincelant aperçu du fond d'un carrosse ou
du haut d'un break à quatre roues dans la poussière d'un retour de
Lonchamps, s'étonnait de voir le coin délicieusement abrité où ses amis
l'avaient conduit.
C'était au bord d'un étang jeté en miroir sous des saules, couvert de
nénuphars et de lentilles d'eau, coupé de place en place de larges
moires blanches, rayons tombés, étalés sur la surface luisante, et que
de grandes pattes d'argyronètes rayaient comme avec des pointes de
diamant.
Sur les berges en pente abritées d'une verdure déjà serrée quoique
grêle, on s'était assis pour écouter la lecture, et les jolies figures
attentives, les jupes gonflées sur l'herbe faisaient penser à quelque
Décameron plus naïf et plus chaste, dans une atmosphère reposée. Pour
compléter ce bien-être de nature, cet aspect de campagne lointaine, deux
ailes de moulin, dans un écart de branches, tournaient vers Suresnes,
tandis que de l'éblouissante vision luxueuse croisée à tous les
carrefours du bois, il n'arrivait qu'un roulement confus et perpétuel
qu'on finissait par ne plus entendre. La voix du poète, éloquente et
jeune, montait seule dans le silence, les vers s'envolaient frémissants,
répétés tout bas par d'autres lèvres émues, et c'étaient des
approbations étouffées, des frissons aux passages tragiques. Même on
vit Bonne Maman essuyer une grosse larme. Ce que c'est pourtant que de
n'avoir pas de broderie en main.
La première oeuvre!... _Révolte_ était cela pour André, cette première
oeuvre toujours trop abondante et touffue dans laquelle l'auteur jette
d'abord tout un arriéré d'idées, d'opinions, pressées comme les eaux au
bord d'une écluse, et qui est souvent la plus riche sinon la meilleure
d'un écrivain. Quant au sort qui l'attendait, nul n'aurait pu le dire;
et l'incertitude planant sur la lecture du drame ajoutait à son émotion
celle de chaque auditeur, les voeux tout de blanc vêtus de mademoiselle
Élise, les hallucinations fantaisistes de M. Joyeuse, et les souhaits
plus positifs d'Aline installant d'avance la modeste fortune de sa
soeur dans le nid, battu des vents mais envié de la foule, d'un ménage
d'artiste.
Ah! si quelqu'un de ces promeneurs tournant pour la centième fois autour
du lac, accablé par la monotonie de son habitude, était venu écarter
les branches, quelle surprise devant ce tableau! Mais se serait-il bien
douté de tout ce qu'il pouvait tenir de passion, de rêves, de poésie et
d'espérance dans ce petit coin de verdure guère plus large que l'ombre
dentelée d'une fougère sur la mousse?
«Vous aviez raison, je ne connaissais pas le Bois...» disait Paul tout
bas à Aline appuyée sur son bras.
Ils suivaient maintenant une allée étroite et couverte, et tout en
causant marchaient d'un pas très vif, bien en avant des autres. Ce
n'était pourtant pas la terrasse du père Kontzen ni ses fritures
croustillantes qui les attiraient. Non, les beaux vers qu'ils venaient
d'entendre les avaient emportés très haut, et ils n'étaient pas encore
redescendus. Ils allaient devant eux vers le bout toujours fuyant du
chemin qui s'élargissait à son extrémité dans une gloire lumineuse, une
poussière de rayons comme si tout le soleil de cette belle journée les
attendait, tombé à la lisière. Jamais Paul ne s'était senti si heureux.
Ce bras léger posé sur son bras, ce pas d'enfant où le sien se guidait,
lui auraient rendu la vie douce et facile autant que cette promenade sur
la mousse d'une allée verte. Il l'eût dit à la jeune fille, simplement,
comme il le sentait, s'il n'avait craint d'effaroucher cette confiance
d'Aline causée sans doute par le sentiment dont elle le savait possédé
pour une autre et qui semblait écarter d'eux toute pensée d'amour.
Tout à coup, droit devant eux, là-bas sur le fond clair, un groupe de
cavaliers se détacha, d'abord vague et indistinct, laissant voir un
homme et une femme élégamment montés et s'engageant dans l'allée
mystérieuse parmi les barres d'or, les ombres feuillagées, les mille
points de lumière dont le sol était jonché, qu'ils déplaçaient en
avançant par bonds et qui remontaient sur eux en ramages du poitrail
des chevaux jusqu'au voile bleu de l'amazone. Cela venait lentement,
capricieusement, et les deux jeunes gens, qui s'étaient engagés dans le
massif, purent voir passer tout près d'eux, avec des craquements de cuir
neuf, un bruit de mors fièrement secoués et blancs d'écume comme après
une galopade furieuse, deux bêtes superbes portant un couple humain
étroitement uni par le rétrécissement du sentier; lui, soutenant d'un
bras la taille souple moulée dans un corsage de drap sombre, elle, la
main à l'épaule du cavalier et sa petite tête en profil perdu sous le
tulle à demi retombé de la voilette--appuyée dessus tendrement. Cet
enlacement amoureux bercé par l'impatience des montures un peu retenues
dans leur fougue, ce baiser confondant les rênes, cette passion qui
courait le bois en chasse, au milieu du jour, avec un tel mépris de
l'opinion aurait suffi à trahir le duc et Félicia, si l'ensemble fier et
charmeur de l'amazone et l'aisance aristocratique de son compagnon, sa
pâleur légèrement colorée par la course et les perles miraculeuses de
Jenkins, ne les eussent déjà fait reconnaître.
Ce n'était pas extraordinaire de rencontrer Mora au Bois un dimanche. Il
aimait ainsi que son maître à se faire voir aux Parisiens, à entretenir
sa popularité dans tous les publics; puis, la duchesse ne l'accompagnait
jamais ce jour-là et il pouvait tout à son aise faire une halte dans ce
petit chalet de Saint-James connu de tout Paris, et dont les lycéens se
montraient en chuchotant les tourelles roses découpées entre les arbres.
Mais il fallait une folle, une affronteuse comme cette Félicia pour
s'afficher ainsi, se perdre de réputation à tout jamais... Un bruit de
terrain battu, de buissons frôlés diminué par l'éloignement, quelques
herbes courbées qui se redressaient, des branches écartées reprenant
leur place, c'était tout ce qui restait de l'apparition.
«Vous avez vu?» dit Paul le premier.
Elle avait vu, et elle avait compris, malgré sa candeur d'honnêteté, car
une rougeur se répandait sur ses traits, une de ces hontes ressenties
pour les fautes de ceux qu'on aime.
«Pauvre Félicia,» dit-elle tout bas, en plaignant non seulement la
malheureuse abandonnée qui venait de passer devant eux, mais aussi celui
que cette défection devait frapper en plein coeur. La vérité est
que Paul de Géry n'avait eu aucune surprise de cette rencontre, qui
justifiait des soupçons antérieurs et l'éloignement instinctif éprouvé
pour la charmeuse dans leur dîner des jours précédents. Mais il lui
sembla doux d'être plaint par Aline, de sentir l'apitoiement de cette
voix plus tendre, de ce bras qui s'appuyait davantage. Comme les enfants
qui font les malades pour la joie des câlineries maternelles, il laissa
la consolatrice s'ingénier autour de son chagrin, lui parler de
ses frères, du Nabab, et du prochain voyage à Tunis, un beau pays,
disait-on. «Il faudra nous écrire souvent, et de longues lettres, sur
les curiosités de la route, l'endroit que vous habiterez... Car on voit
mieux ceux qui sont loin quand on peut se figurer le milieu où ils
vivent.» Tout en causant, ils arrivaient au bout de l'allée couverte,
terminée par une immense clairière dans laquelle se mouvait le tumulte
du Bois, voitures et cavaliers s'alternant, et la foule à cette distance
piétinant dans une poudre floconneuse qui la massait confusément en
troupeau. Paul ralentit le pas, enhardi par cette dernière minute de
solitude.
«Savez-vous à quoi je pense, dit-il en prenant la main d'Aline; c'est
qu'on aurait plaisir à être malheureux pour se faire consoler par vous.
Mais, si précieuse que me soit votre pitié, je ne puis pourtant vous
laisser vous attendrir sur un mal imaginaire... Non, mon coeur n'est pas
brisé, mais plus vivant, plus fort au contraire. Et si je vous disais
quel miracle l'a préservé, quel talisman...»
Il lui mit sous les yeux un petit cadre ovale entourant un profil sans
ombres, un simple contour au crayon où elle se reconnut, surprise d'être
si jolie, comme reflétée dans le miroir magique de l'Amour. Des larmes
lui vinrent aux yeux sans qu'elle sût pourquoi, une source ouverte dont
le flot battait sa poitrine chaste. Il continua:
«Ce portrait m'appartient. Il a été fait pour moi... Cependant, au
moment de partir, un scrupule m'est venu. Je ne veux le tenir que de
vous-même... Prenez-le donc, et si vous trouvez un ami plus digne,
quelqu'un qui vous aime d'un amour plus profond, plus loyal que le mien,
je vous permets de le lui donner.»
Elle s'était remise de son trouble, et regardant de Géry bien en face
avec une tendresse sérieuse:
«Si je n'écoutais que mon coeur, je n'hésiterais pas à vous répondre;
car si vous m'aimez comme vous dites, je crois bien que je vous aime
aussi... Mais je ne suis pas libre, je ne suis pas seule dans la vie...
regardez là-bas...»