C'est une situation bien singulière que celle d'un député dans la

période qui suit son élection et précède--comme on dit en jargon

parlementaire--la vérification des pouvoirs. Un peu l'alternative du

nouveau marié pendant les vingt-quatre heures séparant le mariage à la

mairie de sa consécration par l'église. Des droits dont on ne peut user,

un demi-bonheur, des demi-pouvoirs, la gêne de se tenir en deçà ou au

delà, le manque d'assiette précise. On est marié sans l'être, député

sans en être bien sûr; seulement, pour le député, cette incertitude se

prolonge des jours et des semaines, et comme plus elle dure, plus la

validation devient problématique, c'est un supplice pour l'infortuné

représentant à l'essai d'être obligé de venir à la Chambre, d'occuper

une place qu'il ne gardera peut-être pas, d'entendre des discussions

dont il est exposé à ne pas connaître la fin, de fixer dans ses yeux,

dans ses oreilles le délicieux souvenir des séances parlementaires avec

leur houle de fronts chauves ou apoplectiques, leur brouhaha de papier

froissé, de cris d'huissiers, de couteaux de bois tambourinant sur les

tables, de bavardages particuliers où la voix de l'orateur se détache en

solo tonnant ou timide sur un accompagnement continu.

Cette situation, déjà si énervante, se compliquait pour le Nabab de ces

calomnies d'abord chuchotées, imprimées maintenant, circulant à des

milliers d'exemplaires et qui lui valaient d'être tacitement mis en

quarantaine par ses collègues. Les premiers jours il allait, venait,

dans les couloirs, à la bibliothèque, à la buvette, à la salle des

conférences, comme les autres, ravi de poser ses pas dans tous les coins

de ce majestueux dédale; mais inconnu de la plupart, renié par quelques

membres du cercle de la rue Royale qui l'évitaient, détesté de toute la

coterie cléricale dont Le Merquier était le chef, et du monde financier

hostile à ce milliardaire puissant sur la hausse et la baisse comme ces

bateaux de fort tonnage qui déplacent les eaux d'un port, son isolement

ne faisait que s'accentuer en changeant de place, et la même inimitié

l'accompagnait partout.

Ses gestes, son allure en gardaient quelque chose de contraint, une

sorte de méfiance hésitante. Il se sentait surveillé. S'il entrait un

moment à la buvette, dans cette grande salle claire ouverte sur les

jardins de la présidence, qui lui plaisait parce que là, devant ce large

comptoir de marbre blanc chargé de boissons et de vivres, les députés

perdaient de leurs grands airs imposants, la morgue législative se

faisait plus familière, rappelée au naturel par la nature, il savait

que le lendemain une note railleuse, offensante, paraîtrait dans le

_Messager_, le présentant à ses lecteurs comme «un humeur de piot»

émérite.

Encore une gêne pour lui, ces terribles électeurs.

Ils arrivaient par bandes, envahissaient la salle des Pas-Perdus,

galopaient en tous sens comme de petits chevreaux ardents et noirs,

s'appelant d'un bout à l'autre de la pièce sonore: «O Pé!... O Tché!...»

humant avec délices l'odeur de gouvernement, d'administration répandue,

faisant des yeux doux aux ministres qui passaient, les suivant à la

piste en reniflant, comme si de leurs poches vénérables, de leurs

portefeuilles gonflés quelque prébende allait tomber; mais entourant

surtout «Moussiou» Jansoulet de tant de pétitions exigeantes, de

réclamations, de démonstrations, que, pour se débarrasser de ce tumulte

gesticulant sur lequel tout le monde se retournait, qui faisait de lui

comme le délégué d'une tribu de Touaregs au milieu d'un peuple civilisé,

il était obligé d'implorer du regard quelque huissier de service, au

fait de ces sauvetages et qui venait tout affairé lui dire «qu'on

l'appelait tout de suite au huitième bureau.» Si bien que gêné partout,

chassé des couloirs, des Pas-Perdus, de la buvette, le pauvre Nabab

avait pris le parti de ne plus quitter son banc où il se tenait immobile

et muet toute la durée de la séance.

Il avait pourtant un ami à la Chambre, un député nouvellement élu dans

les Deux-Sèvres, qu'on appelait M. Sarigue, pauvre homme assez semblable

à l'animal inoffensif et disgracié dont il portait le nom, avec son

poil roux et grêle, ses yeux peureux, sa démarche sautillante dans ses

guêtres blanches. Timide à ne pas dire deux paroles sans bredouiller,

presque aphone, roulant sans cesse des boules de gomme dans sa bouche,

ce qui achevait d'empâter son discours; on se demandait ce qu'un infirme

pareil était venu faire à l'Assemblée, quelle ambition féminine en

délire avait poussé vers les emplois publics cet être inapte à n'importe

quelle fonction privée.

Par une ironie amusante du sort, Jansoulet, agité lui-même de toutes les

inquiétudes de sa validation, était choisi dans le huitième bureau

pour faire le rapport sur l'élection des Deux-Sèvres, et M. Sarigue,

conscient de son incapacité, plein d'une peur horrible d'être renvoyé

honteusement dans ses foyers, rôdait humble et suppliant autour de ce

grand gaillard tout crépu dont les omoplates larges sous une mince et

fine redingote se mouvaient en soufflets de forge, sans se douter qu'un

pauvre être anxieux comme lui se cachait sous cette enveloppe solide.

En travaillant au rapport de l'élection des Deux-Sèvres, en dépouillant

les protestations nombreuses, les accusations de manoeuvre électorale,

repas donnés, argent répandu, barriques de vin mises en perce à la porte

des mairies, le train habituel d'une élection de ce temps-là, Jansoulet

frémissait pour son propre compte. «Mais j'ai fait tout ça, moi...» se

disait-il, terrifié. Ah! M. Sarigue pouvait être tranquille, jamais il

n'aurait mis la main sur un rapporteur mieux intentionné, plus indulgent

aussi, car le Nabab, prenant en pitié son patient, sachant par

expérience combien cette angoisse d'attente est pénible, avait hâté la

besogne, et l'énorme portefeuille qu'il portait sous le bras, en sortant

de l'hôtel de Mora, contenait son rapport prêt à être lu au bureau.

Que ce fût ce premier essai de fonction publique, les bonnes paroles du

duc ou le temps magnifique qu'il faisait dehors, délicieusement ressenti

par ce Méridional aux impressions toutes physiques, habitué à évoluer

au bleu du ciel et à la chaleur du soleil; toujours est-il que les

huissiers du Corps législatif virent paraître ce jour-là un Jansoulet

superbe et hautain qu'ils ne connaissaient pas encore. La voiture du

gros Hemerlingue, entrevue à la grille, reconnaissable à la largeur

inusitée de ses portières, acheva de le remettre en possession de

sa vraie nature d'aplomb et toute en audace. «L'ennemi est là...

Attention.» En traversant la salle des Pas-Perdus, il aperçut en effet

l'homme de finance causant dans un coin avec Le Merquier le rapporteur,

passa tout près d'eux et les regarda d'un air triomphant qui fit penser

aux autres: «Qu'est-ce qu'il y a donc?»

Puis, enchanté de son sang-froid, il se dirigea vers les bureaux, vastes

et hautes salles ouvrant à droite et à gauche sur un long corridor, et

dont les grandes tables recouvertes de tapis verts, les sièges lourds et

uniformes étaient empreints d'une ennuyeuse solennité. On arrivait. Des

groupes se plaçaient, discutaient, gesticulaient, avec des saluts, des

poignées de mains, des renversements de têtes, en ombres chinoises sur

le fond lumineux des vitres. Il y avait là des gens qui marchaient le

dos courbé, solitaires, comme écrasés sous le poids des pensées qui

plissaient leur front. D'autres se parlaient à l'oreille, se confiant

des nouvelles excessivement mystérieuses et de la dernière importance,

le doigt aux lèvres, l'oeil écarquillé d'une recommandation muette. Un

bouquet provincial distinguait tout cela, des variétés d'intonations,

violences méridionales, accents traînards du Centre, cantilènes de

Bretagne, fondus dans la même suffisance imbécile et ventrue; des

redingotes à la mode de Landerneau, des souliers de montagne, du linge

filé dans les domaines, et des aplombs de clocher ou de cercles de

petite ville, des expressions locales, des provincialismes introduits

brusquement dans la langue politique et administrative, cette

phraséologie flasque et incolore qui a inventé «les questions brûlantes

revenant sur l'eau» et les «individualités sans mandat.»

A voir ces agités ou ces pensifs, vous eussiez dit les plus grands

remueurs d'idées de la terre; malheureusement ils se transformaient

les jours de séance, se tenaient cois à leur banc, peureux comme des

écoliers sous la férule du maître, riant avec bassesse aux plaisanteries

de l'homme d'esprit qui les présidait ou prenant la parole pour des

propositions stupéfiantes, de ces interruptions à faire croire que ce

n'est pas seulement un type, mais toute une race qu'Henri Monnier a

stigmatisée dans son immortel croquis. Deux ou trois orateurs pour toute

la Chambre, le reste sachant très bien se camper devant la cheminée d'un

salon de province, après un excellent repas chez le préfet, pour dire

d'une voix de nez «l'administration, Messieurs...» ou «le gouvernement

de l'empereur...» mais incapable d'aller plus loin.

D'ordinaire, le bon Nabab se laissait éblouir par ces poses, ce bruit

de rouet à vide que font les importants; mais aujourd'hui lui-même se

trouvait à l'unisson général. Pendant qu'assis au milieu de la table

verte, son portefeuille devant lui, ses deux coudes bien étalés dessus,

il lisait le rapport rédigé par de Géry, les membres du bureau le

regardaient émerveillés.

C'était un résumé net, limpide et rapide de leurs travaux de la

quinzaine, dans lequel ils retrouvaient leurs idées si bien exprimées

qu'ils avaient grand'peine à les reconnaître. Puis, deux ou trois

d'entre eux ayant trouvé que le rapport était trop favorable, qu'il

glissait trop légèrement sur certaines protestations parvenues au

bureau, le rapporteur prit la parole avec une assurance étonnante, la

prolixité, l'abondance des gens de son pays, démontra qu'un député ne

devait être responsable que jusqu'à un certain point de l'imprudence de

ses agents électoraux, qu'aucune élection ne résisterait sans cela à un

contrôle un peu minutieux; et, comme au fond c'était sa propre cause

qu'il plaidait, il y apportait une conviction, une chaleur irrésistible,

en ayant soin de lâcher de temps à autre un de ces longs substantifs

blafards à mille pattes, tels que la commission les aimait.

Les autres l'écoutaient, recueillis, se communiquant leurs impressions

par des hochements de tête, faisant, pour mieux fixer leur attention,

des paraphes et des bonshommes sur leurs cahiers, ce qui allait bien

avec le bruit écolier des couloirs, un murmure de leçons récitées, et

ces tas de moineaux qu'on entendait piailler sous les croisées dans une

cour dallée, entourée d'arcades, une vraie cour de collège. Le

rapport adopté, on fit venir M. Sarigue pour quelques explications

supplémentaires. Il arriva blême, défait, bégayant comme un criminel

sans conviction, et vous auriez ri de voir de quel air d'autorité et de

protection Jansoulet l'encourageait, le rassurait: «Remettez-vous donc,

mon cher collègue...» Mais les membres du 8e bureau ne riaient pas.

C'étaient tous ou presque tous des messieurs Sarigue dans leur genre,

deux ou trois absolument ramollis, atteints d'aphasie partielle. Tant

d'aplomb, tant d'éloquence les avait enthousiasmés.

Quand Jansoulet sortit du Corps législatif, reconduit jusqu'à sa voiture

par son collègue reconnaissant, il était environ six heures. Le temps

splendide, un beau soleil couchant sur la Seine toute en or vers le

Trocadéro tenta pour un retour à pied ce plébéien robuste, à qui les

convenances imposaient de monter en voiture et de mettre des gants, mais

qui s'en passait le plus souvent possible. Il renvoya ses gens, et, sa

serviette sous le bras, s'engagea sur le pont de la Concorde. Depuis

le 1er mai, il n'avait pas éprouvé un bien-être semblable. Roulant des

épaules, le chapeau un peu en arrière dans l'attitude qu'il avait vu

prendre aux hommes politiques excédés, bourrelés d'affaires, laissant

s'évaporer à la fraîcheur de l'air toute la fièvre laborieuse de leur

cerveau, comme une usine lâche sa vapeur au ruisseau à la fin d'une

journée de travail, il marchait parmi d'autres silhouettes pareilles à

la sienne, visiblement sorties de ce temple à colonnes qui fait face à

la Madeleine par-dessus les fontaines monumentales de la place. Sur

leur passage, on se retournait, on disait: «Voilà des députés...» Et

Jansoulet en ressentait une joie d'enfant, une joie de peuple faite

d'ignorance et de vanité naïve.

«Demandez le _Messager_, édition du soir.»

Cela sortait du kiosque à journaux au coin du pont, à cette heure rempli

de feuilles fraîches en tas que deux femmes pliaient vivement et qui

sentaient bon la presse humide, les nouvelles récentes, le succès du

jour ou son scandale. Presque tous les députés achetaient un numéro, en

passant, le parcouraient bien vite dans l'espoir de trouver leur nom.

Jansoulet, lui, eut peur d'y voir le sien et ne s'arrêta pas. Puis

tout de suite il songea: «Est-ce qu'un homme public ne doit pas

être au-dessus de ces faiblesses? Je suis assez fort pour tout lire

maintenant.» Il revint sur ses pas et prit un journal comme ses

collègues. Il l'ouvrit, très calme, droit à la place habituelle des

articles de Moëssard. Justement il y en avait un. Toujours le même

titre: _Chinoiseries_, et un _M_ pour signature.

--Ah! ah! fit l'homme public, ferme et froid comme un marbre, avec un

beau sourire méprisant. La leçon de Mora tintait encore à ses oreilles,

et l'eût-il oubliée que l'air de _Norma égrené_ en petites notes

ironiques non loin de là aurait suffi à la lui rappeler. Seulement, tout

calcul fait dans les événements hâtés de nos existences, il faut encore

compter sur l'imprévu; et c'est pourquoi le pauvre Nabab sentit tout

à coup un flot de sang l'aveugler, un cri de rage s'étrangler dans la

contraction subite de sa gorge... Sa mère, sa vieille Françoise se

trouvait mêlée cette fois à l'infâme plaisanterie du «bateau de fleurs.»

Comme il visait bien, ce Moëssard, comme il savait les vraies places

sensibles dans ce coeur si naïvement découvert!

«Du calme, Jansoulet, du calme...»

Il avait beau se répéter cela sur tous les tons, la colère, une colère

folle, cette ivresse de sang qui veut du sang l'enveloppait. Son premier

mouvement fut d'arrêter une voiture de place pour s'y précipiter,

s'arracher à la rue irritante, débarrasser son corps de la préoccupation

de marcher et de se conduire,--d'arrêter une voiture comme pour un

blessé. Mais ce qui encombrait la place à cette heure de rentrée

générale, c'étaient des centaines de victorias, de calèches, de coupés

de maître descendant de la gloire fulgurante de l'Arc-de-Triomphe vers

la fraîcheur violette des Tuileries, précipités l'un sur l'autre dans la

perspective penchée de l'avenue jusqu'au grand carrefour où les statues

immobiles, au front leurs couronnes de tours et fermes sur leurs

piédestaux, les regardaient se séparer vers le faubourg Saint-Germain,

les rues Royale et de Rivoli.

Jansoulet, son journal à la main, traversait ce tumulte sans y penser,

porté par l'habitude vers le cercle où il allait tous les jours faire

sa partie de six à sept. Homme public, il l'était encore; mais agité,

parlant tout haut, balbutiant des jurons et des menaces d'une voix

subitement redevenue tendre au souvenir de la vieille bonne femme...

L'avoir roulée là-dedans, elle aussi... Oh! si elle lisait, si elle

pouvait comprendre... Quel châtiment inventer pour un pareil infâme...

Il arrivait à la rue Royale, où s'engouffraient avec des rapidités de

retour et des éclairs d'essieux, des visions de femmes voilées, de

chevelures d'enfants blonds, des équipages de toutes sortes rentrant du

Bois, apportant un peu de terre végétale sur le pavé de Paris et des

effluves de printemps mêlées à des senteurs de poudre de riz. En face

du ministère de la marine, un phaéton très haut sur ses roues légères,

ressemblant assez à un grand faucheux, dont le petit groom cramponné au

caisson et les deux personnes occupant le siège du devant auraient formé

le corps, manqua d'accrocher le trottoir en tournant.

Le Nabab leva la tête, étouffa un cri.

A côté d'une fille peinte, en cheveux roux, coiffée d'un tout petit

chapeau aux larges brides, et qui, juchée sur son coussin de cuir,

conduisait le cheval des mains, des yeux, de toute sa factice personne

à la fois raide et penchée en avant, se tenait, rose et maquillé aussi,

fleuri sur le même fumier, engraissé aux mêmes vices, Moëssard, le joli

Moëssard. La fille et le journaliste, et le plus vendu des deux, ce

n'était pas elle encore! Dominant ces femmes allongées dans leurs

calèches, ces hommes qui leur faisaient face engloutis sous des volants

de robes, toutes ces poses de fatigue et d'ennui que les repus étalent

en public comme un mépris du plaisir et de la richesse, ils trônaient

insolemment, elle très fière de promener l'amant de la reine, et lui

sans la moindre honte à côté de cette créature qui raccrochait les

hommes dans les allées du bout de son fouet, à l'abri, sur son siège en

perchoir, des rafles salutaires de la police. Peut-être avait-il besoin,

pour émoustiller sa royale maîtresse, de pavaner ainsi sous ses fenêtres

en compagnie de Suzanne Bloch, dite Suze la Rousse.

--Hep!... hep donc!

Le cheval, un grand trotteur aux jambes fines, vrai cheval de cocotte,

se remettait de son écart dans le droit chemin avec des pas de danse,

des grâces sur place sans avancer. Jansoulet lâcha sa serviette, et

comme s'il avait laissé choir en même temps toute sa gravité, son

prestige d'homme public, il fit un bond terrible et sauta au mors de la

bête, qu'il maintint de ses fortes mains à poils.

Une arrestation rue Royale, et en plein jour, il fallait ce Tartare pour

oser un coup pareil!

--A bas, dit-il à Moëssard dont la figure s'était plaquée de vert et de

jaune en l'apercevant. A bas, tout de suite...

--Voulez-vous bien lâcher mon cheval, espèce d'enflé!...

--Fouette, Suzanne, c'est le Nabab.

Elle essaya de ramasser les rênes, mais l'animal, maintenu, se cabra si

vivement qu'un peu plus, comme une fronde, le fragile équipage aurait

envoyé au loin tous ceux qu'il portait. Alors, furieuse d'une de ces

rages de faubourg qui font éclater en ces filles tout le vernis de leur

luxe et de leur peau, elle cingla le Nabab de deux coups de fouet qui

glissèrent sur le visage tanné et dur, mais lui communiquèrent une

expression féroce, accentuée par le nez court devenu blanc, fendu au

bout comme celui d'un terrier chasseur.

--Descendez, nom de Dieu, ou je chavire tout...

Dans un remous de voitures arrêtées faute de circulation possible ou

qui tournaient lentement l'obstacle avec des milliers de prunelles

curieuses, parmi des cris de cochers, des cliquetis de mors, deux

poignets de fer secouaient tout l'équipage...

--Saute... mais saute donc... tu vois bien qu'il va nous verser...

Quelle poigne!

Et la fille regardait l'hercule avec intérêt.

A peine Moëssard eut-il mis pied à terre, avant qu'il se fût réfugié sur

le trottoir où des képis noirs se hâtaient, Jansoulet se jetait sur

lui, le soulevait par la nuque comme un lapin, et sans souci de ses

protestations, de ses bégaiements effarés:

--Oui, oui, je te rendrai raison, misérable... Mais avant, je veux te

faire ce qu'on fait aux bêtes malpropres pour qu'elles n'y reviennent

plus...

Et rudement il se mit à le frotter, à le débarbouiller de son journal

qu'il tenait en tampon et dont il l'étouffait, l'aveuglait avec des

écorchures où le fard saignait. On le lui arracha des mains, violet,

suffoqué. En se montant encore un peu, il l'aurait tué.

La lutte finie, rajustant ses manches qui remontaient, son linge

froissé, ramassant sa serviette d'où les papiers de l'élection Sarigue

volaient éparpillés jusque dans le ruisseau, le Nabab répondit

aux sergents de ville qui lui demandaient son nom pour dresser

procès-verbal: «Bernard Jansoulet, député de la Corse.»

Homme public!

Alors seulement il se souvint qu'il l'était. Qui s'en serait douté à le

voir ainsi essoufflé et tête nue comme un portefaix qui sort d'une rixe,

sous les regards avides, railleurs à froid, du rassemblement en train de

se disperser?

XVII

L'APPARITION

Si vous voulez de la passion sincère et sans détour, si vous voulez des

effusions, des tendresses, du rire, de ce rire des grands bonheurs qui

confine aux larmes par un tout petit mouvement de bouche, et de la belle

folie de jeunesse illuminée d'yeux clairs, transparents jusqu'au fond

des âmes, il y a de tout cela ce matin dimanche dans une maison que vous

connaissez, une maison neuve, là-bas, tout au bout du vieux faubourg.

La vitrine du rez-de-chaussée est plus brillante que d'habitude. Plus

allègrement que jamais les écriteaux dansent au-dessus de la porte, et

par les fenêtres ouvertes montent des cris joyeux, un envolement de

bonheur.

«Reçu, il est reçu!... Oh! quelle chance!... Henriette, Élise, arrivez

donc... La pièce de M. Maranne est reçue.»

Depuis hier, André sait la nouvelle. Cardailhac, le directeur des

Nouveautés, l'a fait venir pour lui apprendre qu'on allait monter son

drame tout de suite, qu'il serait joué le mois prochain. Ils ont passé

la soirée à parler des décors, de la distribution; et, comme en rentrant

du théâtre il était trop tard pour frapper chez les voisins, l'heureux

auteur a guetté le jour dans une impatience fiévreuse, puis dès qu'il a

entendu marcher au-dessous, les persiennes s'ouvrir en claquant sur la

façade, il est descendu bien vite annoncer à ses amis la bonne nouvelle.

A présent, les voilà tous réunis, ces demoiselles en gentil déshabillé,

les cheveux tordus à la hâte, et M. Joyeuse que l'événement a surpris en

train de faire sa barbe, montrant sous son bonnet brodé une étonnante

figure mi-partie, un côté rasé, l'autre non. Mais le plus ému, c'est

André Maranne, car vous savez ce que la réception de _Révolte_

représente pour lui, ce dont ils sont convenus avec Bonne Maman.

Le pauvre garçon la regarde comme pour chercher dans ses yeux un

encouragement; et les yeux un peu railleurs et bons ont l'air de dire:

«Essayez toujours. Qu'est-ce qu'on risque?» Il regarde aussi, pour se

donner du courage, mademoiselle Élise, jolie comme une fleur, ses grands

cils abaissés. Enfin, prenant son parti:

«Monsieur Joyeuse, dit-il d'une voix étranglée, j'ai une communication

très grave à vous faire.»

M. Joyeuse s'étonne:

«Une communication?... Ah! mon Dieu, vous m'effrayez!...»

Et, baissant la voix, lui aussi:

«Est-ce que ces demoiselles sont de trop?»

Non. Bonne Maman sait ce dont il s'agit. Mademoiselle Élise doit aussi

s'en douter. Ce sont seulement les enfants... Mademoiselle Henriette et

sa soeur sont priées de se retirer, ce qu'elles font aussitôt, l'une

d'un air majestueux et vexé, en vraie fille des Saint-Amand, l'autre, la

jeune Chinoise Yaia, avec une folle envie de rire à peine dissimulée.

Alors un grand silence. Puis l'amoureux commence sa petite histoire.

Je crois bien que mademoiselle Élise se doute en effet de quelque chose,

car, dès que le jeune voisin a parlé de communication, elle a tiré son

«Ansart et Rendu» de sa poche et s'est plongée précipitamment dans les

aventures d'un tel dit le Hutin, émouvante lecture qui fait trembler

le livre entre ses doigts. Il y a de quoi trembler, certes, devant

l'effarement, la stupeur indignée, avec lesquels M. Joyeuse accueille

cette demande de la main de sa fille:

«Est-ce possible? Comment cela s'est-il fait? Quel prodigieux événement!

Qui se serait jamais douté d'une chose pareille?»

Et, tout à coup, le bonhomme part d'un immense éclat de rire. Eh bien!

non, ce n'est pas vrai. Voilà longtemps qu'il connaît l'affaire, qu'on

l'a mis au courant de tout...

Le père au courant de tout! Bonne Maman les a donc trahis?... Et devant

les regards de reproche qui se tournent de son côté, la coupable

s'avance en souriant:

«Oui, mes amis, c'est moi... Le secret était trop lourd. Je n'ai pu le

garder pour moi seule... Et puis, le père est si bon... On ne peut rien

lui cacher.»

Le nabab, tome II · 第 4 / 17 段