période qui suit son élection et précède--comme on dit en jargon
parlementaire--la vérification des pouvoirs. Un peu l'alternative du
nouveau marié pendant les vingt-quatre heures séparant le mariage à la
mairie de sa consécration par l'église. Des droits dont on ne peut user,
un demi-bonheur, des demi-pouvoirs, la gêne de se tenir en deçà ou au
delà, le manque d'assiette précise. On est marié sans l'être, député
sans en être bien sûr; seulement, pour le député, cette incertitude se
prolonge des jours et des semaines, et comme plus elle dure, plus la
validation devient problématique, c'est un supplice pour l'infortuné
représentant à l'essai d'être obligé de venir à la Chambre, d'occuper
une place qu'il ne gardera peut-être pas, d'entendre des discussions
dont il est exposé à ne pas connaître la fin, de fixer dans ses yeux,
dans ses oreilles le délicieux souvenir des séances parlementaires avec
leur houle de fronts chauves ou apoplectiques, leur brouhaha de papier
froissé, de cris d'huissiers, de couteaux de bois tambourinant sur les
tables, de bavardages particuliers où la voix de l'orateur se détache en
solo tonnant ou timide sur un accompagnement continu.
Cette situation, déjà si énervante, se compliquait pour le Nabab de ces
calomnies d'abord chuchotées, imprimées maintenant, circulant à des
milliers d'exemplaires et qui lui valaient d'être tacitement mis en
quarantaine par ses collègues. Les premiers jours il allait, venait,
dans les couloirs, à la bibliothèque, à la buvette, à la salle des
conférences, comme les autres, ravi de poser ses pas dans tous les coins
de ce majestueux dédale; mais inconnu de la plupart, renié par quelques
membres du cercle de la rue Royale qui l'évitaient, détesté de toute la
coterie cléricale dont Le Merquier était le chef, et du monde financier
hostile à ce milliardaire puissant sur la hausse et la baisse comme ces
bateaux de fort tonnage qui déplacent les eaux d'un port, son isolement
ne faisait que s'accentuer en changeant de place, et la même inimitié
l'accompagnait partout.
Ses gestes, son allure en gardaient quelque chose de contraint, une
sorte de méfiance hésitante. Il se sentait surveillé. S'il entrait un
moment à la buvette, dans cette grande salle claire ouverte sur les
jardins de la présidence, qui lui plaisait parce que là, devant ce large
comptoir de marbre blanc chargé de boissons et de vivres, les députés
perdaient de leurs grands airs imposants, la morgue législative se
faisait plus familière, rappelée au naturel par la nature, il savait
que le lendemain une note railleuse, offensante, paraîtrait dans le
_Messager_, le présentant à ses lecteurs comme «un humeur de piot»
émérite.
Encore une gêne pour lui, ces terribles électeurs.
Ils arrivaient par bandes, envahissaient la salle des Pas-Perdus,
galopaient en tous sens comme de petits chevreaux ardents et noirs,
s'appelant d'un bout à l'autre de la pièce sonore: «O Pé!... O Tché!...»
humant avec délices l'odeur de gouvernement, d'administration répandue,
faisant des yeux doux aux ministres qui passaient, les suivant à la
piste en reniflant, comme si de leurs poches vénérables, de leurs
portefeuilles gonflés quelque prébende allait tomber; mais entourant
surtout «Moussiou» Jansoulet de tant de pétitions exigeantes, de
réclamations, de démonstrations, que, pour se débarrasser de ce tumulte
gesticulant sur lequel tout le monde se retournait, qui faisait de lui
comme le délégué d'une tribu de Touaregs au milieu d'un peuple civilisé,
il était obligé d'implorer du regard quelque huissier de service, au
fait de ces sauvetages et qui venait tout affairé lui dire «qu'on
l'appelait tout de suite au huitième bureau.» Si bien que gêné partout,
chassé des couloirs, des Pas-Perdus, de la buvette, le pauvre Nabab
avait pris le parti de ne plus quitter son banc où il se tenait immobile
et muet toute la durée de la séance.
Il avait pourtant un ami à la Chambre, un député nouvellement élu dans
les Deux-Sèvres, qu'on appelait M. Sarigue, pauvre homme assez semblable
à l'animal inoffensif et disgracié dont il portait le nom, avec son
poil roux et grêle, ses yeux peureux, sa démarche sautillante dans ses
guêtres blanches. Timide à ne pas dire deux paroles sans bredouiller,
presque aphone, roulant sans cesse des boules de gomme dans sa bouche,
ce qui achevait d'empâter son discours; on se demandait ce qu'un infirme
pareil était venu faire à l'Assemblée, quelle ambition féminine en
délire avait poussé vers les emplois publics cet être inapte à n'importe
quelle fonction privée.
Par une ironie amusante du sort, Jansoulet, agité lui-même de toutes les
inquiétudes de sa validation, était choisi dans le huitième bureau
pour faire le rapport sur l'élection des Deux-Sèvres, et M. Sarigue,
conscient de son incapacité, plein d'une peur horrible d'être renvoyé
honteusement dans ses foyers, rôdait humble et suppliant autour de ce
grand gaillard tout crépu dont les omoplates larges sous une mince et
fine redingote se mouvaient en soufflets de forge, sans se douter qu'un
pauvre être anxieux comme lui se cachait sous cette enveloppe solide.
En travaillant au rapport de l'élection des Deux-Sèvres, en dépouillant
les protestations nombreuses, les accusations de manoeuvre électorale,
repas donnés, argent répandu, barriques de vin mises en perce à la porte
des mairies, le train habituel d'une élection de ce temps-là, Jansoulet
frémissait pour son propre compte. «Mais j'ai fait tout ça, moi...» se
disait-il, terrifié. Ah! M. Sarigue pouvait être tranquille, jamais il
n'aurait mis la main sur un rapporteur mieux intentionné, plus indulgent
aussi, car le Nabab, prenant en pitié son patient, sachant par
expérience combien cette angoisse d'attente est pénible, avait hâté la
besogne, et l'énorme portefeuille qu'il portait sous le bras, en sortant
de l'hôtel de Mora, contenait son rapport prêt à être lu au bureau.
Que ce fût ce premier essai de fonction publique, les bonnes paroles du
duc ou le temps magnifique qu'il faisait dehors, délicieusement ressenti
par ce Méridional aux impressions toutes physiques, habitué à évoluer
au bleu du ciel et à la chaleur du soleil; toujours est-il que les
huissiers du Corps législatif virent paraître ce jour-là un Jansoulet
superbe et hautain qu'ils ne connaissaient pas encore. La voiture du
gros Hemerlingue, entrevue à la grille, reconnaissable à la largeur
inusitée de ses portières, acheva de le remettre en possession de
sa vraie nature d'aplomb et toute en audace. «L'ennemi est là...
Attention.» En traversant la salle des Pas-Perdus, il aperçut en effet
l'homme de finance causant dans un coin avec Le Merquier le rapporteur,
passa tout près d'eux et les regarda d'un air triomphant qui fit penser
aux autres: «Qu'est-ce qu'il y a donc?»
Puis, enchanté de son sang-froid, il se dirigea vers les bureaux, vastes
et hautes salles ouvrant à droite et à gauche sur un long corridor, et
dont les grandes tables recouvertes de tapis verts, les sièges lourds et
uniformes étaient empreints d'une ennuyeuse solennité. On arrivait. Des
groupes se plaçaient, discutaient, gesticulaient, avec des saluts, des
poignées de mains, des renversements de têtes, en ombres chinoises sur
le fond lumineux des vitres. Il y avait là des gens qui marchaient le
dos courbé, solitaires, comme écrasés sous le poids des pensées qui
plissaient leur front. D'autres se parlaient à l'oreille, se confiant
des nouvelles excessivement mystérieuses et de la dernière importance,
le doigt aux lèvres, l'oeil écarquillé d'une recommandation muette. Un
bouquet provincial distinguait tout cela, des variétés d'intonations,
violences méridionales, accents traînards du Centre, cantilènes de
Bretagne, fondus dans la même suffisance imbécile et ventrue; des
redingotes à la mode de Landerneau, des souliers de montagne, du linge
filé dans les domaines, et des aplombs de clocher ou de cercles de
petite ville, des expressions locales, des provincialismes introduits
brusquement dans la langue politique et administrative, cette
phraséologie flasque et incolore qui a inventé «les questions brûlantes
revenant sur l'eau» et les «individualités sans mandat.»
A voir ces agités ou ces pensifs, vous eussiez dit les plus grands
remueurs d'idées de la terre; malheureusement ils se transformaient
les jours de séance, se tenaient cois à leur banc, peureux comme des
écoliers sous la férule du maître, riant avec bassesse aux plaisanteries
de l'homme d'esprit qui les présidait ou prenant la parole pour des
propositions stupéfiantes, de ces interruptions à faire croire que ce
n'est pas seulement un type, mais toute une race qu'Henri Monnier a
stigmatisée dans son immortel croquis. Deux ou trois orateurs pour toute
la Chambre, le reste sachant très bien se camper devant la cheminée d'un
salon de province, après un excellent repas chez le préfet, pour dire
d'une voix de nez «l'administration, Messieurs...» ou «le gouvernement
de l'empereur...» mais incapable d'aller plus loin.
D'ordinaire, le bon Nabab se laissait éblouir par ces poses, ce bruit
de rouet à vide que font les importants; mais aujourd'hui lui-même se
trouvait à l'unisson général. Pendant qu'assis au milieu de la table
verte, son portefeuille devant lui, ses deux coudes bien étalés dessus,
il lisait le rapport rédigé par de Géry, les membres du bureau le
regardaient émerveillés.
C'était un résumé net, limpide et rapide de leurs travaux de la
quinzaine, dans lequel ils retrouvaient leurs idées si bien exprimées
qu'ils avaient grand'peine à les reconnaître. Puis, deux ou trois
d'entre eux ayant trouvé que le rapport était trop favorable, qu'il
glissait trop légèrement sur certaines protestations parvenues au
bureau, le rapporteur prit la parole avec une assurance étonnante, la
prolixité, l'abondance des gens de son pays, démontra qu'un député ne
devait être responsable que jusqu'à un certain point de l'imprudence de
ses agents électoraux, qu'aucune élection ne résisterait sans cela à un
contrôle un peu minutieux; et, comme au fond c'était sa propre cause
qu'il plaidait, il y apportait une conviction, une chaleur irrésistible,
en ayant soin de lâcher de temps à autre un de ces longs substantifs
blafards à mille pattes, tels que la commission les aimait.
Les autres l'écoutaient, recueillis, se communiquant leurs impressions
par des hochements de tête, faisant, pour mieux fixer leur attention,
des paraphes et des bonshommes sur leurs cahiers, ce qui allait bien
avec le bruit écolier des couloirs, un murmure de leçons récitées, et
ces tas de moineaux qu'on entendait piailler sous les croisées dans une
cour dallée, entourée d'arcades, une vraie cour de collège. Le
rapport adopté, on fit venir M. Sarigue pour quelques explications
supplémentaires. Il arriva blême, défait, bégayant comme un criminel
sans conviction, et vous auriez ri de voir de quel air d'autorité et de
protection Jansoulet l'encourageait, le rassurait: «Remettez-vous donc,
mon cher collègue...» Mais les membres du 8e bureau ne riaient pas.
C'étaient tous ou presque tous des messieurs Sarigue dans leur genre,
deux ou trois absolument ramollis, atteints d'aphasie partielle. Tant
d'aplomb, tant d'éloquence les avait enthousiasmés.
Quand Jansoulet sortit du Corps législatif, reconduit jusqu'à sa voiture
par son collègue reconnaissant, il était environ six heures. Le temps
splendide, un beau soleil couchant sur la Seine toute en or vers le
Trocadéro tenta pour un retour à pied ce plébéien robuste, à qui les
convenances imposaient de monter en voiture et de mettre des gants, mais
qui s'en passait le plus souvent possible. Il renvoya ses gens, et, sa
serviette sous le bras, s'engagea sur le pont de la Concorde. Depuis
le 1er mai, il n'avait pas éprouvé un bien-être semblable. Roulant des
épaules, le chapeau un peu en arrière dans l'attitude qu'il avait vu
prendre aux hommes politiques excédés, bourrelés d'affaires, laissant
s'évaporer à la fraîcheur de l'air toute la fièvre laborieuse de leur
cerveau, comme une usine lâche sa vapeur au ruisseau à la fin d'une
journée de travail, il marchait parmi d'autres silhouettes pareilles à
la sienne, visiblement sorties de ce temple à colonnes qui fait face à
la Madeleine par-dessus les fontaines monumentales de la place. Sur
leur passage, on se retournait, on disait: «Voilà des députés...» Et
Jansoulet en ressentait une joie d'enfant, une joie de peuple faite
d'ignorance et de vanité naïve.
«Demandez le _Messager_, édition du soir.»
Cela sortait du kiosque à journaux au coin du pont, à cette heure rempli
de feuilles fraîches en tas que deux femmes pliaient vivement et qui
sentaient bon la presse humide, les nouvelles récentes, le succès du
jour ou son scandale. Presque tous les députés achetaient un numéro, en
passant, le parcouraient bien vite dans l'espoir de trouver leur nom.
Jansoulet, lui, eut peur d'y voir le sien et ne s'arrêta pas. Puis
tout de suite il songea: «Est-ce qu'un homme public ne doit pas
être au-dessus de ces faiblesses? Je suis assez fort pour tout lire
maintenant.» Il revint sur ses pas et prit un journal comme ses
collègues. Il l'ouvrit, très calme, droit à la place habituelle des
articles de Moëssard. Justement il y en avait un. Toujours le même
titre: _Chinoiseries_, et un _M_ pour signature.
--Ah! ah! fit l'homme public, ferme et froid comme un marbre, avec un
beau sourire méprisant. La leçon de Mora tintait encore à ses oreilles,
et l'eût-il oubliée que l'air de _Norma égrené_ en petites notes
ironiques non loin de là aurait suffi à la lui rappeler. Seulement, tout
calcul fait dans les événements hâtés de nos existences, il faut encore
compter sur l'imprévu; et c'est pourquoi le pauvre Nabab sentit tout
à coup un flot de sang l'aveugler, un cri de rage s'étrangler dans la
contraction subite de sa gorge... Sa mère, sa vieille Françoise se
trouvait mêlée cette fois à l'infâme plaisanterie du «bateau de fleurs.»
Comme il visait bien, ce Moëssard, comme il savait les vraies places
sensibles dans ce coeur si naïvement découvert!
«Du calme, Jansoulet, du calme...»
Il avait beau se répéter cela sur tous les tons, la colère, une colère
folle, cette ivresse de sang qui veut du sang l'enveloppait. Son premier
mouvement fut d'arrêter une voiture de place pour s'y précipiter,
s'arracher à la rue irritante, débarrasser son corps de la préoccupation
de marcher et de se conduire,--d'arrêter une voiture comme pour un
blessé. Mais ce qui encombrait la place à cette heure de rentrée
générale, c'étaient des centaines de victorias, de calèches, de coupés
de maître descendant de la gloire fulgurante de l'Arc-de-Triomphe vers
la fraîcheur violette des Tuileries, précipités l'un sur l'autre dans la
perspective penchée de l'avenue jusqu'au grand carrefour où les statues
immobiles, au front leurs couronnes de tours et fermes sur leurs
piédestaux, les regardaient se séparer vers le faubourg Saint-Germain,
les rues Royale et de Rivoli.
Jansoulet, son journal à la main, traversait ce tumulte sans y penser,
porté par l'habitude vers le cercle où il allait tous les jours faire
sa partie de six à sept. Homme public, il l'était encore; mais agité,
parlant tout haut, balbutiant des jurons et des menaces d'une voix
subitement redevenue tendre au souvenir de la vieille bonne femme...
L'avoir roulée là-dedans, elle aussi... Oh! si elle lisait, si elle
pouvait comprendre... Quel châtiment inventer pour un pareil infâme...
Il arrivait à la rue Royale, où s'engouffraient avec des rapidités de
retour et des éclairs d'essieux, des visions de femmes voilées, de
chevelures d'enfants blonds, des équipages de toutes sortes rentrant du
Bois, apportant un peu de terre végétale sur le pavé de Paris et des
effluves de printemps mêlées à des senteurs de poudre de riz. En face
du ministère de la marine, un phaéton très haut sur ses roues légères,
ressemblant assez à un grand faucheux, dont le petit groom cramponné au
caisson et les deux personnes occupant le siège du devant auraient formé
le corps, manqua d'accrocher le trottoir en tournant.
Le Nabab leva la tête, étouffa un cri.
A côté d'une fille peinte, en cheveux roux, coiffée d'un tout petit
chapeau aux larges brides, et qui, juchée sur son coussin de cuir,
conduisait le cheval des mains, des yeux, de toute sa factice personne
à la fois raide et penchée en avant, se tenait, rose et maquillé aussi,
fleuri sur le même fumier, engraissé aux mêmes vices, Moëssard, le joli
Moëssard. La fille et le journaliste, et le plus vendu des deux, ce
n'était pas elle encore! Dominant ces femmes allongées dans leurs
calèches, ces hommes qui leur faisaient face engloutis sous des volants
de robes, toutes ces poses de fatigue et d'ennui que les repus étalent
en public comme un mépris du plaisir et de la richesse, ils trônaient
insolemment, elle très fière de promener l'amant de la reine, et lui
sans la moindre honte à côté de cette créature qui raccrochait les
hommes dans les allées du bout de son fouet, à l'abri, sur son siège en
perchoir, des rafles salutaires de la police. Peut-être avait-il besoin,
pour émoustiller sa royale maîtresse, de pavaner ainsi sous ses fenêtres
en compagnie de Suzanne Bloch, dite Suze la Rousse.
--Hep!... hep donc!
Le cheval, un grand trotteur aux jambes fines, vrai cheval de cocotte,
se remettait de son écart dans le droit chemin avec des pas de danse,
des grâces sur place sans avancer. Jansoulet lâcha sa serviette, et
comme s'il avait laissé choir en même temps toute sa gravité, son
prestige d'homme public, il fit un bond terrible et sauta au mors de la
bête, qu'il maintint de ses fortes mains à poils.
Une arrestation rue Royale, et en plein jour, il fallait ce Tartare pour
oser un coup pareil!
--A bas, dit-il à Moëssard dont la figure s'était plaquée de vert et de
jaune en l'apercevant. A bas, tout de suite...
--Voulez-vous bien lâcher mon cheval, espèce d'enflé!...
--Fouette, Suzanne, c'est le Nabab.
Elle essaya de ramasser les rênes, mais l'animal, maintenu, se cabra si
vivement qu'un peu plus, comme une fronde, le fragile équipage aurait
envoyé au loin tous ceux qu'il portait. Alors, furieuse d'une de ces
rages de faubourg qui font éclater en ces filles tout le vernis de leur
luxe et de leur peau, elle cingla le Nabab de deux coups de fouet qui
glissèrent sur le visage tanné et dur, mais lui communiquèrent une
expression féroce, accentuée par le nez court devenu blanc, fendu au
bout comme celui d'un terrier chasseur.
--Descendez, nom de Dieu, ou je chavire tout...
Dans un remous de voitures arrêtées faute de circulation possible ou
qui tournaient lentement l'obstacle avec des milliers de prunelles
curieuses, parmi des cris de cochers, des cliquetis de mors, deux
poignets de fer secouaient tout l'équipage...
--Saute... mais saute donc... tu vois bien qu'il va nous verser...
Quelle poigne!
Et la fille regardait l'hercule avec intérêt.
A peine Moëssard eut-il mis pied à terre, avant qu'il se fût réfugié sur
le trottoir où des képis noirs se hâtaient, Jansoulet se jetait sur
lui, le soulevait par la nuque comme un lapin, et sans souci de ses
protestations, de ses bégaiements effarés:
--Oui, oui, je te rendrai raison, misérable... Mais avant, je veux te
faire ce qu'on fait aux bêtes malpropres pour qu'elles n'y reviennent
plus...
Et rudement il se mit à le frotter, à le débarbouiller de son journal
qu'il tenait en tampon et dont il l'étouffait, l'aveuglait avec des
écorchures où le fard saignait. On le lui arracha des mains, violet,
suffoqué. En se montant encore un peu, il l'aurait tué.
La lutte finie, rajustant ses manches qui remontaient, son linge
froissé, ramassant sa serviette d'où les papiers de l'élection Sarigue
volaient éparpillés jusque dans le ruisseau, le Nabab répondit
aux sergents de ville qui lui demandaient son nom pour dresser
procès-verbal: «Bernard Jansoulet, député de la Corse.»
Homme public!
Alors seulement il se souvint qu'il l'était. Qui s'en serait douté à le
voir ainsi essoufflé et tête nue comme un portefaix qui sort d'une rixe,
sous les regards avides, railleurs à froid, du rassemblement en train de
se disperser?
XVII
L'APPARITION
Si vous voulez de la passion sincère et sans détour, si vous voulez des
effusions, des tendresses, du rire, de ce rire des grands bonheurs qui
confine aux larmes par un tout petit mouvement de bouche, et de la belle
folie de jeunesse illuminée d'yeux clairs, transparents jusqu'au fond
des âmes, il y a de tout cela ce matin dimanche dans une maison que vous
connaissez, une maison neuve, là-bas, tout au bout du vieux faubourg.
La vitrine du rez-de-chaussée est plus brillante que d'habitude. Plus
allègrement que jamais les écriteaux dansent au-dessus de la porte, et
par les fenêtres ouvertes montent des cris joyeux, un envolement de
bonheur.
«Reçu, il est reçu!... Oh! quelle chance!... Henriette, Élise, arrivez
donc... La pièce de M. Maranne est reçue.»
Depuis hier, André sait la nouvelle. Cardailhac, le directeur des
Nouveautés, l'a fait venir pour lui apprendre qu'on allait monter son
drame tout de suite, qu'il serait joué le mois prochain. Ils ont passé
la soirée à parler des décors, de la distribution; et, comme en rentrant
du théâtre il était trop tard pour frapper chez les voisins, l'heureux
auteur a guetté le jour dans une impatience fiévreuse, puis dès qu'il a
entendu marcher au-dessous, les persiennes s'ouvrir en claquant sur la
façade, il est descendu bien vite annoncer à ses amis la bonne nouvelle.
A présent, les voilà tous réunis, ces demoiselles en gentil déshabillé,
les cheveux tordus à la hâte, et M. Joyeuse que l'événement a surpris en
train de faire sa barbe, montrant sous son bonnet brodé une étonnante
figure mi-partie, un côté rasé, l'autre non. Mais le plus ému, c'est
André Maranne, car vous savez ce que la réception de _Révolte_
représente pour lui, ce dont ils sont convenus avec Bonne Maman.
Le pauvre garçon la regarde comme pour chercher dans ses yeux un
encouragement; et les yeux un peu railleurs et bons ont l'air de dire:
«Essayez toujours. Qu'est-ce qu'on risque?» Il regarde aussi, pour se
donner du courage, mademoiselle Élise, jolie comme une fleur, ses grands
cils abaissés. Enfin, prenant son parti:
«Monsieur Joyeuse, dit-il d'une voix étranglée, j'ai une communication
très grave à vous faire.»
M. Joyeuse s'étonne:
«Une communication?... Ah! mon Dieu, vous m'effrayez!...»
Et, baissant la voix, lui aussi:
«Est-ce que ces demoiselles sont de trop?»
Non. Bonne Maman sait ce dont il s'agit. Mademoiselle Élise doit aussi
s'en douter. Ce sont seulement les enfants... Mademoiselle Henriette et
sa soeur sont priées de se retirer, ce qu'elles font aussitôt, l'une
d'un air majestueux et vexé, en vraie fille des Saint-Amand, l'autre, la
jeune Chinoise Yaia, avec une folle envie de rire à peine dissimulée.
Alors un grand silence. Puis l'amoureux commence sa petite histoire.
Je crois bien que mademoiselle Élise se doute en effet de quelque chose,
car, dès que le jeune voisin a parlé de communication, elle a tiré son
«Ansart et Rendu» de sa poche et s'est plongée précipitamment dans les
aventures d'un tel dit le Hutin, émouvante lecture qui fait trembler
le livre entre ses doigts. Il y a de quoi trembler, certes, devant
l'effarement, la stupeur indignée, avec lesquels M. Joyeuse accueille
cette demande de la main de sa fille:
«Est-ce possible? Comment cela s'est-il fait? Quel prodigieux événement!
Qui se serait jamais douté d'une chose pareille?»
Et, tout à coup, le bonhomme part d'un immense éclat de rire. Eh bien!
non, ce n'est pas vrai. Voilà longtemps qu'il connaît l'affaire, qu'on
l'a mis au courant de tout...
Le père au courant de tout! Bonne Maman les a donc trahis?... Et devant
les regards de reproche qui se tournent de son côté, la coupable
s'avance en souriant:
«Oui, mes amis, c'est moi... Le secret était trop lourd. Je n'ai pu le
garder pour moi seule... Et puis, le père est si bon... On ne peut rien
lui cacher.»