Il n'y avait en ce moment dans le palais qu'un homme aussi heureux que

lui, c'était le Nabab. Escorté de ses amis, il tenait, remplissait la

grande travée à lui seul, parlant haut, gesticulant, tellement glorieux

qu'il en paraissait presque beau, comme si, à force de contempler

son buste naïvement et longuement, il lui avait pris un peu de cette

idéalisation splendide dont l'artiste avait nimbé la vulgarité de son

type. La tête levée de trois quarts, dégagée du large col entr'ouvert,

attirait sur la ressemblance les remarques contradictoires des passants;

et le nom de Jansoulet, répété tant de fois pas les urnes électorales,

l'était encore par les plus jolies bouches de Paris, par ses voix

les plus puissantes. Tout autre que le Nabab eût été gêné d'entendre

s'exclamer sur son passage ces curiosités qui n'étaient pas toujours

sympathiques. Mais l'estrade, le tremplin allaient bien à cette nature

plus brave sous le feu des regards, comme ces femmes qui ne sont

belles ou spirituelles que dans le monde, et que la moindre admiration

transfigure et complète.

Quand il sentait s'apaiser cette joie délirante, lorsqu'il croyait avoir

bu toute son ivresse orgueilleuse, il n'avait qu'à se dire: «Député!...

Je suis député!» Et la coupe triomphale écumait à pleins bords. C'était

l'embargo levé sur tous ses biens, le réveil d'un cauchemar de deux

mois, le coup de mistral balayant tous les tourments, toutes les

inquiétudes, jusqu'à l'affront de Saint-Romans, bien lourd pourtant dans

sa mémoire.

Député!

Il riait tout seul en pensant à la figure du baron apprenant la

nouvelle, à la stupeur du bey amené devant son buste; et, tout à coup,

à cette idée qu'il n'était plus seulement un aventurier gavé d'or,

excitant l'admiration bête de la foule, ainsi qu'une énorme pépite brute

à la devanture d'un changeur, mais qu'on regardait passer en lui un des

élus de la volonté nationale, sa face bonasse et mobile s'alourdissait

dans une gravité voulue, il lui venait des projets d'avenir, de réforme,

et l'envie de profiter des leçons du destin dans ces derniers temps.

Déjà, se rappelant la promesse qu'il avait faite à de Géry, il montrait

pour le troupeau famélique qui frétillait bassement sur ses talons

certaines froideurs dédaigneuses, un parti pris de contradiction

autoritaire. Il appelait le marquis de Bois l'Héry «mon bon», imposait

silence très vertement au gouverneur dont l'enthousiasme devenait

scandaleux, et se jurait bien de se débarrasser au plus tôt de toute

cette bohème mendiante et compromettante, quand l'occasion s'offrit

belle à lui de commencer l'exécution. Perçant la foule qui l'entourait,

Moëssard, le beau Moëssard, en cravate bleu de ciel, blême et bouffi

comme un mal blanc, pincé à la taille dans une fine redingote, voyant

que le Nabab, après avoir fait vingt fois le tour de la salle de

sculpture, se dirigeait vers la sortie, prit son élan et passant son

bras sous le sien:

«Vous m'emmenez, vous savez...»

Dans les derniers temps, surtout depuis la période electorale, il avait

pris, place Vendôme, une autorité presque égale à celle de Monpavon,

mais plus impudente; car, pour l'impudeur, l'amant de la reine n'avait

pas son pareil sur le trottoir qui va de la rue Drouot à la Madeleine.

Cette fois il tombait mal. Le bras musculeux qu'il serrait se secoua

violemment, et le Nabab lui répondit très sec:

«J'en suis fâché, mon cher, je n'ai pas de place à vous offrir.»

Pas de place dans un carrosse grand comme une maison et qui les avait

amenés cinq.

Moëssard le regarda stupéfait:

«J'avais pourtant deux mots pressés à vous dire... au sujet de ma petite

lettre... Vous l'avez reçue, n'est-ce pas?

--Sans doute, et M. de Géry a dû vous répondre ce matin même... Ce que

vous demandez est impossible. Vingt mille francs!... Tonnerre de Dieu,

comme vous y allez.

--Cependant il me semble que mes services... bégaya le bellâtre.

--Vous ont été largement payés. C'est ce qu'il me semble aussi. Deux

cent mille francs en cinq mois!... Nous nous en tiendrons là, s'il vous

plaît. Vous avez les dents longues, jeune homme; il faut vous les limer

un peu.»

Ils échangeaient ces paroles en marchant, poussés par le flot moutonnant

de la sortie. Moëssard s'arrêta:

«C'est votre dernier mot?»

Le Nabab hésita une seconde, saisi d'un pressentiment devant cette

bouche mauvaise et pâle; puis il se souvint de la parole qu'il avait

donnée à son ami.

«C'est mon dernier mot.

--Eh bien! nous verrons, dit le beau Moëssard, dont la badine fendit

l'air avec un sifflement de vipère; et, tournant sur ses talons, il

s'éloigna à grands pas, comme un homme qu'on attend quelque part pour

une besogne très pressée.»

Jansoulet continua sa marche triomphale. Ce jour-là, il lui en aurait

fallu bien plus pour déranger l'équilibre de son bonheur; au contraire,

il se sentait réconforté par l'exécution si vivement faite.

L'immense vestibule était encombré d'une foule compacte que l'approche

de la fermeture poussait dehors, mais qu'une de ces ondées subites qui

semblent faire partie de l'ouverture du salon retenait sous le porche

au terrain battu et sablonneux pareil à cette entrée du Cirque où

les gilets en coeur se pavanent. Le coup d'oeil était curieux, bien

parisien.

Au dehors, de grands rais de soleil traversant la pluie, accrochant à

ses filets limpides ces lames aiguës et brillantes qui justifient

le proverbe: «Il pleut des hallebardes», la jeune verdure des

Champs-Elysées, les massifs de rhododendrons bruissants et mouillés, les

voitures rangées sur l'avenue, les manteaux cirés des cochers, tout le

splendide harnachement des chevaux recevant de l'eau et des rayons un

surcroît de richesse et d'effet, et mirant de partout du bleu, le bleu

d'un ciel qui va sourire entre l'écart de deux averses.

Au dedans, des rires, des bavardages, des bonjours, des impatiences, des

jupes retroussées, des satins bouffants sur le fin plissage des jupons

et les rayures tendres des bas de soie, des flots de franges, de

dentelles, de volants retenus d'une main en paquets trop lourds,

chiffonnés à la diable... Puis, pour relier les deux côtés du tableau,

les prisonniers encadrés par la voûte du porche et dans le noir de son

ombre, avec le fond immense tout en lumière, des valets de pied courant

sous des parapluies, des noms de cochers, des noms de maîtres qu'on

criait, des coupés s'approchant au pas, où montaient des couples

effarés.

«La voiture de M. Jansoulet!»

Tout le monde se retourna, mais on sait que cela ne le gênait guère,

lui. Et tandis qu'au milieu de ces élégantes, de ces illustres, de ce

tout Paris varié qui se trouvait là avec un nom à mettre sur chacune de

ces figures, le bon Nabab posait un peu, en attendant ses gens, une

main nerveuse et bien gantée se tendit vers lui, et le duc de Mora, qui

allait rejoindre son coupé, lui jeta en passant avec cette effusion que

le bonheur donne aux plus réservés:

«Mes compliments, mon cher député...»

C'était dit à haute voix et chacun put l'entendre: «Mon cher député.»

* * * * *

Il y a dans la vie de tous les hommes une heure d'or, une cime lumineuse

où ce qu'ils peuvent espérer de prospérités, de joies, de triomphes,

les attend et leur est donné. Le sommet est plus ou moins haut, plus ou

moins rugueux et difficile à monter; mais il existe également pour tous,

pour les puissants et pour les humbles. Seulement, comme ce plus long

jour de l'année où le soleil a fourni tout son élan et dont le lendemain

semble un premier pas vers l'hiver, ce _summum_ des existences humaines

n'est qu'un moment à savourer, après lequel on ne peut plus que

redescendre. Cette fin d'après-midi du 1er mai, rayée de pluie et de

soleil, il faut te la rappeler, pauvre homme, en fixer à jamais l'éclat

changeant dans ta mémoire. Ce fut l'heure de ton plein été aux fleurs

ouvertes, aux fruits ployant leurs rameaux d'or, aux moissons mûres dont

tu jetais si follement les glanes. L'astre maintenant pâlira, peu à peu

retiré et tombant, incapable bientôt de percer la nuit lugubre où ton

destin va s'accomplir.

XV

MÉMOIRES D'UN GARÇON DE BUREAU. A L'ANTICHAMBRE.

Grande fête samedi dernier place Vendôme.

En l'honneur de son élection, M. Bernard Jansoulet, le nouveau député

de la Corse, donnait une magnifique soirée avec municipaux à la porte,

illumination de tout l'hôtel, et deux mille invitations lancées dans le

beau Paris.

J'ai dû à la distinction de mes manières, à la sonorité de mon organe,

que le président du conseil d'administration avait pu apprécier aux

réunions de la _Caisse territoriale_, de figurer à ce somptueux

festival, où, trois heures durant, debout dans l'antichambre, au milieu

des fleurs et des tentures, vêtu d'écarlate et d'or, avec cette majesté

particulière aux personnes un peu puissantes, mes mollets à l'air pour

la première fois de ma vie, j'envoyai comme un coup de canon dans les

cinq salons en enfilade le nom de chaque invité, qu'un suisse étincelant

saluait chaque fois du «bing!» de sa hallebarde sur les dalles.

Que d'observations curieuses j'ai pu faire encore ce soir-là, que de

saillies plaisantes, de lazzis de haut goût échangés entre les gens de

service sur tout ce monde qui défilait! Ce n'est pas toujours avec les

vignerons de Montbars que j'en aurais entendu d'aussi drôles. Il faut

dire que le digne M. Barreau nous avait d'abord fait servir à tous,

dans son office rempli jusqu'au plafond de boissons glacées et de

victuailles, un lunch solide fortement arrosé, qui mit chacun de nous

dans un état de bonne humeur, entretenu toute la soirée par les verres

de punch et de champagne sifflés au passage sur les plateaux de la

desserte.

Les patrons, par exemple, ne paraissaient pas aussi bien disposés que

nous. Dès neuf heures, en arrivant à mon poste, je fus frappé de la

physionomie inquiète, nerveuse du Nabab, que je voyais se promener avec

M. de Géry, au milieu des salons allumés et déserts, causant vivement et

faisant de grands gestes.

«Je le tuerai, disait-il, je le tuerai...»

L'autre essayait de le calmer, ensuite madame parut et l'on causa

d'autre chose.

Magnifique morceau de femme cette Levantine, deux fois plus forte que

moi, éblouissante à regarder avec son diadème en diamants, les bijoux

qui chargeaient ses énormes épaules blanches, son dos aussi rond que sa

poitrine, sa taille serrée dans une cuirasse d'or vert qui se continuait

en longues lames tout le long de sa jupe raide. Je n'ai jamais rien vu

d'aussi imposant, d'aussi riche. C'était comme un de ces beaux éléphants

blancs porteurs de tours, dont nous entretiennent les livres de voyage.

Quand elle marchait, péniblement appuyée aux meubles, toute sa chair

tremblait, ses ornements faisaient un bruit de ferraille. Avec ça une

petite voix très perçante et une belle figure rouge qu'un négrillon lui

rafraîchissait tout le temps avec un éventail de plumes blanches large

comme une queue de paon.

C'était la première fois que cette paresseuse et sauvage personne se

montrait à la société parisienne, et M. Jansoulet semblait très heureux

et très fier qu'elle eût bien voulu présider sa fête; ce qui, du reste,

ne donna pas grand mal à la dame, car, laissant son mari recevoir les

invités dans le premier salon, elle alla s'étendre sur le divan du petit

salon japonais, calée entre deux piles de coussins, immobile, si bien

qu'on l'apercevait de loin tout au fond, pareille à une idole, sous le

grand éventail que son nègre agitait régulièrement comme une mécanique.

Ces étrangères vous ont un aplomb!

Tout de même l'irritation du Nabab m'avait frappé, et voyant passer

le valet de chambre qui descendait l'escalier quatre à quatre, je

l'attrapai au vol et lui glissai dans le tuyau de l'oreille:

«Qu'est-ce qu'il a donc votre bourgeois, monsieur Noël?

«C'est l'article du _Messager_,» me fut-il répondu, et je dus renoncer

à en savoir davantage pour le moment, un grand coup de timbre annonçant

que la première voiture arrivait, suivie bientôt d'une foule d'autres.

Tout à mon affaire, attentionné à bien prononcer les noms qu'on me

donnait, à les faire ricocher de salon en salon, je ne pensai plus à

autre chose. Ce n'est pas un métier commode d'annoncer convenablement

des personnes qui s'imaginent toujours que leur nom doit être connu, le

murmurent en passant du bout des lèvres, et s'étonnent ensuite de vous

l'entendre écorcher dans le plus bel accent, vous en voudraient presque

de ces entrées manquées, enguirlandées de petits sourires, qui suivent

une annonce mal faite. Chez M. Jansoulet, ce qui me rendait la besogne

encore plus difficile, c'était cette masse d'étrangers, tous égyptiens,

persans, tunisiens. Je ne parle pas des Corses, très nombreux aussi

ce jour-là, parce que, pendant mes quatre ans de séjour à la

_Territoriale_, je me suis habitué à prononcer ces noms ronflants,

interminables, toujours suivis de celui de la localité: «Paganetti de

Porto-Vecchio, Bastelica de Bonifacio, Paianatchi de Barbicaglia.»

Je me plaisais à moduler ces syllabes italiennes, à leur donner toutes

leurs sonorités, et je voyais bien aux airs stupéfaits de ces braves

insulaires combien ils étaient charmés et surpris d'être introduits de

cette façon dans la haute société continentale. Mais avec les Turcs, ces

pachas, ces beys, ces effendis, j'avais bien plus de peine, et il dut

m'arriver de prononcer souvent de travers, car M. Jansoulet, à deux

reprises différentes, m'envoya dire de faire plus attention aux noms

qu'on me donnait, et surtout d'annoncer plus naturellement. Cette

observation, formulée à haute voix devant l'antichambre avec une

certaine brutalité, m'indisposa beaucoup, m'empêcha--en ferai-je l'aveu?

--de plaindre ce gros parvenu quand j'appris, au courant de la soirée,

que de cruelles épines se glissaient dans son lit de roses.

De dix heures et demie à minuit, le timbre ne cessa de retentir, les

voitures de rouler sous le porche, les invités de se succéder, députés,

sénateurs, conseillers d'État, conseillers municipaux qui avaient bien

plus l'air de venir à une réunion d'actionnaires qu'à une soirée de

gens du monde. A quoi cela tenait-il? Je ne parvenais pas à m'en rendre

compte, mais un mot du suisse Nicklauss m'ouvrit les yeux.

«Remarquez-vous, M. Passajon, me dit ce brave serviteur, debout en face

de moi, la hallebarde au poing, remarquez-vous comme nous avons peu de

dames?»

C'était cela, pardieu!... Et nous n'étions pas que nous deux à faire la

remarque. A chaque nouvel arrivant, j'entendais le Nabab, qui se tenait

près de la porte, s'écrier avec consternation de sa grosse voix de

Marseillais enrhumé:

«Tout seul?»

L'invité s'excusait tout bas... _Mn mn mn mn_... sa dame un peu

souffrante... Bien regretté certainement... Puis il en arrivait un

autre; et la même question amenait la même réponse.

A force d'entendre ce mot de «tout seul,» on avait fini par en

plaisanter à l'antichambre; chasseurs et valets de pied se le jetaient

de l'un à l'autre quand entrait un invité nouveau «tout seul!» Et l'on

riait, on se faisait du bon sang... Mais M. Nicklauss, avec sa grande

habitude du monde, trouvait que cette abstention à peu près générale du

sexe n'était pas naturelle.

«Ça doit être l'article du _Messager_,» disait-il.

Tout le monde en parlait de ce matin d'article, et devant la glace

entourée de fleurs où chaque invité se contrôlait avant d'entrer, je

surprenais des bouts de dialogue à voix basse dans ce genre-ci:

«Vous avez lu?

--C'est épouvantable.

--Croyez-vous la chose possible?

--Je n'en sais rien. En tout cas, j'ai préféré ne pas amener ma femme.

--J'ai fait comme vous... Un homme peut aller partout sans se

compromettre...

--Certainement... Tandis qu'une femme...»

Puis ils entraient, le claque sous le bras, avec cet air vainqueur des

hommes mariés que leurs épouses n'accompagnent pas.

Quel était donc ce journal, cet article terrible qui menaçait à ce

point l'influence d'un homme si riche? Malheureusement mon service

me retenait; je ne pouvais descendre à l'office ni au vestiaire pour

m'informer, causer avec ces cochers, ces valets, ces chasseurs que je

voyais debout au pied de l'escalier s'amusant à brocarder les gens

qui montaient... Qu'est-ce que vous voulez? Les maîtres sont trop

esbrouffeurs aussi. Comment ne pas rire en voyant passer, l'air insolent

et le ventre creux, le marquis et la marquise de Bois-l'Héry, après tout

ce qu'on nous a conté sur les trafics de monsieur et les toilettes de

madame? Et le ménage Jenkins si tendre, si uni, le docteur attentionné

mettant à sa dame une dentelle sur les épaules de peur qu'elle s'enrhume

dans l'escalier; elle souriante et attifée, tout en velours, long comme

ça de traîne, s'appuyant au bras de son mari de l'air de dire: «Comme je

suis bien,» quand je sais, moi, que depuis la mort de l'Irlandaise, sa

vraie légitime, le docteur médite de se débarrasser de son vieux crampon

pour pouvoir épouser une jeunesse, et que le vieux crampon passe les

nuits à se désoler, à ronger de larmes ce qu'il lui reste de beauté.

Le plaisant, c'est que pas une de ces personnes ne se doutait des bons

quolibets, des blagues qu'on leur crachait dans le dos au passage, de ce

que la queue des robes ramassait de saletés sur le tapis du vestibule,

et tout ce monde-là vous avait des mines dédaigneuses à mourir de rire.

Les deux dames que je viens de nommer, l'épouse du gouverneur, une

petite Corse à qui ses gros sourcils, ses dents blanches, ses joues

luisantes et noires en dessous donnaient l'air d'une Auvergnate

débarbouillée, bonne pâte du reste, et riant tout le temps excepté

quand son mari regarde les autres femmes, plus quelques Levantines aux

diadèmes d'or ou de perles, moins réussies que la nôtre, mais

toujours dans le même genre, des femmes de tapissiers, de joailliers,

fournisseurs habituels de la maison, avec des épaules larges comme des

devantures et des toilettes où la marchandise n'avait pas été épargnée;

enfin quelques ménages d'employés de la _Territoriale_ en robes

pleurardes et la queue du diable dans leur poche, voilà ce qui

représentait le beau sexe de la réunion, une trentaine de dames noyées

dans un millier d'habits noirs, autant dire qu'il n'y en avait pas. De

temps à autre, Cassagne, Laporte, Grandvarlet qui faisaient le service

des plateaux nous mettaient au courant de ce qui se passait dans les

salons.

«Ah! mes enfants, si vous voyiez ça, c'est d'un noir, c'est d'un

lugubre... Les hommes ne démarrent pas des buffets. Les dames sont

toutes dans le fond, assises en rond, à s'éventer sans rien dire. La

Grosse ne parle à personne. Je crois qu'elle pionce... C'est

monsieur qui fait une tête!... Allons, père Passajon, un verre de

Château-larose... Ça vous donnera du ton.»

Elle était charmante envers moi, toute cette jeunesse, et prenait un

malin plaisir à me faire les honneurs de la cave, si souvent et à si

grands coups que ma langue commençait à devenir lourde, incertaine; et

comme me disaient ces jeunes gens dans leur langage un peu libre: «Mon

oncle, vous bafouillez.» Heureusement que le dernier des effendis venait

d'arriver et qu'il n'y avait plus personne à annoncer; car, j'avais beau

m'en défendre chaque fois que je m'avançais entre les tentures pour

jeter un nom à la grande volée, je voyais les lustres des salons tourner

en rond avec des centaines de milliers de lumières papillotantes, et les

parquets partir de biais glissants et droits comme des montagnes russes.

Je devais bafouiller, c'est sûr.

L'air vif de la nuit, quelques ablutions à la pompe de la cour eurent

vite raison de ce petit malaise, et, quand j'entrai au vestiaire, il

n'en paraissait plus. Je trouvai nombreuse et joyeuse compagnie autour

d'une «marquise» au champagne dont toutes mes nièces, en grande tenue,

cheveux bouffants et cravates de ruban rose, prenaient très bien leur

part malgré des cris, de petites grimaces ravissantes qui ne trompaient

personne. Naturellement on parlait du fameux article, un article de

Moëssard, à ce qu'il paraît, plein de révélations épouvantables sur

toutes sortes de métiers déshonorants qu'aurait faits le Nabab, il y a

quinze ou vingt ans, à son premier séjour à Paris.

C'était la troisième attaque de ce genre que le _Messager_ publiait

depuis huit jours, et ce gueux de Moëssard avait la malice d'envoyer

chaque fois le numéro sous bande place Vendôme.

M. Jansoulet recevait cela le matin avec son chocolat; et à la même

heure ses amis et ses ennemis, car un homme comme le Nabab ne saurait

être indifférent à aucun, lisaient, commentaient, se traçaient vis-à-vis

de lui une ligne de conduite pour ne pas se compromettre. Il faut croire

que l'article d'aujourd'hui était bien tapé tout de même; car Jansoulet

le cocher nous racontait que tantôt au Bois son maître n'avait pas

échangé dix saluts en dix tours de lac, quand ordinairement il ne garde

pas plus son chapeau sur sa tête qu'un souverain en promenade. Puis,

lorsqu'ils sont rentrés, voilà une autre affaire. Les trois garçons

venaient d'arriver à la maison, tout en larmes et consternés, ramenés du

collège Bourdaloue par un bon Père, dans l'intérêt même de ces pauvres

petits, auxquels on avait donné un congé temporaire pour leur éviter

d'entendre au parloir ou dans la cour quelques méchants propos, une

allusion blessante. Là-dessus le Nabab s'est mis dans une fureur

terrible qui lui a fait démolir un service de porcelaine, et il paraît

que sans M. de Géry il serait allé tout d'un pas casser la tête au

Moëssard.

«Et qu'il aurait bien fait, dit M. Noël entrant sur ces derniers mots,

très animé, lui aussi... Il n'y a pas une ligne de vraie dans l'article

de ce coquin. Mon maître n'était jamais venu à Paris avant l'année

dernière. De Tunis à Marseille, de Marseille à Tunis, voilà tous ses

voyages. Mais cette fripouille de journaliste se venge de ce que nous

lui avons refusé vingt mille francs.

--En cela vous avez eu grand tort, fit alors M. Francis, le Francis à

Monpavon, ce vieil élégant dont l'unique dent branle au milieu de la

bouche à chaque mot qu'il dit, mais que ces demoiselles regardent tout

de même d'un oeil favorable à cause de ses belles manières... Oui, vous

avez eu tort. Il faut savoir ménager les gens, tant qu'ils peuvent nous

servir ou nous nuire. Votre Nabab a tourné trop vite le dos à ses amis

après le succès; et de vous à moi, mon cher, il n'est pas assez fort

pour se payer de ces coups-là.»

Je crus pouvoir prendre la parole à mon tour:

--Ça, c'est vrai, M. Noël, que votre bourgeois n'est plus le même

depuis son élection. Il a adopté un ton, des manières. Avant-hier, à la

_Territoriale_, il nous a fait un branle-bas dont on n'a pas d'idée. On

l'entendait crier en plein conseil: «Vous m'avez menti, vous m'avez

volé et rendu voleur autant que vous... Montrez-moi vos livres, tas de

drôles.» S'il a traité le Moëssard de cette façon, je ne m'étonne plus

que l'autre se venge dans son journal.

--Mais, enfin, qu'est-ce qu'il dit cet article, demanda M. Barreau, qui

est-ce qui l'a lu?

Personne ne répondit. Plusieurs avaient voulu l'acheter; mais à Paris le

scandale se vend comme du pain. A dix heures du matin, il n'y avait

plus un numéro du _Messager_ sur la place. Alors une de mes nièces, une

délurée, s'il en fut, eut l'idée de chercher dans la poche d'un de ces

nombreux pardessus qui garnissaient le vestiaire, bien alignés dans des

casiers. Au premier qu'elle atteignit:

«Le voilà! dit l'aimable enfant d'un air de triomphe en tirant un

_Messager_ froissé aux plis comme une feuille qu'on vient de lire.

--En voilà un autre!» cria Tom Bois-l'Héry, qui cherchait de son côté.

Troisième pardessus, troisième _Messager_. Et dans tous la même chose;

fourré au fond des poches ou laissant dépasser son titre, le journal

était partout comme l'article devait être dans toutes les mémoires, et

l'on se figurait le Nabab là-haut échangeant des phrases aimables avec

ses invités qui auraient pu lui réciter par coeur les horreurs imprimées

sur son compte. Nous rîmes tous beaucoup à cette idée; mais il nous

tardait de connaître à notre tour cette page curieuse.

--Voyons, père Passajon, lisez-nous ça tout haut.»

C'était le voeu général et j'y souscrivis.

Le nabab, tome II · 第 2 / 17 段