--Eh bien! à votre place, je ne recevrais jamais chez moi, à

OEUVRES

DE

Alphonse Daudet

Le Nabab

Tome II

M DCCC LXXXVII

LE NABAB

XIII

UN JOUR DE SPLEEN

Cinq heures de l'après-midi. La pluie depuis le matin, un ciel gris et

bas à toucher avec les parapluies, un temps mou qui poisse, le gâchis,

la boue, rien que de la boue, en flaques lourdes, en traînées luisantes

au bord des trottoirs, chassée en vain par tes balayeuses mécaniques,

par les balayeuses en marmottes, enlevée sur d'énormes tombereaux qui

l'emportent lentement vers Montreuil, la promènent en triomphe à travers

les rues, toujours remuée et toujours renaissante, poussant entre les

pavés, éclaboussant les panneaux des voitures, le poitrail des chevaux,

les vêtements des passants, mouchetant les vitres, les seuils, les

devantures, à croire que Paris entier va s'enfoncer et disparaître sous

cette tristesse du sol fangeux où tout se fond et se confond. Et c'est

une pitié de voir l'envahissement de cette souillure sur les blancheurs

des maisons neuves, la bordure des quais, les colonnades des balcons de

pierre... Il y a quelqu'un cependant que ce spectacle réjouit, un pauvre

être dégoûté et malade qui, vautré tout de son long sur la soie brodée

d'un divan, la tête sur ses poings fermés, regarde joyeusement dehors

contre les vitres ruisselantes et se délecte à toutes ces laideurs:

«Vois-tu, ma fée, voilà bien le temps qu'il me fallait aujourd'hui...

Regarde-les patauger... Sont-ils hideux, sont-ils sales!... Que de

fange! Il y en a partout, dans les rues, sur les quais, jusque dans

la Seine, jusque dans le ciel... Ah! c'est bon la boue, quand on est

triste... Je voudrais tripoter là-dedans, faire de la sculpture avec ça,

une statue de cent pieds de haut, qui s'appellerait: «Mon ennui.»

--Mais pourquoi t'ennuies-tu, ma chérie, dit avec douceur la vieille

danseuse, aimable et rose dans son fauteuil, où elle se tient

très droite de peur d'abîmer sa coiffure encore plus soignée que

d'habitude... N'as-tu pas tout ce qu'il faut pour être heureuse?»

Et, de sa voix tranquille, pour la centième fois, elle recommence à lui

énumérer ses raisons de bonheur, sa gloire, son génie, sa beauté, tous

les hommes à ses pieds, les plus beaux, les plus puissants; oh! oui,

les plus puissants, puisqu'aujourd'hui même... Mais un miaulement

formidable, une plainte déchirante du chacal exaspéré par la monotonie

de son désert, fait trembler tout à coup les vitres de l'atelier et

rentrer dans son cocon l'antique chrysalide épouvantée.

Depuis huit jours, son groupe fini, parti pour l'exposition, a laissé

Félicia dans ce même état de prostration, d'écoeurement, d'irritation

navrée et désolante. Il faut toute la patience inaltérable de la fée, la

magie de ses souvenirs évoqués à chaque instant pour lui rendre la vie

supportable à côté de cette inquiétude, de cette colère méchante qu'on

entend gronder au fond des silences de la jeune fille, et qui subitement

éclatent dans une parole amère, dans un «pouah» de dégoût à propos de

tout... Son groupe est hideux... Personne n'en parlera... Tous les

critiques sont des ânes... Le public? un goitre immense à trois étages

de mentons... Et pourtant, l'autre dimanche, quand le duc de Mora

est venu avec le surintendant des beaux-arts voir son exposition à

l'atelier, elle était si heureuse, si fière des éloges qu'on lui

donnait, si pleinement ravie de son travail qu'elle admirait à distance

comme d'un autre, maintenant que l'outil n'établissait plus entre elle

et l'oeuvre ce lien gênant à l'impartial jugement de l'artiste.

Mais c'est tous les ans ainsi. L'atelier dépeuplé du récent ouvrage,

son nom glorieux encore une fois jeté au caprice imprévu du public, les

préoccupations de Félicia, désormais sans objet visible, errent

dans tout le vide de son coeur, de son existence de femme sortie du

tranquille sillon, jusqu'à ce qu'elle se soit reprise à un autre

travail. Elle s'enferme, ne veut voir personne. On dirait qu'elle se

méfie d'elle-même. Il n'y a que le bon Jenkins qui la supporte pendant

ces crises. Il semble même les rechercher, comme s'il en attendait

quelque chose. Dieu sait pourtant qu'elle n'est pas aimable avec lui.

Hier encore il est resté deux heures en face de cette belle ennuyée, qui

ne lui a seulement pas une fois adressé la parole. Si c'est là l'accueil

qu'elle réserve ce soir au grand personnage qui leur fait l'honneur de

venir dîner avec elles... Ici la douce Crenmitz, qui rumine paisiblement

toutes ces pensées en regardant le fin bout de ses souliers à

bouffettes, se rappelle subitement qu'elle a promis de confectionner

une assiette de pâtisseries viennoises pour le dîner du personnage en

question, et sort de l'atelier discrètement sur la pointe de ses petits

pieds.

Toujours la pluie, toujours la boue, toujours le beau sphinx accroupi,

les yeux perdus dans l'horizon fangeux. A quoi pense-t-il? Qu'est-ce

qu'il regarde venir là-bas, par ces routes souillées, douteuses sous

la nuit qui tombe, avec ce pli au front et cette lèvre expressive de

dégoût? Est-ce son destin qu'il attend? Triste destin qui s'est mis en

marche par un temps pareil, sans crainte de l'ombre, de la boue...

Quelqu'un vient d'entrer dans l'atelier, un pas plus lourd que le trot

de souris de Constance. Le petit domestique sans doute. Et Félicia,

brutalement sans se retourner:

«Va te coucher... Je n'y suis pour personne...

--J'aurais bien voulu vous parler cependant, lui répond une voix amie.»

Elle tressaille, se redresse, et radoucie, presque rieuse devant ce

visiteur inattendu:

--Tiens! c'est vous, jeune Minerve... Comment êtes-vous donc entré?

--Bien simplement. Toutes les portes sont ouvertes.

--Cela ne m'étonne pas. Constance est comme folle, depuis ce matin, avec

son dîner...

--Oui, j'ai vu. L'antichambre est pleine de fleurs. Vous avez?...

--Oh! un dîner bête, un dîner officiel. Je ne sais pas comment j'ai

pu... Asseyez-vous donc là; près de moi. Je suis heureuse de vous voir.»

Paul s'assied, un peu troublé. Jamais elle ne lui a paru si belle. Dans

le demi-jour de l'atelier, parmi l'éclat brouillé des objets d'art,

bronzes, tapisseries, sa pâleur fait une lumière douce, ses yeux ont

des reflets de pierre précieuse, et sa longue amazone serrée dessine

l'abandon de son corps de déesse. Puis elle parle d'un ton si

affectueux, elle semble si heureuse de cette visite. Pourquoi est-il

resté aussi longtemps loin d'elle? Voilà près d'un mois qu'on ne l'a vu.

Ils ne sont donc plus amis? Lui s'excuse de son mieux. Les affaires, un

voyage. D'ailleurs, s'il n'est pas venu ici, il a souvent parlé d'elle,

oh! bien souvent, presque tous les jours.

«Vraiment? Et avec qui?

--Avec...»

Il va dire: «avec Aline Joyeuse...» mais une gêne l'arrête, un sentiment

indéfinissable, comme une pudeur de prononcer ce nom dans l'atelier qui

en a entendu tant d'autres. Il y a des choses qui ne vont pas ensemble,

sans qu'on sache bien pourquoi. Paul aime mieux répondre par un mensonge

qui l'amène droit au but de sa visite:

«Avec un excellent homme à qui vous avez causé une peine bien inutile...

Voyons, pourquoi ne lui avez-vous pas fini son buste, à ce pauvre

Nabab?... C'était un grand bonheur, une grande fierté pour lui ce buste

à l'exposition... Il y comptait.»

A ce nom du Nabab, elle s'est troublée légèrement:

«C'est vrai, dit-elle, j'ai manqué à ma parole... Que voulez-vous? Je

suis à caprices, moi... Mais mon désir est bien de le reprendre un de

ces jours... Voyez, le linge est dessus, tout mouillé, pour que la terre

ne sèche pas...

--Et l'accident?... Oh! vous savez, nous n'y avons pas cru...

--Vous avez eu tort... Je ne mens jamais... Une chute, un à-plat

formidable... Seulement la glaise était fraîche. J'ai réparé cela

facilement. Tenez!»

Elle enleva le linge d'un geste; le Nabab surgit avec sa bonne face tout

heureuse d'être portraiturée, et si vrai, tellement «nature» que Paul

eut un cri d'admiration.

«N'est-ce pas qu'il est bien? dit-elle naïvement... Encore quelques

retouches là et là... (Elle avait pris l'ébauchoir, la petite éponge et

poussé la sellette dans ce qui restait de jour.) Ce serait l'affaire de

quelques heures; mais il ne pourrait toujours pas aller à l'exposition.

Nous sommes le 22; tous les envois sont faits depuis longtemps.

--Bah!... avec des protections...»

Elle eut un froncement de sourcils et sa mauvaise expression retombante

de la bouche:

«C'est vrai... La protégée du duc de Mora... Oh! vous n'avez pas besoin

de vous défendre. Je sais ce qu'on dit et je m'en moque comme de ça...

(Elle envoya une boulette de glaise s'emplâtrer contre la tenture.)

Peut-être même qu'à force de supposer ce qui n'est pas... Mais laissons

là ces infamies, dit-elle en relevant sa petite tête aristocratique...

Je tiens à vous faire plaisir, Minerve... Votre ami ira au Salon cette

année.»

A ce moment, un parfum de caramel, de pâte chaude envahit l'atelier où

tombait le crépuscule en fine poussière décolorante; et la fée apparut,

un plat de beignets à la main, une vraie fée, parée, rajeunie, vêtue

d'une tunique blanche qui laissait à l'air, sous des dentelles jaunies,

ses beaux bras de vieille femme, les bras, cette beauté qui meurt la

dernière.

--Regarde mes _kuchlen_, mignonne, s'ils sont réussis cette fois... Ah!

pardon, je n'avais pas vu que tu avais du monde... Tiens! Mais c'est M.

Paul... Ça va bien, monsieur Paul?... Goûtez donc un de mes gâteaux...

Et l'aimable vieille, à qui ses atours semblaient prêter une vivacité

extraordinaire, s'avançait en sautillant, son assiette en équilibre au

bout de ses doigts de poupée.

«Laisse-le donc, lui dit Félicia tranquillement... Tu lui en offriras à

dîner.

--A dîner?»

La danseuse fut si stupéfaite qu'elle manqua renverser sa jolie

pâtisserie, soufflée, légère et excellente comme elle.

«Mais oui, je le garde à dîner avec nous... Oh! je vous en prie,

ajouta-t-elle avec une insistance particulière en voyant le mouvement de

refus du jeune homme, je vous en prie, ne me dites pas non... C'est un

service véritable que vous me rendez en restant ce soir... Voyons, je

n'ai pas hésité tout à l'heure, moi...»

Elle lui avait pris la main; et vraiment, l'on sentait une étrange

disproportion entre sa demande et le ton suppliant, anxieux, dont elle

était faite. Paul se défendit encore. Il n'était pas habillé... Comment

voulait-elle?... Un dîner où elle avait du monde...

«Mon dîner?... Mais je le décommande... Voilà comme je suis... Nous

serons seuls, tous les trois, avec Constance.

--Mais, Félicia, mon enfant, tu n'y songes pas... Eh bien! Et le...

l'autre qui va venir tout à l'heure.

--Je vais lui écrire de rester chez lui, parbleu!

--Malheureuse, il est trop tard...

--Pas du tout. Six heures sonnent. Le dîner était pour sept heures et

demie... Tu vas vite lui faire porter ça.»

Elle écrivait, en hâte, sur un coin de table.

«Quelle étrange fille, mon Dieu, mon Dieu!... murmurait la danseuse tout

ahurie, pendant que Félicia, ravie, transfigurée, fermait joyeusement sa

lettre.

--Voilà mon excuse faite... La migraine n'a pas été inventée pour

Kadour...»

Puis, la lettre partie:

«Oh! que je suis contente; la bonne soirée que nous allons passer...

Embrasse-moi donc, Constance... Cela ne nous empêchera pas de faire

honneur à tes _Kuchlen_, et nous aurons le plaisir de te voir dans une

jolie toilette qui te donne l'air plus jeune que moi.»

Il n'en fallait pas tant pour faire pardonner par la danseuse ce nouveau

caprice de son cher démon et le crime de lèse-majesté auquel on venait

de l'associer. En user si cavalièrement avec un pareil personnage! il

n'y avait qu'elle au monde, il n'y avait qu'elle... Quant à Paul de

Géry, il n'essayait plus de résister, repris de cet enlacement dont

il avait pu se croire dégagé par l'absence et qui, dès le seuil de

l'atelier, comprimait sa volonté, le livrait lié et vaincu au sentiment

qu'il était bien résolu à combattre.

* * * * *

Évidemment le dîner, un vrai dîner de gourmandise, surveillé par

l'Autrichienne dans ses moindres détails, avait été préparé pour un

invité de grande volée. Depuis le haut chandelier kabyle à sept branches

de bois sculpté qui rayonnait sur la nappe couverte de broderies,

jusqu'aux aiguières à long col enserrant les vins dans des formes

bizarres et exquises, l'appareil somptueux du service, la recherche

des mets aiguisés d'une pointe d'étrangeté révélaient l'importance du

convive attendu, le soin qu'on avait mis à lui plaire. On était bien

chez un artiste. Peu d'argenterie, mais de superbes faïences, beaucoup

d'ensemble, sans le moindre assortiment. Le vieux Rouen, le Sèvres rose,

les cristaux hollandais montés de vieux étains ouvrés se rencontraient

sur cette table comme sur un dressoir d'objets rares rassemblés par un

connaisseur pour le seul contentement de son goût. Un peu de désordre

par exemple, dans ce ménage monté au hasard de la trouvaille. Le

merveilleux huilier n'avait plus de bouchons. La salière ébréchée

débordait sur la nappe, et à chaque instant: «Tiens! Qu'est devenu le

moutardier?... Qu'est-ce qu'il est arrivée cette fourchette?» Cela

gênait un peu de Géry pour la jeune maîtresse de maison qui, elle, n'en

prenait aucun souci.

Mais quelque chose mettait Paul plus mal à l'aise encore, c'était la

préoccupation de savoir quel hôte privilégié il remplaçait à cette

table, que l'on pouvait traiter à la fois avec tant de magnificence et

un sans-façon si complet. Malgré tout, il le sentait présent, offensant

pour sa dignité personnelle, ce convive décommandé. Il avait beau

vouloir l'oublier; tout le lui rappelait, jusqu'à la parure de la bonne

fée assise en face de lui et qui gardait encore quelques-uns des grands

airs dont elle s'était d'avance munie pour la circonstance solennelle.

Cette pensée le troublait, lui gâtait la joie d'être là.

En revanche, comme il arrive dans tous les duos où les unissons sont

très rares, jamais il n'avait vu Félicia si affectueuse, de si joyeuse

humeur. C'était une gaieté débordante, presque enfantine, une de ces

expansions chaleureuses qu'on éprouve le danger passé, la réaction d'un

feu clair flambant, après l'émotion d'un naufrage. Elle riait de toutes

ses dents, taquinait Paul sur son accent, ce qu'elle appelait ses idées

bourgeoises. «Car vous êtes un affreux bourgeois, vous savez... Mais

c'est ce qui me plaît en vous... C'est par opposition sans doute parce

que je suis née sous un pont, dans un coup de vent, que j'ai toujours

aimé les natures posées, raisonnables.

--Oh! ma fille, qu'est-ce que tu vas faire croire à M. Paul, que tu es

née sous un pont?... disait la bonne Crenmitz, qui ne pouvait se faire à

l'exagération de certaines images et prenait tout au pied de la lettre.

--Laisse-le croire ce qu'il voudra, ma fée... Nous ne le visons pas pour

mari... Je suis sûre qu'il ne voudrait pas de ce monstre qu'on appelle

une femme artiste. Il croirait épouser le diable... Vous avez bien

raison, Minerve... L'art est un despote. Il faut se donner à lui

tout entier. On met dans son oeuvre ce qu'on a d'idéal, d'énergie,

d'honnêteté, de conscience, si bien qu'il ne vous en reste plus pour la

vie, et que le travail terminé vous jette là sans force et sans

boussole comme un ponton démâté à la merci de tous les flots... Triste

acquisition qu'une épouse pareille.

--Pourtant, hasarda timidement le jeune homme, il me semble que l'art,

si exigeant qu'il soit, ne peut pas accaparer la femme à lui tout seul.

Que ferait-elle de ses tendresses, de ce besoin d'aimer, de se dévouer,

qui est en elle bien plus qu'en nous le mobile de tous ses actes?»

Elle rêva un moment avant de répondre.

«Vous avez peut-être raison, sage Minerve... Le fait est qu'il y a des

jours où ma vie sonne terriblement creux... J'y sens des trous, des

profondeurs. Tout disparaît de ce que j'y jette pour la combler... Mes

plus beaux enthousiasmes artistiques s'engouffrent là-dedans et meurent

chaque fois dans un soupir... Alors je pense au mariage. Un mari, des

enfants, un tas d'enfants qui se rouleraient par l'atelier, le nid à

soigner pour tout cela, la satisfaction de cette activité physique qui

manque à nos existences d'art, des occupations régulières, du train,

des chants, des gaietés naïves, qui vous forceraient à jouer au lieu

de penser dans le vide, dans le noir, à rire devant un échec

d'amour-propre, à n'être qu'une mère satisfaite, le jour où le public

ferait de vous une artiste usée, finie...»

Et devant cette vision de tendresse la beauté de la jeune fille prit une

expression que Paul ne lui avait jamais vue, qui le saisit tout entier,

lui donna une envie folle d'emporter dans ses bras ce bel oiseau sauvage

rêvant du colombier, pour le défendre, l'abriter dans l'amour sûr d'un

honnête homme.

Elle, sans le regarder, continuait:

«Je ne suis pas si envolée que j'en ai l'air, allez... Demandez à ma

bonne marraine, quand elle m'a mise en pension, si je ne me tenais pas

droite à l'alignement... Mais quel gâchis ensuite dans ma vie... Si vous

saviez quelle jeunesse j'ai eue, quelle précoce expérience m'a fané

l'esprit, quelle confusion dans mon jugement de petite fille du permis

et du défendu, de la raison et de la folie. L'art seul, célébré,

discuté, restait debout dans tout cela, et je me suis réfugiée en lui...

C'est peut-être pourquoi je ne serai jamais qu'une artiste, une femme

en dehors des autres, une pauvre amazone au coeur prisonnier dans sa

cuirasse de fer, lancée dans le combat comme un homme et condamnée à

vivre et à mourir en homme.»

Pourquoi ne lui dit-il pas alors:

«Belle guerrière, laissez là vos armes, revêtez la robe flottante et les

grâces du gynécée. Je vous aime, je vous supplie, épousez-moi pour être

heureuse et pour me rendre heureux aussi.

Ah! voilà. Il avait peur que l'autre, vous savez bien, celui qui

devait venir dîner ce soir et qui restait entre eux malgré l'absence,

l'entendît parler ainsi et fût en droit de le railler ou de le plaindre

pour ce bel élan.

«En tout cas, je jure bien une chose, reprit-elle, c'est que si jamais

j'ai une fille, je tâcherai d'en faire une vraie femme et non pas une

pauvre abandonnée comme je suis... Oh! tu sais, ma fée, ce n'est pas

pour toi que je dis cela... Tu as toujours été bonne avec ton démon,

pleine de soins et de tendresses... Mais regardez-la donc comme elle est

jolie, comme elle a l'air jeune ce soir.»

Animée par le repas, les lumières, une de ces toilettes blanches dont le

reflet efface les rides, la Crenmitz renversée sur sa chaise tenait à la

hauteur de ses yeux mi-clos un verre de Château-Yquem venu de la cave

du Moulin-Rouge leur voisin; et sa petite frimousse rose, ses atours

flottants de pastel reflétés dans le vin doré, qui leur prêtait son

ardeur piquante, rappelaient l'ancienne héroïne des soupers fins à la

sortie du théâtre, la Crenmitz du bon temps, non pas audacieuse à la

façon des étoiles de notre opéra moderne, mais inconsciente et roulée

dans son luxe comme une perle fine dans la nacre de sa coquille.

Félicia, qui décidément ce soir-là voulait plaire à tout le monde, la

mit doucement sur le chapitre des souvenirs, lui fit raconter une fois

de plus ses grands triomphes de _Giselle_, de la _Péri_, et les ovations

du public, la visite des princes dans sa loge, le cadeau de la reine

Amélie accompagné de si charmantes paroles. Ces gloires évoquées

grisaient la pauvre fée, ses yeux brillaient, on entendait ses petits

pieds frétiller sous la table comme pris d'une frénésie dansante... En

effet, le dîner fini, quand on fut retourné dans l'atelier, Constance

commença à marcher de long en large, à esquisser un pas, une pirouette,

tout en continuant de causer, s'interrompant pour fredonner un air de

ballet qu'elle rhythmait d'un mouvement de la tête, puis, tout à coup,

se replia sur elle-même et d'un bond fut à l'autre bout de l'atelier.

«La voilà partie, dit Félicia tout bas à de Géry... Regardez. Cela en

vaut la peine, vous allez voir danser la Crenmitz.»

C'était charmant et féerique. Sur le fond de l'immense pièce noyée

d'ombre et ne recevant presque de clarté que par le vitrage arrondi où

la lune montait dans un ciel lavé, bleu de nuit, un vrai ciel d'opéra,

la silhouette de la célèbre danseuse se détachait toute blanche, comme

une petite ombre falote, légère, impondérée, volant bien plus qu'elle

ne bondissait; puis debout sur ses pointes fines, soutenue dans l'air

seulement par ses bras étendus, le visage levé dans une attitude fuyante

où rien n'était visible que le sourire, elle s'avançait vivement vers la

lumière ou s'éloignait en petites saccades si rapides qu'on s'attendait

toujours à entendre un léger bruit de vitres et à la voir monter ainsi à

reculons la pente du grand rayon de lune jeté en biais dans l'atelier.

Ce qui ajoutait un charme, une poésie singulière à ce ballet

fantastique, c'était l'absence de musique, le seul bruit du rhythme dont

la demi-obscurité accentuait la puissance, de ce taqueté vif et léger,

pas plus fort sur le parquet que la chute, pétale par pétale, d'un

dahlia qui se défeuille... Cela dura ainsi quelques minutes, puis on

entendit à son souffle plus court qu'elle se fatiguait.

«Assez, assez... Assieds-toi, dit Félicia.»

Alors la petite ombre blanche s'arrêta au bord d'un fauteuil, et resta

là posée, prête à repartir, souriante et haletante, jusqu'à ce que

le sommeil la prit, se mit à la bercer, à la balancer doucement sans

déranger sa jolie pose, comme une libellule sur une branche de saule

trempant dans l'eau et remuée par le courant.

Pendant qu'ils la regardaient dodelinant sur son fauteuil:

«Pauvre petite fée, disait Félicia, voilà ce que j'ai eu de meilleur, de

plus sérieux dans la vie comme amitié, sauvegarde et tutelle... C'est

ce papillon qui m'a servi de marraine... Étonnez-vous maintenant des

zigzags, des envolements de mon esprit... Encore heureux que je m'en

sois tenue là...»

Et, tout à coup, avec une effusion joyeuse:

«Ah! Minerve, Minerve, je suis bien contente que vous soyez venu

ce soir... Mais il ne faut plus me laisser si longtemps seule,

voyez-vous... J'ai besoin d'avoir près de moi un esprit droit comme le

vôtre, de voir un vrai visage au milieu des masques qui m'entourent...

Un affreux bourgeois tout de même, fit-elle en riant, et un provincial

par-dessus le marché... Mais c'est égal! c'est encore vous que j'ai le

plus de plaisir à regarder... Et je crois que ma sympathie tient surtout

à une chose. Vous me rappelez quelqu'un qui a été la grande affection de

ma jeunesse, un petit être sérieux et raisonnable lui aussi, cramponné

au terre-à-terre de l'existence, mais y mêlant cet idéal que nous autres

artistes mettons à part pour le seul profit de nos oeuvres... Des choses

que vous dites me semblent venir d'elle... Vous avez la même bouche de

modèle antique. Est-ce cela qui donne à vos paroles cette similitude?

Je n'en sais rien, mais à coup sûr, vous vous ressemblez... Vous allez

voir...»

Sur la table chargée de croquis et d'albums devant laquelle elle était

assise en face de lui, elle dessinait tout en causant, le front incliné,

ses cheveux frisés un peu fous ombrant son admirable petite tête. Ce

n'était plus le beau monstre accroupi, au visage anxieux et ténébreux,

condamnant sa propre destinée; mais une femme, une vraie femme qui aime

et qui veut séduire... Cette fois, Paul oubliait toutes ses méfiances

devant tant de sincérité et tant de grâce. Il allait parler, persuader.

La minute était décisive... Mais la porte s'ouvrit, et le petit

domestique parut... M. le duc faisait demander si Mademoiselle souffrait

toujours de sa migraine, ce soir...

«Toujours autant,» dit-elle avec humeur.

Le domestique sorti, il y eut entre eux un moment de silence, un froid

glacial. Paul s'était levé. Elle continuait son croquis, la tête

toujours penchée.

Il fit quelques pas dans l'atelier; puis revenu vers la table, il

demanda doucement, étonné de se sentir si calme:

«C'est le duc de Mora qui devait dîner ici?

--Oui... je m'ennuyais... un jour de spleen... Ces journées-là sont

mauvaises pour moi...

--Est-ce que la duchesse devait venir?

--La duchesse?... Non. Je ne la connais pas.

--Eh bien! à votre place, je ne recevrais jamais chez moi, à ma table,

un homme marié dont je ne verrais pas la femme... Vous vous plaignez

d'être une abandonnée; pourquoi vous abandonner vous-même?... Quand on

est sans reproche, il faut se garder du soupçon... Est-ce que je vous

fâche?

--Non, non, grondez-moi, Minerve... Je veux bien de votre morale. Elle

est droite et franche, celle-là; elle ne clignote pas comme celle des

Jenkins... Je vous l'ai dit, j'ai besoin qu'on me conduise...»

Et jetant devant lui le croquis qu'elle venait de terminer:

«Tenez! voilà l'amie dont je vous parlais... Une affection profonde et

sûre que j'ai eu la folie de laisser perdre comme une gâcheuse que je

suis... C'est elle que j'invoquais dans les moments difficiles, quand il

fallait prendre une décision, faire quelque sacrifice... Je me disais:

«Qu'en pensera-t-elle?» comme nous nous arrêtons dans un travail

d'artiste pour songer à quelque grand, à un de nos maîtres... Il faut

que vous soyez cela pour moi. Voulez-vous?»

Paul ne répondit pas. Il regardait le portrait d'Aline. C'était elle,

c'était bien elle, son profil pur, sa bouche railleuse et bonne, et

la longue boucle en caresse sur le col fin. Ah! tous les ducs de Mora

pouvaient venir maintenant. Félicia n'existait plus pour lui.

Pauvre Félicia, douée de pouvoirs supérieurs, elle était bien comme ces

magiciennes qui nouent et dénouent les destins des hommes sans pouvoir

rien pour leur propre bonheur.

«Voulez-vous me donner ce croquis?» dit-il tout bas, la voix émue.

--Très-volontiers... Elle est gentille, n'est-ce pas?... Ah! ma foi,

celle-là, si vous la rencontrez, aimez-la, épousez-la. Elle vaut mieux

que toutes.

Pourtant, à défaut d'elle... à défaut d'elle...»

Et le beau sphinx apprivoisé levait vers lui ses grands yeux mouillés et

rieurs, dont l'énigme n'avait plus rien d'indéchiffrable.

XIV

L'EXPOSITION

«Superbe...

--Un succès énorme. Barye n'a jamais rien fait d'aussi beau.

--Et le buste du Nabab?... Quelle merveille? C'est Constance Crenmitz

qui est heureuse. Regardez-la trotter...

--Comment! c'est la Crenmitz cette petite vieille en mantelet d'hermine!

Voilà vingt ans que je la croyais morte.»

Oh! non, bien vivante au contraire. Ravie, rajeunie par le triomphe

de sa filleule, qui tient décidément le succès de l'Exposition, elle

circule parmi la foule d'artistes, de gens du monde formant aux deux

endroits où sont exposés les envois de Félicia, comme deux masses de

dos noirs, de toilettes mêlées, se pressant, s'étouffant pour regarder.

Constance, si timide d'ordinaire, se glisse au premier rang, écoute les

discussions, attrape au vol des bouts de phrases, des formules qu'elle

retient, approuve de la tête, sourit, lève les épaules lorsqu'elle

entend dire une bêtise, tentée de foudroyer le premier qui n'admirerait

pas.

Que ce soit la bonne Crenmitz ou une autre, vous la verrez à toutes

les ouvertures du salon, cette silhouette furtive rôdant autour des

conversations, l'air anxieux, l'oreille tendue; quelquefois un vieux

bonhomme de père dont le regard vous remercie d'un mot aimable dit en

passant, ou prend une expression désolée pour une épigramme qu'on lance

à l'oeuvre d'art et qui va frapper un coeur derrière vous. Une figure

à ne pas oublier, certainement, si jamais quelque peintre épris de

modernité songeait à fixer sur une toile cette manifestation bien

typique de la vie parisienne, une ouverture d'exposition dans cette

vaste serre de la sculpture, aux allées sablées de jaune, à l'immense

plafond en vitrage sous lequel se détachent à mi-hauteur les tribunes

du premier étage garnies de têtes penchées qui regardent, de draperies

flottantes improvisées.

Dans une lumière un peu froide, pâlie à ces tentures vertes du pourtour,

où les rayons se raréfient, dirait-on, pour laisser à la vue des

promeneurs une certaine justesse recueillie, la foule lente va et vient,

s'arrête, se disperse sur les bancs, serrée par groupes, et pourtant

mêlant les mondes mieux qu'aucune autre assemblée, comme la saison

mobile et changeante, à cette époque de l'année, confond toutes les

parures, fait se frôler au passage les dentelles noires, la traîne

impérieuse de la grande dame venue pour voir l'effet de son portrait, et

les fourrures sibériennes de l'actrice retour de Russie et voulant qu'on

le sache bien.

Ici, pas de loges, de baignoires, de places réservées, et c'est ce qui

donne à cette première en plein jour un si grand charme de curiosité.

Les vraies mondaines peuvent juger de près ces beautés peintes tant

applaudies aux lumières; le petit chapeau, nouvelle forme, des marquises

de Bois-l'Héry croise la toilette plus que modeste de quelque femme

ou fille d'artiste, tandis que le modèle, qui a posé pour cette belle

Andromède de l'entrée, passe victorieusement, habillée d'une jupe trop

courte, de vêtements misérables jetés sur sa beauté avec tous les faux

plis de la mode. On s'étudie, on s'admire, on se dénigre, on échange

des regards méprisants, dédaigneux ou curieux, arrêtés tout à coup au

passage d'une célébrité, de ce critique illustre qu'il nous semble voir

encore, tranquille et majestueux, sa tête puissante encadrée de cheveux

longs, faire le tour des envois de sculpture, suivi d'une dizaine de

jeunes disciples penchés vers son autorité bienveillante. Si le bruit

des voix se perd dans cet immense vaisseau, sonore seulement aux deux

voûtes de l'entrée et de la sortie, les visages y prennent une intensité

étonnante, un relief de mouvement et d'animation concentré surtout dans

la vaste baie noire du buffet, débordante et gesticulante, les chapeaux

clairs des femmes, les tabliers blancs du service éclatant sur le

fond des vêtements sombres, et dans la grande travée du milieu, où le

fourmillement en vignette des promeneurs fait un singulier contraste

avec l'immobilité des statues exposées, la palpitation insensible dont

s'entoure leur blancheur calcaire et leurs mouvements d'apothéose.

Ce sont des ailes figées dans un vol géant, une sphère supportée par

quatre figures allégoriques dont l'attitude tournante présente une vague

mesure de valse, un ensemble d'équilibre donnant bien l'illusion de

l'entraînement de la terre; et des bras levés pour un signal, des corps

héroïquement surgis, contenant une allégorie, un symbole qui les frappe

de mort et d'immortalité, les rend à l'histoire, à la légende, à ce

monde idéal des musées que visite la curiosité ou l'admiration des

peuples.

Quoique le groupe en bronze de Félicia n'eût pas les proportions de ces

grands morceaux, sa valeur exceptionnelle lui avait mérité de décorer un

des ronds-points du milieu, dont le public se tenait en ce moment à une

distance respectueuse, regardant par-dessus la haie de gardiens et de

sergents de ville le bey de Tunis et sa suite, longs burnous aux plis

sculpturaux qui mettaient des statues vivantes en face des autres. Le

bey, à Paris depuis quelques jours et le lion de toutes les _premières_,

avait voulu voir l'ouverture de l'Exposition. C'était «un prince

éclairé, ami des arts,» qui possédait au Bardo une galerie de peintures

turques étonnantes, et des reproductions chromo-lithographiques de

toutes les batailles du premier Empire. Dès en entrant, la vue du grand

lévrier arabe l'avait frappé au passage. C'était bien le slougui, le

vrai slougui, fin et nerveux de son pays, le compagnon de toutes ses

chasses. Il riait dans sa barbe noire, tâtait les reins de l'animal,

caressait ses muscles, semblait vouloir l'exciter encore, tandis que

les narines ouvertes, les dents à l'air, tous les membres allongés et

infatigables dans leur élasticité vigoureuse, la bête aristocratique,

la bête de proie, ardente à l'amour et à la chasse, ivre de sa double

ivresse, les yeux fixes, savourait déjà sa capture avec un petit bout de

langue qui pendait, aiguisant les dents d'un rire féroce. Quand on ne

regardait que lui, on se disait: «Il le tient!» Mais la vue du renard

vous rassurait tout de suite. Sous le velours de sa croupe lustrée,

félin, presque rasé à terre, brûlant le sol sans effort, on le sentait

vraiment fée, et sa tête fine aux oreilles pointues qu'il tournait, tout

en courant, du côté du lévrier avait une expression de sécurité ironique

qui marquait bien le don reçu des dieux.

Pendant qu'un inspecteur des beaux-arts, accouru en toute hâte,

harnaché de travers et chauve jusque dans le dos, expliquait à Mohammed

l'apologue du «Chien et du Renard», raconté au livret avec cette

légende: «Advint qu'ils se rencontrèrent,» et cette indication:

«Appartient au duc de Mora,» le gros Hemerlingue, suant et soufflant à

côté de l'Altesse, avait bien du mal à lui persuader que cette sculpture

magistrale était l'oeuvre de la belle amazone qu'ils avaient rencontrée

la veille au Bois. Comment une femme aux mains faibles pouvait-elle

assouplir ainsi le bronze dur, lui donner l'apparence de la chair? De

toutes les merveilles de Paris, c'était celle qui causait au bey le plus

d'étonnement. Aussi s'informa-t-il auprès du fonctionnaire s'il n'y

avait rien autre à voir du même artiste.

«Si fait, Monseigneur, encore un chef-d'oeuvre... Si Votre Altesse veut

venir de ce côté, je vais la conduire.»

Le bey se remit en marche avec sa suite. C'étaient tous d'admirables

types, traits ciselés et lignes pures, pâleurs chaudes dont la blancheur

du haïck absorbait jusqu'aux reflets.

Magnifiquement drapés, ils contrastaient avec les bustes rangés sur les

deux côtés de l'allée qu'ils avaient prise, et qui, perchés sur leurs

hautes colonnettes, grêles dans l'air vide, exilés de leur milieu,

de l'entourage dans lequel ils auraient rappelé sans doute de grands

travaux, une affection tendre, une existence remplie et courageuse,

faisaient la triste mine de gens fourvoyés, très penauds de se trouver

là, à part deux ou trois figures de femme, riches épaules encadrées de

dentelles pétrifiées, chevelures de marbre rendues avec ce flou qui leur

donne des légèretés de coiffures poudrées, quelques profils d'enfant aux

lignes simples où le poli de la pierre semble une moiteur de vie, tout

le reste n'était que rides, plis, crispations et grimaces, nos excès de

travail, de mouvements, nos nervosités et nos fièvres s'opposant à cet

art de repos et de belle sérénité.

Au moins la laideur du Nabab avait pour elle l'énergie, son côté

aventurier et canaille, et cette expression de bonté, si bien rendue par

l'artiste, qui avait eu le soin de foncer son plâtre d'une couche d'ocre

lui donnant presque le ton hâlé et basané du modèle. Les Arabes firent,

en le voyant, une exclamation étouffée. «Bou-Saïd...» (le père du

bonheur). C'était le surnom du Nabab à Tunis, comme l'étiquette de sa

chance. Le bey, lui, croyant qu'on avait voulu le mystifier, de le

conduire ainsi devant le mercanti détesté, regarda l'inspecteur avec

méfiance:

«Jansoulet?... dit-il de sa voix gutturale.

--Oui, Altesse, Bernard Jansoulet, le nouveau député de la Corse...»

Cette fois le bey se tourna vers Hemerlingue, le sourcil froncé.

«Député?

--Oui, Monseigneur, depuis ce matin; mais rien n'est encore terminé.»

Et le banquier, haussant la voix, ajouta en bredouillant: «Jamais une

Chambre française ne voudra de cet aventurier.»

N'importe! le coup était porté à l'aveugle confiance du bey dans son

baron financier. Il lui avait si bien affirmé que l'autre ne serait

jamais élu, qu'on pouvait agir librement et sans crainte à son endroit.

Et voici qu'au lieu de l'homme taré, terrassé, un représentant de la

nation se dressait devant lui, un député dont les Parisiens venaient

admirer la figure de pierre; car, pour l'Oriental, une idée honorifique

se mêlant malgré tout à cette exposition publique, ce buste avait le

prestige d'une statue dominant une place. Plus jaune encore que

de coutume, Hemerlingue s'accusait en lui-même de maladresse et

d'imprudence. Mais comment se serait-il douté d'une chose pareille?

On lui avait assuré que le buste n'était pas fini. Et, de fait, il se

trouvait là du matin même et semblait s'y trouver bien, frémissant

d'orgueil satisfait, narguant ses ennemis avec le sourire bon enfant

de sa lèvre retroussée. Une vraie revanche silencieuse au désastre de

Saint-Romans.

Pendant quelques minutes, le bey, aussi froid, aussi impassible que

l'image sculptée, la fixa sans rien dire, le front partagé d'un pli

droit où les courtisans seuls pouvaient lire sa colère; puis, après deux

mots rapides en arabe pour demander les voitures et rassembler la suite

dispersée, il s'achemina gravement vers la sortie sans vouloir plus rien

regarder... Qui dira ce qui se passe dans ces augustes cervelles

blasées de puissance? Déjà nos souverains d'Occident ont des fantaisies

incompréhensibles; mais ce n'est rien à côté des caprices orientaux.

M. l'inspecteur des Beaux-Arts, qui comptait bien montrer toute

l'exposition à Son Altesse et gagner à cette promenade le joli ruban

rouge et vert du Nicham-Iftikahr, ne sut jamais le secret de cette

soudaine fuite.

Au moment où les haïcks blancs disparaissaient sous le porche, juste à

temps pour voir flotter leurs derniers plis, le Nabab faisait son entrée

par la porte du milieu. Le matin, il avait reçu la nouvelle: «_Élu à une

écrasante majorité_;» et après un plantureux déjeuner, où l'on avait

fortement toasté au nouveau député de la Corse, il venait, avec

quelques-uns de ses convives, se montrer, se voir aussi, jouir de toute

sa gloire nouvelle.

Le première personne qu'il aperçut en arrivant, ce fut Félicia Ruys,

debout, appuyée au socle d'une statue, entourée de compliments et

d'hommages auxquels il se hâta de venir mêler les siens. Elle était

simplement mise, drapée dans un costume noir brodé et chamarré de jais,

tempérant la sévérité de sa tenue par un scintillement de reflets

et l'éclat d'un ravissant [illisible] chapeau tout en plumes de

lophophores, dont ses cheveux frisés fin sur le front, divisant la nuque

en larges ondes, semblaient continuer et adoucir le chatoiement.

Une foule d'artistes, de gens du monde, s'empressaient devant tant de

génie allié à tant de beauté; et Jenkins, la tête nue, tout bouffant

d'effusions chaleureuses, s'en allait de l'un à l'autre, raccolant les

enthousiasmes, mais élargissant le cercle autour de cette jeune gloire

dont il se faisait à la fois le gardien et le coryphée. Sa femme

s'entretenait pendant ce temps avec la jeune fille. Pauvre madame

Jenkins! On lui avait dit de cette voix féroce qu'elle seule

connaissait: «Il faut que vous alliez saluer Félicia...» Et elle y était

allée, contenant son émotion: car elle savait maintenant ce qui se

cachait au fond de cette affection paternelle, quoiqu'elle évitât toute

explication avec le docteur, comme si elle en avait craint l'issue.

Après madame Jenkins, c'est le Nabab qui se précipite, et prenant entre

ses deux grosses pattes les deux mains long et finement gantées de

l'artiste, exprime sa reconnaissance avec une cordialité qui lui met à

lui-même des larmes dans les yeux.

«C'est un grand honneur que vous m'avez fait, Mademoiselle, d'associer

mon nom au vôtre, mon humble personne à votre triomphe, et de prouver à

toute cette vermine en train de me ronger les talons que vous ne croyez

pas aux calomnies répandues sur mon compte. Vrai, c'est inoubliable.

J'aurai beau couvrir d'or et de diamants ce buste magnifique, je vous le

devrai toujours...»

Heureusement pour le bon Nabab, plus sensible qu'éloquent, il est obligé

de faire place à tout ce qu'attire le talent rayonnant, la personnalité

en vue: des enthousiasmes frénétiques qui, faute d'un mot pour

s'exprimer, disparaissent comme ils sont venus, des admirations

mondaines, animées de bonne volonté, d'un vif désir de plaire, mais dont

chaque parole est une douche d'eau froide, et puis les solides poignées

de main des rivaux, des camarades, quelques-unes très franches, d'autres

qui vous communiquent la mollesse de leur empreinte; le grand dadais

prétentieux dont l'éloge imbécile doit vous transporter d'aise et

qui, pour ne point trop vous gâter, l'accompagne «de quelques petites

réserves,» et celui qui, en vous accablant de compliments, vous démontre

que vous ne savez pas le premier mot du métier, et le bon garçon affairé

qui s'arrête juste le temps de vous dire dans l'oreille «que Chose, le

fameux critique, n'a pas l'air content.» Félicia écoutait tout avec le

plus grand calme, soulevée par son succès au-dessus des petitesses

de l'envie, et toute fière quand un vétéran glorieux, quelque vieux

compagnon de son père lui jetait un «c'est très bien, petiote!» qui la

reportait au passé, au petit coin jadis réservé pour elle dans l'atelier

paternel, alors qu'elle commençait à se tailler un peu de gloire dans la

renommée du grand Ruys. Mais, en somme, les félicitations la laissaient

assez froide, parce qu'il lui en manquait une plus désirable que toute

autre et qu'elle s'étonnait de n'avoir pas encore reçue... Décidément

elle pensait à lui plus qu'elle n'avait pensé à aucun homme. Était-ce

enfin l'amour, le grand amour si rare dans une âme d'artiste incapable

de se donner tout entière au sentiment, ou bien un simple rêve de vie

honnête et bourgeoise, bien abritée contre l'ennui, ce plat ennui,

précurseur de tempêtes, dont elle avait tant le droit de se méfier?

En tout cas, elle s'y trompait, vivait depuis quelques jours dans un

trouble délicieux, car l'amour est si fort, si beau, que ses semblants,

ses mirages nous leurrent et peuvent nous émouvoir autant que lui-même.

Vous est-il quelquefois arrivé dans la rue, préoccupé d'un absent dont

la pensée vous tient au coeur, d'être averti de sa rencontre par

celle de quelques personnes qui lui ressemblent vaguement, images

préparatoires, esquisses du type près de surgir tout à l'heure, et

qui sortent pour vous de la foule comme des appels successifs à votre

attention surexcitée? Ce sont là des impressions magnétiques et

nerveuses dont il ne faut pas trop sourire, parce qu'elles constituent

une faculté de souffrance. Déjà, dans le flot remuant et toujours

renouvelé des visiteurs, Félicia avait cru reconnaître à plusieurs

reprises la tête bouclée de Paul de Géry, quand tout à coup elle poussa

un cri de joie. Ce n'était pas encore lui pourtant, mais quelqu'un qui

lui ressemblait beaucoup, dont la physionomie régulière et paisible se

mêlait toujours maintenant dans son esprit à celle de l'ami Paul par

l'effet d'une ressemblance plus morale que physique et l'autorité douce

qu'ils exerçaient tous deux sur sa pensée.

«Aline!

--Félicia!»

Si rien n'est plus problématique que l'amitié de deux mondaines

partageant des royautés de salon et se prodiguant les épithètes

flatteuses, les menues grâces de l'affectuosité féminine, les amitiés

d'enfance conservent chez la femme une franchise d'allure qui les

distingue, les fait reconnaître entre toutes, liens tressés naïvement et

solides comme ces ouvrages de petites filles où une main inexpérimentée

a prodigué le fil et les gros noeuds, plantes venues aux terrains

jeunes, fleuries mais fortes en racines, pleines de vie et de repousses.

Et quel bonheur, la main dans la main--rondes du pensionnat, où

êtes-vous?--de retourner de quelques pas en arrière avec une égale

connaissance du chemin et de ses incidents minimes, et le même rire

attendri. Un peu à l'écart, les deux jeunes filles, à qui il a suffi

de se retrouver en face l'une de l'autre pour oublier cinq années

d'éloignement, pressent leurs paroles et leurs souvenirs, pendant que le

petit père Joyeuse, sa tête rougeaude éclairée d'une cravate neuve,

se redresse tout fier de voir sa fille accueillie ainsi par une

illustration. Fier, certes il a raison de l'être, car cette petite

Parisienne, même auprès de sa resplendissante amie, garde son prix de

grâce, de jeunesse, de candeur lumineuse, sous ses vingt ans veloutés et

dorés que la joie du revoir épanouit en fraîche fleur.

«Comme tu dois être heureuse!... Moi, je n'ai encore rien vu; mais

j'entends dire à tout le monde que c'est si beau...

--Heureuse surtout de te retrouver, petite Aline... Il y a si

longtemps...

--Je crois bien, méchante... A qui la faute?...»

Et, dans le plus triste recoin de sa mémoire, Félicia retrouve la date

de la rupture coïncidant pour elle avec une autre date où sa jeunesse

est morte dans une scène inoubliable.

«Et qu'as-tu fait, mignonne, dans tout ce temps?

--Oh! moi, toujours la même chose... rien dont on puisse parler...

--Oui, oui... nous savons ce que tu appelles ne rien faire, petite

vaillante... C'est donner ta vie aux autres, n'est-ce pas?»

Mais Aline n'écoutait plus. Elle souriait affectueusement, droit devant

elle, et Félicia, se retournant pour voir à qui s'adressait ce sourire,

aperçut Paul de Géry qui répondait au discret et tendre bonjour de

mademoiselle Joyeuse.

«Vous vous connaissez donc?

--Si je connais M. Paul!... Je crois bien. Nous causons de toi assez

souvent. Il ne te l'a donc jamais dit?

--Jamais... C'est un affreux sournois...»

Elle s'arrêta net, l'esprit traversé d'un éclair; et, vivement, sans

écouter de Géry qui s'approchait pour saluer son triomphe, elle se

pencha vers Aline et lui parla tout bas. L'autre rougissait, se

défendait avec des sourires, des mots à demi-voix: «Y songes-tu?... A

mon âge... Une bonne maman!» Et saisissait enfin le bras de son père

pour échapper à quelque raillerie amicale.

Quand Félicia vit les deux jeunes gens s'éloigner du même pas, quand

elle eut compris--ce qu'ils ne savaient pas encore eux-mêmes--qu'ils

s'aimaient, elle sentit comme un écroulement autour d'elle. Puis,

son rêve par terre, en mille miettes, elle se mit à le piétiner

furieusement... Après tout, il avait bien raison de lui préférer

cette petite Aline. Est-ce qu'un honnête homme oserait jamais épouser

mademoiselle Ruys? Elle, un foyer, une famille, allons donc!... Tu es

fille de catin, ma chère; il faut que tu sois catin, si tu veux être

quelque chose...

La journée s'avançait. La foule plus active, avec des vides çà et là,

commençait à s'écouler vers la sortie après de grands remous autour des

succès de l'année, rassasiée, un peu lasse, mais excitée encore par cet

air chargé d'électricité artistique. Un grand coup de soleil, du soleil

de quatre heures, frappait la rosace en vitraux, jetait sur le sable des

allées des lueurs d'arc-en-ciel remontant doucement sur le bronze ou le

marbre des statues, irisant la nudité d'un beau corps, donnant au vaste

musée un peu de la vie lumineuse d'un jardin. Félicia, absorbée dans sa

profonde et triste songerie, ne voyait pas celui qui s'avançait

vers elle, superbe, élégant, fascinateur, parmi les rangs du public

respectueusement ouverts et le nom de «Mora» partout chuchoté.

«Eh bien! Mademoiselle, voilà un beau succès. Je n'y regrette qu'une

chose, c'est le méchant symbole que vous avez caché dans votre

chef-d'oeuvre.»

En voyant le duc devant elle, elle frissonna.

«Ah! oui, le symbole...» fit-elle en levant vers lui un sourire

découragé; et, s'appuyant contre le socle de la grande statue

voluptueuse près de laquelle ils se trouvaient, avec les yeux fermés

d'une femme qui se donne et s'abandonne, elle murmura tout bas, bien

bas:

«Rabelais a menti, comme mentent tous les hommes... La vérité, c'est que

le renard n'en peut plus, qu'il est à bout d'haleine et de courage, prêt

à tomber dans le fossé, et que si le lévrier s'acharne encore...»

Mora tressaillit, devint un peu plus pâle, tout ce qu'il avait de sang

refluant à son coeur. Deux flammes sombres se croisèrent, deux mots

rapides furent échangés du bout des lèvres; puis le duc s'inclina

profondément et s'éloigna d'une marche envolée et légère comme si les

dieux le portaient.

Le nabab, tome II · 第 1 / 17 段