Le mois d’août était torride. Mais Rebendart avait enjoint de fermer le
jet d’eau du jardin. Il profitait de l’absence des Chambres pour
préparer la mise en accusation de ma famille, et ce murmure le gênait
dans son travail. Les merles, punis avec les Dubardeau, attendaient en
vain tout le jour leur gargarisme et leur bain. Vers neuf heures, les
soirs où Rebendart sortait, le chef des huissiers se glissait dans
l’ombre, tournait le robinet, le laissait ouvert une heure, puis
rentrait à sa loge avec la conscience d’avoir décongestionné la terre
entière et la mine un peu coupable de ce père en prison qui buvait, pour
le soulager, au sein de sa fille. Rebendart, au centre de la justice,
était parvenu sans peine à trouver la sanction exacte à chacun des
gestes de mes oncles et de mon père. Le geste de l’oncle Jules fécondant
un continent par un système bancaire trop altruiste relevait de la
correctionnelle. Le geste de l’oncle Émile créant une Internationale de
radio-téléphonie relevait du Tribunal de commerce. Celui de mon père,
refusant la brouille avec l’Angleterre et l’Amérique, valait la Haute
Cour. Les Grecs eussent avantageusement chargé Rebendart de trouver la
juridiction compétente pour ceux de leurs héros mythiques ou réels qui
ont poussé trop loin la sagesse ou l’initiative, et qui en furent
insuffisamment punis, le tribunal des douze pour Icare et la relégation
pour Aristide. Avec plus de perfidie encore, sachant que les Français
contestent les arrêts de leurs cours de justice, mais estiment
irrévocables les verdicts pris par des jurys sans juges, il intriguait
pour évoquer les affaires Dubardeau devant des conseils de discipline ou
des assises... C’était à la veille des élections. Il se trouvait par
chance au seul moment où les partis au pouvoir, au lieu d’imposer leur
volonté au Gouvernement, dépendent de la sienne. L’opinion du Parlement
était vis-à-vis de Rebendart dans un état de moindre résistance, et avec
des gestes de médecin mais une voix d’hypnotiseur, il dictait aux
travées sommeillantes la conduite qu’elles auraient à tenir après leur
réveil définitif. Au seul nom de Dubardeau, chaque député tressaillait,
encore incertain de la réaction que ces trois syllabes lui dictaient,
mais sentant déjà qu’elle ne dépendait plus de lui et qu’elle serait
finalement commandée par Rebendart. Ses agents avaient eu soin également
d’accoupler notre nom à certains noms décriés, l’affaire Émile Dubardeau
allait succéder à l’affaire Landru, l’affaire Jules Dubardeau se plaçait
entre le jugement de deux traîtres. Il faut plusieurs siècles pour se
remettre aux yeux du public d’avoir été exposé entre deux larrons. Ni le
Parlement ni le monde ne protestaient. Ce qu’il y avait en France
d’hommes indépendants était à Contrexéville, de femmes dévouées et
audacieuses, à Luxeuil. En deux mois, notre nom pâlit suffisamment pour
que Rebendart osât annoncer l’arrestation prochaine de l’oncle Jules.
Nous étions restés cet été-là près de Paris, sur la hauteur près de
Saint-Germain, car nous savions que Rebendart eût répandu le bruit, si
l’un de nous avait voyagé à l’étranger, que nous voulions passer la
frontière. Je montais dîner chaque soir dans ma famille, porteur chaque
soir d’une mauvaise nouvelle, facteur aussi des journaux et des lettres.
Nous habitions presque au faîte de la colline où s’élève l’aqueduc de
Versailles, et devant l’aqueduc de Marly. Nous dominions Paris. Les
jours étaient longs et le soleil était loin d’être couché quand
j’arrivais. Mes oncles et mon père, de même qu’ils niaient la maladie,
ne voulaient pas non plus admettre la chaleur. Sur ce mamelon dont
l’unique fraîcheur était la vue des deux aqueducs, par des chaussées
montagneuses et sans ombre, au macadam rongé par tous les scorbuts,
laissant à tour de rôle sur une borne la redingote qui était, avec
l’habit vert, l’uniforme de ma famille, ils s’étaient mis en tête
d’apprendre à monter à bicyclette. Ils n’en avaient eu jusqu’à ce jour
ni le temps ni l’occasion. Je retrouvais ces quinquagénaires avec toutes
les marques qui dénoncent sur un enfant laissé seul la désobéissance et
la dissipation, une bosse au front du physicien, une déchirure à la
culotte de l’ancien ministre. On s’apercevait au cours du dîner qu’il y
avait un coccyx plus sensible, un pouce tourné. Ils portaient ces
blessures avec le même dédain et le même sérieux que les cicatrices dont
l’univers avait tiré profit et que leur avait values le radium ou
l’explosion d’un gaz. Leur seul regret était qu’il n’y eût pas deux
bicyclettes, car chacun prétendait être plus rapide que l’autre et lui
lançait des défis. Ils affectaient de ne pas sentir la laisse qui les
attachait ainsi, comme des relégués, aux portes de Paris, mais quand
l’oncle Charles, ne pouvant arrêter son vélo, dévalait par les descentes
de Marly jusqu’à la machine tournante, il arrêtait un taxi pour le
remonter au plus vite jusqu’à nous. A part le physicien, qui avait
installé depuis la guerre sur une tour voisine des appareils de
télégraphie sans fil et d’optique, chacun voyait ses travaux compromis
par l’éloignement de ses champs d’action ou d’étude, mais à défaut de
l’insecte rare, le naturaliste se rabattait sur la fourmi, le banquier
se liait avec un employé de la succursale du Crédit Lyonnais de
Saint-Germain. Jamais aucun d’eux ne souffrait de reprendre ainsi la
science à son commencement. Avec leur optimisme invincible, ils
attribuaient aux vacances la rareté des visites, des lettres, la
disparition de nos habitués. La période qui va du 1er juillet au 15
novembre est une bien facile période pour les ingrats. Ou bien,
appréciant en cyclistes débutants la difficulté de monter jusqu’à notre
maison, mes oncles excusaient les anciens amis dont le journal nous
signalait le passage à Paris, comme si l’ancien Président de la
République, le Ministre des Finances, et telle poétesse illustre
devaient venir les voir à bicyclette. Mais, déjeunant à Paris, je voyais
en fait tout ce qui était mondain, bourgeois, se détacher avec plus ou
moins de précaution de nous. En deux mois, je constatai que la façon de
nous juger et de nous comprendre avait changé. Le bonheur et la chance
ont une merveilleuse acoustique; les mots partout colportés autrefois de
l’oncle Jules ne portaient plus, l’allure de notre famille entière
intéressait moins. Les plus complets savants du monde, les hommes d’État
les plus utiles subissaient cette défaveur qui atteint les chanteurs de
café-concert, les boxeurs. Si j’avais eu une maîtresse, je l’aurais
sentie, à d’imperceptibles signes, débordante d’amour d’avoir à se
donner à un fils de réprouvé. Mais mes oncles ne voulaient rien
constater dans la façon dont la science se donnait à eux. Ils refusaient
d’utiliser pour leurs découvertes et leurs écrits ce flux de divination
que donne l’infortune. On leur écrivait moins? On ne venait plus les
voir? C’était les vacances. Ces cadeaux dont les inondaient les
horticulteurs, les princes en mission, étaient taris? C’était les
vacances. C’était les vacances des orchidées, des manuscrits persans.
L’ambassadeur qui avait prétendu revenir d’Extrême-Orient pour les voir
prenait, vers Singapour ou Port-Saïd, à la lecture de son courrier, un
aiguillage qui l’amenait à Versailles, villégiature de Rebendart, et non
à Saint-Germain, la nôtre. Les vacances de la reconnaissance, du
courage. Les prospectus des grands magasins, les lettres de mort ou de
mariage leur parvenaient encore. Ils avaient assez d’imagination pour se
suffire de ce contact théorique avec l’humanité. Un jour, le messager
leur apporta une bicyclette toute neuve, don anonyme. C’était moi qui
l’avais achetée. Ils l’attribuèrent à chacun des mille ingrats. Tout
était bien. Ils étaient heureux.
Ils souffraient. Du moins le jour, et dans leurs études. Le bain
journalier dans un flot de familiers, de demi-inconnus, de voix et de
sourires leur était nécessaire. Ce n’était pas seulement par effet de
l’habitude qu’ils aimaient travailler dans le bruit, dans des pièces
couloirs où les gens passaient et repassaient, des gens qui s’appelaient
Durand ou Dupont, Bloch ou Bechamort, La Rochefoucauld ou Uzès.
L’humanité était le ferment qui faisait réussir leurs recherches. Dans
toutes leurs expériences sur les mélanges de gaz, sur les plantes
hybrides, sur la vitalité de l’Autriche, ils pouvaient à l’énumération
des produits mélangés ajouter: j’y ajoute un homme. La présence d’un
être médiocre nommé Labaville avait amené la réussite de la synthèse.
Quand Labaville n’était pas là, avec ses boutons et sa cravate de
cachemire à bague d’or, l’oncle Charles travaillait mal. Tous avaient
besoin pour essuie-plume ou essuie-regard, quand ils relevaient les yeux
des mélanges en fusion ou des venins au travail, d’un visage. Jusqu’à
l’astronome, le soir, qui en face du firmament exigeait près de lui la
tête pâle de son secrétaire. Le rythme de la vie humaine autour de ces
expériences que des cyclopes ou des martiens auraient pu eux aussi
réussir était peut-être indispensable pour que la recherche ne divaguât
pas hors de l’humanité même. Or, ce flux d’amis, ce sérum terrestre se
retirait. Un soir, je les retrouvai absolument seuls, ce que je n’avais
jamais vu de ma vie. Même dans nos fêtes de famille, l’un d’eux avait
glissé quelque ami de longue date ou quelque visiteur du matin. Il y
avait toujours eu à caresser à la maison un humain beau ou laid que les
frères se passaient comme le chat de la pension et auquel ils
racontaient, comme à un vrai chat, jusqu’à des secrets... Ce jour-là,
ils étaient seuls. Ils ne se rendaient pas compte de ce qui les rendait
moins bavards, moins gais aussi. C’est qu’il y avait pour eux ce soir-là
une première fin du monde. Paris s’alluma, étincela. De ces cinq
millions d’hommes entassés au-dessous de nous, aucun n’était avec nous.
Nos appareils de télégraphie sans fil parlèrent; de ces deux milliards
d’êtres épars dans les continents, aucun ne buvait en ce moment notre
marc ou ne se faisait raconter notre histoire du traité de Versailles.
Le courrier du soir arriva. Mais ils ne recevaient plus guère de lettres
que de leurs égaux en science, en génie de la vie. Il n’y avait pas ce
soir de lettres signées de ces noms qu’on voit sur les boutiques, seules
cartes de visite de l’humanité. Il n’y avait qu’un message téléphoné de
Mme Curie et une longue lettre d’Anatole France... Les Roudinot nous
oubliaient, ces petits fonctionnaires auxquels nous nous étions tous
efforcés, on ne sait pourquoi, car ils n’étaient eux-mêmes que
médiocrité, de fournir les plus beaux spectacles, les plus beaux
souvenirs de guerre, les plaçant pour la bataille de la Marne à Paris
même, logeant chez eux Pershing, leur obtenant une estrade près de l’Arc
de Triomphe pour le défilé final. Les Bahut nous oubliaient, auxquels
notre famille au contraire réservait,--pourquoi encore? car ils se
querellaient sans arrêt,--les solennités pacifiques, les loges de
ballets russes, les billets pour les centenaires. On téléphona. Mais ce
n’était que Vincent d’Indy... Pourquoi pas Wagner! Les seuls êtres, les
seuls noms qui nous effleuraient maintenant étaient ceux des êtres
célèbres, les noms d’êtres relativement immortels, qui n’étaient pas
liés à nous par la vie seule, mais dont la présence, après leur mort
même, ne serait pas diminuée. Allions-nous être condamnés à un étage
supérieur de l’humanité, à Thomas Hardy, à Einstein, à Foch, à une sorte
de dialogue des morts entre vivants, à Vercingétorix, à Fénelon, à
Lavoisier? Tout nous était fidèle, tout était stable et invariable pour
nous dans l’impondérable domaine, mais ces signaux d’hommes illustres à
hommes illustres ressemblaient vraiment trop aux premiers feux
qu’échangeaient de colline à colline les hommes, quand l’humanité
n’existait pas. Les piles retirées de leurs fluides se parlaient l’une à
l’autre, mais elles n’étaient plus vivantes. Jusqu’aux avions qui
avaient tourné par dizaines autour de nous, avant le coucher du soleil,
en revenant atterrir à Chaville, et qui ne leur avaient donné qu’une
caresse théorique! Ils étaient là entre inventeurs, l’inventeur du sérum
contre le cancer, de la lampe électrique qui donne la fusion des gaz, le
théoricien des migrations humaines, mais il manquait entre eux
l’inventeur des ceintures hygiéniques, des boutons de faux-col à
bascule, en un mot les hommes.
Mais la nuit venait. Cette nuit qui fait sentir au commun des hommes
leur adhérence avec les éléments prétendus éternels, qui les rapproche
du dieu qu’ils ont choisi, qui leur apporte le détachement du monde,
redonnait justement à ma famille le contact qu’elle avait perdu avec les
habitants de la planète. Au-dessus de la ville, les réclames lumineuses
leur répétaient ces noms nécessaires à leur travail: Duval, Citroën. Les
appareils de radio, plus perfectionnés d’ailleurs en ce lieu même, nous
comblaient de nouvelles, nous présentaient par leurs noms les solistes
de la Tour Eiffel, nommés Peignecod et Millard, et raflaient d’un coup
tout ce que les ondes, de Nauen à Shanghaï, contenaient cette nuit de
music-hall, de finances et de politique. La communion avec les amis
ingrats et traîtres était rétablie par un morceau de la garde
républicaine, par une annonce de l’armée du salut. C’était l’heure
vulgaire des éléments déchaînés par la science. C’était la fête de
Neuilly des hommes électriques. Mes oncles et mon père, qui aimaient
d’ailleurs monter à Neuilly sur les manèges et entrer chez l’Aérogyne,
prenaient goût à cette foire. De cette terrasse où pendant la guerre
était le poste d’écoute des sous-marins allemands, dont les signaux nous
heurtaient durement de la mer du Nord, plus doucement de la
Méditerranée, comme si c’étaient les eaux et non l’air qui nous les
transmettaient, où s’inscrivaient aujourd’hui sur nous en même temps que
deux communiqués truqués et enfantins les véritables coups de la guerre,
nous arrivait la voix de Damia, des monologues, et le résultat des
courses. Le mardi, il y avait cinéma à Louveciennes, et nous y allions
en bande voir les _Trois Mousquetaires_ ou des films d’actualité. Mais
ces images, vieilles de quelques mois, paraissaient vieilles de siècles,
et augmentaient en moi l’impression d’une famille restée seule après un
déluge et ouvrant, pour se rappeler les époques foisonnantes, des
microphones laissés par la police noyée, ou les disques conservés dans
les caves des Arts et Métiers. De la ville au-dessous de nous, nous ne
voyions que le plein de feu, les lignes de feu qui étaient les rues, les
blocs de feu qui étaient les monuments, les cercles de feu qui étaient
les places. Les seuls animaux qui nous effleuraient étaient des
chauves-souris, étaient des animaux préhistoriques. Nos domestiques
avaient pris cette voix voilée et cette qualité divine qui revêt, dans
le naufrage, dans les épreuves, les serviteurs dévoués. Nous en étions
arrivés à consulter davantage les baromètres, les thermomètres, comme si
nous faisions quelque ascension et tentions de battre un record
d’altitude. Les lectures aussi s’élevaient. Insensiblement, tous les
livres récents et faciles, dont la lecture et la discussion ne
demandaient qu’un jour, avaient fait place aux grands livres. L’oncle
Charles relisait _Faust_, l’oncle Jules l’_Introduction à la Médecine
expérimentale_, mon père _Robinson Crusoé_. Quand je descendais à Paris,
j’emportais une liste de livres à prendre chez le libraire à la mode:
c’était la Bible ou Montesquieu. Un jour, je n’y tins plus, et je
ramenai à déjeuner Fontranges.
Jamais homme inconnu pénétrant chez un peuple hospitalier et curieux,
jamais troupe de renfort arrivant doubler une garnison assiégée, ne fut
reçue avec plus d’effusion que Fontranges par ma famille. Ce survivant
de l’humanité disparue portait tous les attributs dont on l’eût revêtu
dans les planches d’une histoire faite par les observateurs d’une autre
planète, sa cravate Lavallière, son jonc à pomme d’or, son monocle. Ce
noble laisser-aller qui signalait déjà l’armure même des Fontranges
pendant la guerre de Cent ans, distinguait encore son veston noir bordé
de ganses. Son mouchoir pendait démesurément de sa pochette, son monocle
à cordon de soie semblait le seul balancier de sa pensée, mais ses
ongles étaient faits, ses cheveux parfumés et secs. J’avais certainement
choisi l’humain dont le savon était le meilleur. Il avait de grands
gestes déférents, et faisait de grandes grâces aux êtres et aux
bibelots, comme les Martiens peuvent croire que font les hommes. Avant
le déjeuner, mes oncles l’emmenèrent à Marly. Il saluait les prêtres,
les religieuses, les monuments aux morts, et toute la bourgeoisie de
Marly, aux fenêtres, regardait avec considération cet otage du monde que
promenaient les Dubardeau. Il vit sur notre cheminée un portrait de
Renan. Il avait beaucoup entendu parler de Renan. Vie familiale
parfaite, n’est-ce pas? Attitude catholique peut-être un peu moins sûre?
Il s’inclina. Il montrait pour la science les mêmes égards que pour une
femme qu’on ne connaît que de vue. Il la saluait. Et ce portrait-là?
C’était Kipling? Il regrettait de n’avoir jamais eu l’occasion de lire
Kipling. Mes oncles s’empressaient. Ils avaient délaissé pour lui
Robinson, Montaigne et les Évangiles. Chacun cherchait dans sa
spécialité par quelle échelle de fortune il allait pouvoir hisser dans
la conversation cet être doux, ignorant et bon. Il y avait par bonheur
autour de nous de nombreux objets avec lesquels il ne s’était jamais
familiarisé, la bicyclette par exemple. Tous ces membres de l’institut
eurent beau jeu à lui expliquer cette invention moderne, prodigieuse, la
bicyclette. On démonta la roue arrière devant lui. Les billes
l’intéressèrent particulièrement, le changement de vitesse.
N’éviterait-on pas beaucoup de maladies, de maladies contagieuses, par
exemple, si nos articulations fonctionnaient avec ce système? Enhardi
peu à peu, devant ces hôtes qui connaissaient tout, il hasarda des
questions qu’il n’avait jamais eu l’occasion de poser depuis sa
jeunesse, et que lui avait aussi posées, avec un succès mitigé, son
fils. Comment fonctionnaient les phares? Qu’est-ce que les marées?
Est-il vrai que la lune les provoque? La houille verte a-t-elle autant
d’avenir que la houille blanche? En somme tout un questionnaire sur la
mer, qu’il connaissait d’ailleurs à peine, d’un jour passé à Dieppe,
qu’il connaissait juste de vue, ainsi que Kipling et Renan. Il repartit
vers l’hôtel du Louvre lesté de connaissances exactes sur la migration
des anguilles et leur reproduction dans la mer des Sargasses, sur la
petite usine qui utilise le flux et le reflux du Golfe de Gascogne, sur
la beauté du vert de nos feux fixes, si envié des Anglais. L’oncle Jules
lui promit de faire monter sur la tour les principaux modèles de
lanternes de phares, ce qui lui était facile, car il était l’ami du
conservateur du dépôt, et de les essayer un soir devant lui. Fontranges
dut quitter Paris quelques jours après sans revenir dîner, mais les
Parisiens purent voir, pendant les nuits de septembre, surgissant de
Marly, des feux de toutes couleurs, toutes forces, et toute durée;
c’étaient les feux qui annonçaient la pointe du Raz, les rochers des
Sanguinaires, le blocus de la Méditerranée, la peste dans Saïgon. En
fait, c’étaient mes oncles faisant des signes au dernier homme.