Ma brouille avec Bella ne satisfaisait point Jérôme et Pierre
d’Orgalesse.
Je rencontrais souvent, dans la salle à manger de l’Automobile-Club, ces
deux quadragénaires géants. Toujours assis à la même table près d’une
fenêtre, tous deux penchés en sens inverse sur la place de la Concorde,
ils suivaient de leurs regards croisés les voitures, les autobus, les
piétons, surveillaient la Tour Eiffel, la porte des Tuileries, et ils en
tiraient des indications précises sur ce qui se passait au fond des
cœurs dans Paris. Tous deux, et aussi Gontran leur aîné, semblaient
avoir toutes les passions. Ils faisaient courir, ils jouaient, ils
avaient des collections de porcelaines et de mauvaises habitudes. En
fait, ils n’avaient qu’un vice: la curiosité. Eux-mêmes étaient sans
mystère, car leur passion était si vive qu’ils avaient accepté de passer
aux yeux au monde d’abord pour des indiscrets, puis pour des espions,
puis pour des névrosés. Ils n’inquiétaient plus, on leur pardonnait
maintenant comme on pardonne aux perversions. Leurs amis timides les
disaient psychologues. C’était faux, car ils ne se contentaient pas
d’observer un être, une famille, une race, ils observaient, au
microscope, au microphone, tous les Parisiens. Ils étaient les espions
de Paris pour un dernier jugement laïque et mondain. Mais ils n’avaient,
à part leur vice, rien de déplaisant, de brutal, et même de faux. Très
grands, d’une beauté latine courante, mais dont la banalité ne suffisait
plus à les dissimuler, ils étaient doués tous trois de qualités qui
voisinent rarement avec l’indiscrétion, de tact, de générosité, et leur
nez fort, leurs paupières fendues jusqu’à entamer la base du nez, leurs
oreilles admirablement pourvues de tous les perfectionnements de la
coquille et du labyrinthe, abritaient des sens aigus, qu’ils exerçaient
constamment à la chasse ou aux sports. Pas un de leurs chevaux ou de
leurs chiens qu’ils n’eussent d’ailleurs acheté d’un particulier, le
jour où cet achat leur permettait de pénétrer pour la première fois dans
une maison et dans une existence, ou de vérifier quel mouvement la vue
de l’argent provoquait chez le vendeur. Leurs automobiles elles-mêmes
n’étaient acquises que d’occasion, ou, neuves, à des constructeurs
qu’une grande passion agitait. Par naissance, par souci d’éducation
classique, ils étaient seulement préoccupés des secrets de cet amalgame
soumis aux lois civiles mais dégagé des lois morales qu’on appelle le
monde. La vie secrète d’un Chevreuse les intriguait plus que celle d’un
Potin, celle d’un académicien plus que celle d’un jockey,--à moins que
Potin et jockey, par l’amplitude ou l’élévation de leur folie, ne
franchissent cette barrière qui sépare la tragédie de la comédie
larmoyante. Ils étaient les Racine de notre époque. Ils amassaient, sans
les divulguer, car ils bavardaient rarement si ce n’est pour amener les
confidences, des albums de mouvements généreux, surhumains, trop
terrestres, bas, qui sans eux se seraient dilués en ne laissant pas plus
de trace que les forces de la houille bleue. Le résidu le plus palpable
de la vie mondaine, de tant d’amours, de haines, d’infamies et
d’abandons, de disputes de préséance et de querelles de plagiats, de
même que toute la houille bleue ne sert en ce début de siècle qu’à
alimenter une petite usine et occuper une famille en Oranie, servait
seulement à unir dans leur affection les trois frères. Souvent celui qui
voyageait aux Indes ou au Japon pour y obtenir quelque révélation sur
Lord Curzon ou sur une ambassadrice à la mode recevait un télégramme
chiffré ainsi conçu: _Liaison Annibal confirmée. Enlèvement Rachilda
prochain._ Car ils aimaient plutôt prévoir un événement du cœur que le
comprendre une fois périmé. Ce qu’ils appelaient le secret n’était pas
en retard sur la marche de l’univers; ils n’avaient rien du détective,
ou du savant; ils n’ouvraient pas les tombes. Mais ils voulaient être en
avance de quelques heures ou de quelques matinées sur les catastrophes
sentimentales de notre époque, sur ses couronnements moraux. Exercés par
trente ans de recherches, ils savaient distinguer dans les intrigues en
apparence les plus banales celles qui conduisaient à la mort. La
chronique mondaine du _Gaulois_ et du _Figaro_ avec ses comptes rendus,
ses enterrements et ses mariages, leur fournissait la plus dramatique de
leurs lectures. Ils lisaient même l’_Humanité_ pour sa nécrologie.
Parfois, quand ils croyaient leur science du vieux continent à peu près
à jour et que les drames y étaient encore en bas âge, ils laissaient une
sentinelle unique et partaient à deux pour une nouvelle terre. Mais les
cœurs des Argentins et des rajahs n’étaient pour eux qu’un alphabet,
ceux des Américains du Nord un transparent, et ils revenaient avec joie
en Europe, en France surtout, où déjà la vague d’amour et de haine avait
pris ses volutes de l’année. L’été, ils partaient selon la mode pour
Deauville ou pour La Baule, étendaient leurs trois beaux corps nus sur
la plage, dans une fausse indifférence, qui intriguait et aiguillonnait
les liaisons sur leur déclin ou sur leur orient, et, dans leur dos cette
foule comprise et connue d’eux, devant eux ce gouffre, ils discutaient
métaphysique, toujours d’accord sur les hommes et discors sur les
éléments, se contredisant non sans humeur sur la sensation et sur la
matière, jusqu’à l’heure où le flux montant daignait les prendre. Ils
nageaient loin, épousant chacun un secret différent des vagues de fond,
des sables, se laissant prendre quelquefois à titre personnel par un
courant ou par une algue. Autant ils se trouvaient unis face aux
vivants, autant chacun dérivait vers une nage propre ou un désir
particulier de mort ou de survie. Du rivage, on voyait le faisceau
fraternel, secoué par la force primitive, flotter à trois exemplaires,
dissocié pour la première fois. Ils sortaient de la mer presque
brouillés, presque distraits, comme de la mort.
Depuis quelques mois Jérôme et Pierre étaient tristes. Leur aîné allait
mourir. Une chute de cheval lui avait causé au foie une lésion
maintenant sans remède. Humilié de mourir frappé au seul organe dont le
nom ne puisse être pris, du moins à notre époque, dans un sens
spirituel, non au cœur, non aux entrailles, mais au foie, il allait
rapidement vers ce que Jérôme appelait l’au-delà, Pierre le mot-croisé,
et lui le néant. Tous trois évitaient d’ailleurs de discuter sur ce
point. Les médecins donnaient encore six mois à Gontran. Il mourrait
tout au début de 1926. Il le savait. Pour distinguer mieux sur les
humains les empreintes des passions et des maux, il avait tenu à faire
autrefois sa médecine, son stage à la Salpêtrière. Il n’y a pas
d’empreinte plus simple à déchiffrer que celle de la mort. Il savait
d’ailleurs aussi lire dans la main. Il lisait dans les siennes: il
allait mourir. Il y aurait, gravées sur sa tombe, deux dates côte à
côte, 1876-1926, séparées par un tiret. Ce tiret était sa vie.--Tiens,
dirait-on, Gontran avait cinquante ans juste! C’était faux, car il
mourrait en janvier et il était né en décembre. La vie lui prenait
injustement presque toute une année, elle travaillait avec lui, comme
avec tous les autres, en gros... Il ne sortait plus de son appartement.
Il s’irritait d’être nommé Gontran, nom si peu fait pour un mort. Il n’y
avait plus chez lui ce déballage de caisses de tableaux, d’objets
modernes qu’il ouvrait avec la même angoisse qu’une lettre. Plus de
lettres de la civilisation, du siècle. Parfois il désirait mourir.
Mourir au besoin avant la fin de l’année, pour embêter le sort. Puis
l’idée de ces chiffres qui se répondraient harmonieusement sur le
marbre, de ce demi-siècle plein, le caressait, et il immolait sur sa
tombe, à cette belle rime de ses chiffres, les trois saisons perdues.
Sa curiosité n’avait pas diminué. Des amis douteux avaient même dit à
ses frères:--Pauvre Gontran, qu’il doit bien prendre cela, comme cela va
être intéressant pour lui! Non. Cela, ceci plutôt, ne l’intéressait
pas... Il s’acharnait plus encore sur les pistes de l’année. En vain ses
frères essayaient-ils parfois de lui donner l’idée d’une Europe où les
adultères étaient fidèles, les jeunes époux sans ressentiment, les
douairières sans folie. Gontran au contraire sentait que cette année
1926 allait être fertile en cheminements des vertus, en affleurements du
vice. Il devinait que de belles proies qu’il avait suivies depuis des
années allaient justement dans cette année fatale se déchaîner, livrer
leur raison ou leur secret. Des joueurs, l’honnêteté même,--qu’il
guettait depuis longtemps,--allaient tricher. Il souffrait de ne pas
savoir quelle conclusion aurait l’affaire Dubardeau-Rebendart; de ne pas
savoir comment tournerait ma brouille avec Bella. Il s’irritait de la
lenteur de Rebendart, de ma lenteur. Voilà que, du fait de cette lenteur
inutile, la vie des moindres hommes autour de lui devenait un problème
dont il ne connaîtrait pas plus la solution que celle de la lutte des
anglo-saxons et des latins, ou de la ruine des falaises de Dieppe. Que
les gens vivaient au ralenti cet été! Ce qui lui restait de force
s’usait à l’immortalité de son concierge ou du facteur. Que le rythme de
la vie lui semblait faux, à cette distance de la mort! De vraies
passions devraient se loger entières dans des après-midi, tous les
mouvements épars à travers une année dans une semaine, au plus. Quelle
hypocrisie, au fond, que cette lenteur! En huit jours, un Dubardeau
sincère aurait reconquis Bella, l’aurait quittée... Mais, pour presser
ces tortues, il aurait été nécessaire que toutes fussent condamnées à
une mort prochaine, et que Gontran d’Orgalesse fût bien portant.
Ses frères partageaient son impatience. Pour la première fois ils
usaient du crédit et de la force mondaine que leur donnaient tant de
secrets pour hâter la marche de telle liaison ou de telle rupture.
Jusqu’à ce jour, ils ne s’étaient pas crus plus qualifiés pour
intervenir dans une aventure qu’un jardinier pour hâter la maturité de
ses légumes ou de ses fruits. Par amour de Gontran, ils renoncèrent à ce
détachement. Pour Gontran mourant, ils firent des primeurs. Eux, qui
attendaient avec la sérénité et l’apathie de Dieu que Chatillon-Luçay
prît sa femme en flagrant délit, que lord Bastle présentât enfin à la
cour sa femme américaine, que la vérité sur Barbette fût connue, pour
Gontran ils avancèrent par une lettre anonyme, par leur action sur le
prince de Galles, et par une forte prime, ces trois révélations. Quand
ils entendaient dans un salon un mot d’esprit, une comparaison, ils la
téléphonaient aussitôt à la maison pour être sûrs qu’elle arrivât avant
la mort. «Frère chéri, télégraphiaient-ils, nuit admirable. Yvonne a
comparé firmament haussé d’un cran à machine à écrire haussée pour
majuscules...» Tant les métaphores neuves paraissaient de vraies
nouvelles à Gontran! Le jour où ils m’invitèrent, je sus donc qu’ils
intervenaient dans mon amour.
Je m’étais amusé à leur rendez-vous place de l’Opéra, sur le refuge
central, pour brouiller toute piste. C’était mettre deux bassets au
rond-point où se croisent tous les gibiers de la forêt. Une odeur plus
commune que celle de leurs chasses habituelles les désorientait, un
mouvement plus rapide que ceux de la vie mondaine les affolait. Autour
des numéros d’autobus, les mains leur semblaient se tendre pour des
numéros de flirt, de passion. Ils virent débuter, s’ébaucher des
connaissances qui devaient fournir dans les huit jours aux faits-divers
des suicides ou des entôlages, ils virent un premier baiser, ils virent
une rupture. Pour contenter Gontran mourant, il eût fallu que le monde
aimât, oubliât à ce rythme vulgaire. Ils me suivirent avec un regret,
d’ailleurs bientôt dissipé, car ils aperçurent dans une confiserie des
Boulevards une amie, et Jérôme entra sous un prétexte pour voir la
qualité des bonbons qu’elle offrait. Le ciel était tout bleu, Paris tout
vernissé. Je marchais à leur droite, pour ne pas sembler un voleur entre
deux gendarmes, et mon côté droit tout seul baignait dans du soleil et
dans du libre choix. Le côté du cœur était sous leur contrôle. Je
sentais qu’ils me menaient vers une brouille définitive ou une
réconciliation, et je les suivis au Jockey.
C’était l’inauguration du nouvel hôtel du Jockey, une date. La perte de
l’ancien Jockey avait paru aux Orgalesse une disparition aussi terrible
que celle de la bibliothèque de Louvain. Les cercles, les restaurants
célèbres étaient pour eux des lieux chargés d’histoire, étaient les
coulisses du vrai théâtre, les points les plus sensibles de Paris, mais
aussi les plus tranquilles et ceux où, dans un noble et pacifique
automatisme, dans une chaleur surveillée au thermomètre par les maîtres
d’hôtel comme la plus favorable à la race humaine, les passions, les
haines, les indifférences s’entretenaient et se transmettaient.
C’étaient leurs cathédrales. Que le Jockey eût quitté la rue Auber, que
l’aristocratie française en veine d’amour ou de jeux n’eût plus, pour
venir au Jockey, à passer devant le coiffeur du rez-de-chaussée à
boutique régence, à traverser par le Grand Hôtel quand il commençait à
pleuvoir, à se heurter à des Américains du Sud dans toute la rue, et
uniquement aux Soubise et aux Gramont à partir de l’escalier, tout cela
leur semblait inconcevable et troublait leur sens même de l’orientation.
Que les propriétaires de courses d’obstacles n’eussent plus à prendre
une ou deux fois par jour l’ascenseur pomponné, que disparût sur tant de
chefs de famille illustres ou milliardaires l’odeur de ce savon de
lavabo immuable depuis cinquante ans, ils en étaient amoindris, comme si
les bases de leur art ou les bases des passions dans Paris en étaient
ruinées. Aussi se hâtaient-ils vers le nouvel hôtel, anxieux de voir
quelle rose des vents, quel carrefour des cœurs le nouveau Jockey allait
signifier désormais.
Passés de la peluche au plâtre frais, les vieux larbins s’accordaient
des éternuements, déploraient, quand leurs yeux s’égaraient sur les
fenêtres, cette disparition des chambres du Grand Hôtel où
s’apercevaient tant de scènes distrayantes, s’énervaient de ces
apparitions de moineaux, de merles, maudissaient les cris d’enfants qui
leur parvenaient du jardin au lieu de la rumeur bien adulte de la rue
Auber, et se précipitaient vers les pardessus râpés de l’aristocratie
française comme vers la fidélité. C’était tout ce qu’ils avaient pu
sauver des faux cuirs de Cordoue, du velours, de la panne, et des
cordons terminés par des glands à franges. Rien n’était au point pour
eux. Les glaces, au lieu d’apporter l’obscurité, scintillaient. Au lieu
d’apercevoir dans les glaces un reflet de famille, on s’apercevait dans
tous ses détails, et répercuté personnellement de miroir en miroir. Si
un membre commandait des toasts, il n’y avait plus à téléphoner à la
concierge qui les grillait dans l’arrière-boutique du coiffeur. Si un
membre s’arrachait un bouton de culotte ou se déchirait, il n’y avait
plus pour le recoudre la gouvernante du vieux médecin du quatrième.
Évanouies, ces secondes entières passées entre deux portes-soufflets
avec des plats odorants. On ne savait même plus les spécialités du
Jockey, qui étaient avant le déménagement les épinards et la compote de
pruneaux. Au lieu d’arriver dans leurs habitudes les plus invétérées,
tous ces messieurs avaient l’air d’arriver à l’hôtel.
Jérôme et Pierre d’Orgalesse buvaient des yeux ce que ce spectacle avait
de vierge. Sur ces murs vides encore en secrets, en pathétique, en
souvenirs, ils posaient déjà, premier apprêt, le futur souvenir de ce
déjeuner inaugural avec l’ami de Bella Rebendart, et de leur frère
malade. Cette suppression des divans ronds au centre des salons, qui
permettaient jadis à cinq ducs de se parler sans se voir, seule
survivance des tables rondes des forêts, cette disparition des
andouillers dans l’escalier, qui mettait un terme aux débauches d’esprit
que se livrait à leur vue la haute agriculture française, leur
paraissaient des changements d’habitudes morales. Ce quart d’heure de
retard pour le déjeuner inaugurait un nouvel horaire des sentiments.
Seuls le Punch et les London Illustrated reliaient l’ancien club et le
nouveau dans l’esprit du personnel et des maîtres. On se les arrachait
comme une preuve d’identité. L’Angleterre a vraiment du bon. Mais la
vieille odeur de pipe et de dent cariée chère aux ambassadeurs retour
d’Orient, ou au banquier qui venait de quitter le boudoir de sa
danseuse, était remplacée par un parfum réclame. C’était la première
odeur de cet être multiple, Jérôme et Pierre l’aspirèrent avec délices.
Ils m’accablaient de mots aimables. Ils me présentaient à tous. Je
sentais qu’ils m’avaient apporté là, m’emmurant dans les présentations,
comme on emmure un chat ou une pièce d’or dans la première pièce d’un
édifice. Soudain ils se turent, regardèrent un groupe qui entrait, se
firent signe, c’était le premier croisement de gibier, c’était Bella et
Rebendart.
La seule table vide était près de la nôtre. Bella eut une hésitation
dans sa marche; je sentais qu’elle se demandait si elle aurait le
courage de se placer face à moi, pour m’éviter la vue de son beau-père.
Mais Rebendart déjà s’installait, et je la voyais de dos. Elle était
ployée, elle m’offrait le fermoir de son collier, le laçage de sa robe,
le nœud de ses cheveux, les boutons de sa tunique, car elle aimait être
boutonnée par derrière, jamais par devant ou par côté. Elle sentait mes
regards sur elle, elle sentait que tous ses sentiments, toute sa
résistance avaient leur fermoir derrière elle, j’avais sous les yeux
tout ce qui pouvait la rendre nue et défaillante. Rien de plus lourd que
le chagrin sur des épaules de femme; cet affaissement de champion qui
lève cent vingt kilos, l’idée de ma présence le provoquait sur Bella.
Ah! comme le record en poids de la mélancolie était battu! Ah! que les
épinards renommés furent les bienvenus! Elle se laissa aller dès qu’ils
furent servis, elle se courba sur eux comme sur une prairie. Par devant
elle bavardait, elle riait, mais ses épaules et ses reins succombaient.
Parfois d’une main qui semblait venir d’une amie, elle tâtait le fermoir
du collier, le premier bouton de la blouse, le peigne. Puis la main,
sentant mon regard, disparaissait. On eût dit une main de voleuse, mais
elle partait toujours vide. Que la peine est belle sur un être beau!
Bella était plus forte, plus épanouie que lorsqu’elle m’avait quitté.
Notre rupture lui avait valu ce que cause aux autres femmes un enfant.
Le souci avait arrondi ses épaules, donné à son dos ce beau volume,
gonflé un peu ses bras, chassé les muscles de son cou, la renfermant
toute dans une gaîne. Jamais plus je n’étreindrais ce corps léger et
remuant, il était cousu dans une peau plus charnue et veloutée. Je ne
pourrais plus que le sentir se débattre au sein de cette autre femme,
qui le retenait par une couture sans marque, que la main surgissant à
nouveau semblait chercher. Elle était à peu près immobile. Elle savait
que si elle s’inclinait d’un côté ou de l’autre, elle me dévoilait la
tête de Rebendart. Je comprenais le martyre de tous ces héros de la
Bible ou de l’antiquité qui n’ont pu se retourner vers l’humain, leur
seul souci, qu’ils abandonnaient ou qu’ils ramenaient de la mort.
Penchée comme une proue, comme ma proue, Bella tout ce repas fendit le
fleuve de mes maux, cependant que Rebendart, nouvelle sirène, tentait de
l’attirer dans la jurisprudence et l’histoire par de fines attaques
contre Tacite. Les frères d’Orgalesse jouissaient de ce supplice. Le
Jockey n’était plus un dolmen sans victime. L’un d’eux se leva, sous un
prétexte, pour téléphoner à Gontran qu’ils nous avaient pris, Bella et
moi, dans le filet tout neuf tissé par les maîtres d’hôtel qui passaient
de notre table à la sienne, dans une promiscuité pour elle douloureuse,
la moutarde, le sel, ou même le pain. Rebendart mangeait mon reste de
pruneaux. On prit à Bella les fruits pour nous les apporter. Il me vint
de Bella ce que les amoureux s’offraient jadis, des gâteaux, des pommes.
Dès que l’une des tables réclamait un objet, l’autre table le lui
fournissait. Elle accepta du café. Jamais, je crois, elle n’en avait
pris. J’en demandai aussi à voix très haute. Je la vis tressaillir. Elle
savait qu’il m’était interdit, nuisible. Je venais de porter la main sur
un de ses plus sensibles fermoirs. Nous sortions des aliments pour
entrer dans le domaine des filtres. Ce café à la fin du repas, qui pour
elle était un des derniers bonds vers la liberté, vers l’indifférence,
pour moi un léger, si léger sacrifice de ma vie, nous éleva une minute
au-dessus de ce réfectoire, avec des sens aigus. On nous servit en même
temps. Je m’arrangeai pour porter ma tasse en même temps qu’elle à mes
lèvres, à chaque bruit de sa cuiller la mienne répondait. Quand elle
reposa sa tasse vide, elle entendit la mienne se poser à la même exacte
seconde sur la table. Ce café appliqua exactement pendant un instant nos
deux existences l’une contre l’autre, nous força à un même geste. Elle
ne pouvait pas ne pas penser à l’amour. J’en demandai tout haut une
seconde tasse. Je le réclamai plus chaud et plus noir. Elle courba la
tête, s’affaissa plus encore, si bien que j’aperçus au-dessus de sa
toque le front de Rebendart. Contrainte par surprise à me retrouver dans
le jeu du café, elle refusa de me suivre jusqu’à ce second palier de
notre entente secrète. Le premier maître d’hôtel et le majordome étaient
accourus eux-mêmes, honteux de mes reproches, pour voir si cette fois
mon café serait assez fort. Des tables voisines s’intéressaient à ma
cafetière. Le prince de Clermont prenait le majordome à partie et
l’invitait à profiter du déménagement pour servir enfin autre chose que
du gland grillé. Devant ces préparatifs, je plaisantais, j’affectais de
rire, comme celui auquel on prépare le trapèze volant ou le chlorure
d’éthyl, puis, je bus, sous l’œil anxieux de dix vieillards qui auraient
constitué sous Louis XV le conseil de régence, la mixture qui allait
accélérer la lutte de mon sang contre mon cœur trop faible. Elle avait
goût de bouchon. C’était le premier café de ma vie qui eût goût de
bouchon. Je l’avalai d’un trait et, bonheur, en portant à nouveau mes
regards sur la table de Bella, je vis que Rebendart, puissance du
filtre, avait disparu.
Rebendart était parti de mauvaise humeur pour la Chambre, où il avait
appris qu’on l’interpellait sur le monopole des allumettes. Ce n’est pas
qu’il détestât être interpellé, mais l’interpellateur était un jeune
radical-socialiste qui n’avait pu trouver de fauteuil dans les travées
de gauche et qui l’attaquait de la droite. Bien que ses opinions se
fussent quelque peu modifiées au cours de sa carrière, Rebendart
détestait avoir à proférer vers la droite des opinions de gauche, et
réciproquement. Depuis quinze jours ce Pujolet l’obligeait, par ses
questions constantes sur les chemins de fer de l’État, sur un préfet
royaliste, sur les agissements des congrégations, à se tourner vers ses
collègues de l’institut ou du Jockey pour proclamer sa libre-pensée et
son amour de la république. Il voyait toutes ces faces où le reproche
muet éclatait d’autant plus qu’elles n’étaient assombries par aucune
barbe noire et aucun cheveu, se détourner avec gêne de ses regards.
Tandis que Pujolet, plus excité encore de tremper dans ce bain de
réaction, se démenait et poussait Rebendart aux derniers aveux de
républicain, toute la droite se désintéressait du spectacle,
désapprouvant cette parade forcée et se taisait. Pujolet insistait,
désirant savoir de Rebendart s’il était résolu à faire observer
l’interdiction des processions. Il fallait s’y engager face à Barrès, à
Denys Cochin. C’était vraiment de mauvais goût. Il semblait à Rebendart
que l’acoustique de la Chambre, c’est-à-dire celle de son cœur même,
avait changé. Il ne reconnaissait plus le clavier de cette machine à
parler, si semblable dans sa forme à une machine à écrire. Ah! de quel
demi-tour soulagé il se rejetait vers l’extrême-gauche, si par chance un
communiste intervenait dans le débat, puis avec le même élan vers la
droite, si un incident de séance ramenait à l’éloge de notre armée, et
éprouvait ainsi, mais successivement, toutes les joies de sa double
franchise. Moi, je bénissais Pujolet, grâce auquel ce soir Bella était
maintenant seule au milieu du Jockey, à quatre pas que rien ne pouvait
combler, mais cependant incertaine dans sa fuite immobile, car ses
bagues, ses boîtes d’or, ses agrafes, toutes ses miettes habituelles
étaient encore éparses autour de sa soucoupe.
Il faisait un grand soleil. Il était deux heures tout juste, car nous
étions au jour le plus long de l’année. Le vent s’était calmé. Le beau
temps gagnait dans le club jusqu’à l’eau des carafes et de la piscine.
Le mois se terminait. C’était la fin d’un chapitre dans l’histoire du
vent, de la pluie ou des nuages, mais chacun croyait qu’il s’agissait
d’un repos dans son existence et freinait ses pensées. Seuls mes deux
hôtes n’oubliaient pas leur frère mourant et entendaient ne pas revenir
à lui sans nouvelles. S’ils n’avaient pas été là, Bella serait sans
doute partie de son côté, moi du mien, mais les deux frères d’Orgalesse,
devant ce joint entre nos destinées, se précipitèrent pour la soudure.
Ils allèrent saluer Bella, lui rappelèrent qu’elle avait promis de les
accompagner aux Jeux Olympiques et, avant qu’elle eût pu savoir si je
venais, nous étions dans le taxi.
La voiture était petite et nous étions empilés. Assis sur le strapontin
vis-à-vis de Bella, car les Orgalesse avaient tenu à nous mettre
aussitôt face à face, le moindre mouvement des quatre grandes jambes
fraternelles me repoussait sur mon amie, et, quand ils le jugeaient bon,
nos voisins accentuaient par une pression physique la pression morale
déjà si forte qui régnait dans l’auto. Bella, ne sachant si j’étais leur
complice, gardait pur le haut de son corps, sa conscience, sa vie, et ne
m’abandonnait que des jambes insensibles. Son menton était haussé d’un
centimètre, ses prunelles élevées dans son œil, ses narines tendues,
elle était au point le plus haut de dignité qu’ait jamais atteint une
camarade de taxi. Dans l’étau de mes genoux prise plus subitement qu’au
piège à loup, ne pouvant changer de conversation, elle avait changé de
silence, et entre les quelques paroles que les Orgalesse lui
arrachaient, je sentais un mutisme de martyre. Eux contenaient à peine
leur joie de posséder dans cette chambre étroite une passion si dense et
si peu frelatée. Jamais ils n’avaient encore réussi à accoler aussi
étroitement et aussi près d’eux des amants brouillés et les deux
descendants de familles ennemies. C’était pour eux Rodrigue et Chimène,
Roméo et Juliette, liés par les jambes, et promenés dans ce territoire
magnétique bordé par la Grande Ceinture où tout le pathétique que l’air
trop lourd de Paris comprime sur vous-même pétille et flamboie dès que
l’oxygène de Nanterre ou de Saint-Denis l’a touché. C’était à dessein et
par raffinement que les Orgalesse nous menaient aux Jeux Olympiques. Ils
savaient que tous les remèdes, tous les dénouements aux crises
sentimentales nées dans Paris, de même qu’il faut chercher parfois les
foyers en dehors de l’ellipse, c’était à Chantilly, à Orsay qu’on
risquait de mieux les trouver. Nous faisions en ce moment sous leur
commandement une de ces sorties désespérées vers Champigny si chères aux
cœurs parisiens assiégés, et ils bondirent de volupté quand nous fîmes
lever le corbeau le plus rapproché de Paris.
Bella se taisait. Je sentais son corps pris dans le mien comme s’il
venait d’en naître, et aussi distinct et ennemi que l’est déjà du corps
de sa mère le corps du nouveau-né. Son sang suivait une tout autre
carrière que mon sang. Elle se taisait d’ailleurs dans ses joies comme
dans son indifférence. La parole était pour Bella un téléphone auquel
elle ne recourait que forcée. Ses monologues étaient des hochements de
tête, ses dialogues de la langueur. Des cris, des soupirs, des
onomatopées, le langage mondain de Bella était le même que le langage de
ses étreintes. Ce n’était pas que la vie physique eût quelque privilège
en Bella. Au contraire. La parole était pour elle trop brutale. Ce bruit
de la pensée, obtenu à force de trucs dont chacun en éliminait ou la
vérité ou la chaleur ou le vertige, elle le négligeait. Elle ne se
plaçait jamais vis-à-vis de nous comme le font les autres, de façon à
nous entendre, de façon à voir notre bouche. Elle avait des positions
d’objet, des attitudes d’être sans oreilles, toute une vie inhumaine qui
l’unissait à vous par d’autres liens que les sens reconnus ou légitimes.
Il fallait la rejoindre dans la contemplation, la conscience, dans une
tiédeur d’âme inestimablement éloignée de la température et du siècle
courants. Je me demandais en effet pourquoi elle eût parlé, pourquoi
elle eût rapproché, en parlant, de la réalité, cette bouche, ces dents
aussi lointaines dans mon imagination que des yeux, des regards. J’avais
parfois l’impression que seuls ses sens n’étaient pas sensibles. Pour la
première fois je trouvais une âme féminine d’un maniement original.
J’avais, à nouveau, sur les qualités des femmes, sur la forme de l’âme
des femmes cette même incertitude que j’avais au lycée sur leur forme
corporelle. Bella me redonnait l’ignorance, la jeunesse. Je l’aimais
avec des aptitudes de jeune homme, avec du dévouement pour son corps, de
la sensualité pour sa pensée. J’ignorais tout des raisons qu’elle avait
eues de me quitter, mais j’acceptai de débattre silencieusement avec
elle, dans cette dernière rencontre, premier match du spectacle
olympique, le drame qui nous séparait. Elle, je la sentais pleine de
haine, dans les yeux, un regard homicide. C’est ce moment que le
chauffeur choisit pour écraser un basset. Quelle peine, au moment où
l’on tuerait volontiers des hommes, de voir soudain couler le sang d’un
chien!
C’était un chien peu fait pour intéresser les Orgalesse, un chien de
campagne, sans race, sans collier, sans pièce d’identité qui puisse le
rattacher de près ou de loin à une intrigue mondaine, un chien
d’instituteur certainement non adultère, d’agent-voyer non joueur. Bella
était descendue, malgré nos compagnons qui n’admettaient pas le
pathétique animal. Cette délégation de souffrance humaine donnée aux
singes, aux chiens, les impressionnait sans bénéfice. La souffrance, dès
qu’elle n’était plus le bien personnel d’un humain, ne les intéressait
pas plus que l’électricité, la vapeur et le mouvement des volcans. Ce
passage chez l’animal du néant de la pensée au néant de la vie, par la
mort, par cette opération qu’ils considéraient comme divine, les
froissait. De plus ils détestaient les chiens à cause des puces, et ils
essayaient d’effrayer Bella.
--Laissez-le, chère amie, il a tout l’air d’être enragé. D’ailleurs il
n’a rien.
Bella caressait le chien. Il était sur le flanc. Le sort lui avait
appris à faire le mort et à donner la patte à la façon des dresseurs, en
lui écrasant les côtes et le tibia. Nos mouchoirs servirent à son
premier pansement. La patte aux initiales des Rebendart, le corps aux
initiales de Dubardeau, il sembla se calmer. Mais il fallait un
vétérinaire. C’était la première fois que les Orgalesse avaient à
s’occuper d’un vétérinaire. Leur mauvaise humeur s’accrut. Des tondeurs,
des hongreurs, ils n’avaient rien à apprendre. Mais il est difficile de
réparer un basset avec une masseuse et un pédicure chinois. Une idée
leur vint:
--Dites-nous, Philippe. Le nouveau pavillon de votre oncle est à cinq
minutes. Charles Dubardeau doit y être. C’est bien lui qui a greffé à un
lévrier noir une patte de setter blanc?
L’oncle Charles y était.
--En route, le chien meurt!
Délirants d’introduire Bella chez les Dubardeau, ils découvrirent même
dans une poche un vieux morceau de sucre que le chien lécha, puis refusa
tristement, la gueule amère, se demandant pourquoi les hommes s’amusent
à offrir aux chiens blessés des morceaux de sel.
* * * * *
Bella était toute pâle. Rebendart, pendant le déjeuner, lui avait confié
que les Dubardeau organisaient cet après-midi quelque complot dans leur
nouveau domaine de Marly. Il savait de source sûre que le maréchal
Bauer, Emmanuel Moïse, et le directeur du plus grand journal du soir
devaient s’y retrouver vers quatre heures. Complot étrange, auquel
osaient participer l’ambassadeur d’Espagne, Antoine, le directeur de
l’Odéon, et Blavène, revenu de la veille, rappelé de Jersey par
l’amnistie après cinq ans d’exil que lui avait valu sa condamnation en
Haute-Cour. Bella tenta de s’échapper, de confier le chien aux
Orgalesse. Ils se méfiaient, descendirent les premiers, prirent les
devants. Elle dut les suivre, fermant à demi les yeux, tirée comme une
aveugle par ce basset meurtri dans la maison des adversaires.
Il lui sembla, dès que le pavillon fut en vue, que mes oncles avaient
adopté un costume bien particulier de conspirateurs. Ils portaient
ces sarraux de toile qu’on achète pour dix francs rue de
l’École-de-Médecine, ces combinaisons pour les rendez-vous avec
l’anatomie ou le calcul logarithmique, mais salis de plâtras et de suie.
Le maréchal Bauer et Antoine, en salopette, qui venaient d’enfoncer les
vasistas du grenier avec les plus grands efforts qu’ait jamais faits
Antoine, habitué aux maisons de toile, aux fenêtres de carton, se
détachaient sur la mansarde en guetteurs. C’est que le complot en effet
avait une réalité, plus de réalité certes que ne le croyait Rebendart.
L’entrepreneur qui devait réparer le pavillon inhabitable avait fait
faux-bond, à cause de grèves, et décidée à s’installer dès le premier
jour de l’été, ma famille, sous cette nécessité des premiers âges,
s’était décomposée naturellement, comme celle de Noé au sortir de
l’arche, en équipes de plâtriers, de menuisiers et de badigeonneurs. La
première nuit avait été pluvieuse, les plafonds étaient crevés. Il
n’était pas un de mes oncles qui n’eût reçu des gouttes dans sa couche,
et recouru pour s’en protéger, selon ses préférences historiques, à la
tente, la hutte, la voûte, ou au parapluie cloué à même le bois de lit.
Ils avaient décidé au réveil un appel aux amis, aux amis les plus forts,
à ceux des amis qui peuvent marcher sur le rebord des toits, plier des
barres de fer, porter des soliveaux, et, si la police de Rebendart avait
été perspicace, elle aurait dû mal augurer d’une conspiration qui ne
réunissait que des géants comme Bauer ou des haltérophiles réputés comme
l’ambassadeur d’Espagne. Il ne manquait à l’appel que l’oncle Jules,
qui, dans une furie inverse, s’acharnait depuis six semaines à
décomposer l’ion. Il pensait réussir aujourd’hui. Chaque fois que la
grille grinçait, les conspirateurs croyaient que c’était lui, que
c’était fait, et qu’ils construisaient de cette heure sur un monde à
atomes soudain dédoublés. Le vent soufflait. Une tempête était à
craindre pour la nuit, et dans cette dernière heure du printemps,
embauchant par pneu ou téléphone la politique, l’art dramatique, la
stratégie, les Dubardeau consolidaient avec leur aide charpentes et
volets. Antoine prenait parfois du champ, s’écartait de la maison, la
jugeait comme on juge les décors, avertissait dès qu’il voyait un peu du
jour filtrer à travers les planches ou les murs, et tous alors
s’empressaient, comme des castors, comme pour un barrage. C’était un
jour électrique et sauvage, qui semblait envoyé à mes oncles par
exception, par les pylônes de fer de Sainte-Assise, un dernier jour de
printemps primitif reconstitué, avec des couleurs nettes dont les
premiers hommes devaient mal distinguer leurs sentiments, un bleu
rebelle, un chrome sincère, un rouge fourbe. Dans leur tenue de
laboratoire, armés de scie, de vilebrequins, ils avaient vraiment l’air
de se livrer à quelque gigantesque expérience. C’en était une. C’était
celle qui donne aux hommes, quand elle réussit, une maison.
C’est ainsi que Bella surprit ces modèles d’ambition, d’égoïsme et de
négation, conspirant à l’extérieur contre le vent, la pluie, cependant
qu’à l’intérieur le complot contre les cloisons du salon se dévoilait.
Seul Blavène avait gardé ses vêtements, son costume acheté tout fait à
Jersey, l’après-midi où l’agence Reuter lui avait appris son amnistie,
et où, dans son vertige, il n’arrivait pas à entrer dans le bon magasin,
prenant le photographe pour le tailleur, la boulangerie pour la
chemiserie, se heurtant à toutes ces vitres, de la tête aussi, comme un
oiseau qui aperçoit sa liberté. Mes oncles l’avaient invité, malgré sa
maigreur, sa faiblesse, désirant l’unir dès le premier jour, dans cette
collaboration toute manuelle, sans l’obliger à passer par des
intermédiaires, à nos gloires et à nos héros. Par respect aussi pour ce
costume neuf, mes oncles lui épargnaient les lourdes tâches. Ils
l’avaient d’abord chargé d’effacer du parc et du pavillon les traces
laissées par les précédents locataires. La mission lui avait paru
pénible, car le pavillon servait d’orphelinat à la Ville de Paris.
Blavène n’effaçait qu’avec regret ces empreintes puériles; il s’en
voulait de trouver dans les fourrés, au lieu de nids, des cachettes
d’enfants où restaient l’escabeau et le plumier, leur seule famille
sensible. Il ne pouvait s’empêcher de lire les manuels qui traînaient
desquels un philanthrope anonyme avait extirpé toutes allusions aux
pères, aux mères, au père de Bayard, à la mère de saint Louis, et où
toutes les actions illustres semblaient avoir pour auteur des enfants
trouvés ou naturels. Il était préparé, rentrant en France après quatre
ans d’exil, à trouver une patrie de faible natalité, voire un pays
d’adultes, mais non certes un pays d’orphelins. Aussi, en dépit de ses
hôtes, qui le traitaient en convalescent, ou, par délicatesse afin de
marquer leur confiance, qui le dirigeaient sur les besognes
aristocratiques du chantier, le nettoyage des trumeaux ou la peinture
des rechampis, il n’était pas à l’aise. Sortir d’exil, presque de
prison, et passer du bleu de roi ou du carmin sur les angles d’un salon
Louis XV, cela lui déplaisait. Ce n’était pas des traces ainsi colorées
qu’il avait à laisser aujourd’hui sur la France. Il ne sentait plus ces
belles couleurs en soi. On ne s’amuse pas non plus à farder soi-même la
femme qui nous a trompé la veille. Il laissa errer ses regards sur ce
paysage au terme duquel son regard ne se heurtait plus enfin à l’océan
mais aux nuages, sur l’Ile-de-France, île dans le ciel. Il essaya
ensuite de nettoyer les cuivres au Miror, les glaces à l’Ozor, mais ce
travail qui aboutissait seulement à donner de lui un reflet plus net, à
rappeler peu à peu d’exil son reflet, il ne put le supporter davantage,
et laissant ses pots de ripolin, de mélusande, comme des pots de fard
quand on songe au bain, il quitta son veston et s’attaqua aux fardeaux.
Il ne fit plus que porter des poutres, il souleva la margelle du puits.
De même que ce matin, chez lui, il n’avait employé que le gros langage,
et n’avait pas eu d’esprit ni de pointes, et avait repris la langue
familiale par ses expressions quotidiennes, il profitait de l’occasion
fournie par mes oncles pour saisir la terre française par ce qu’elle
avait de plus pesant et de plus matériel. C’est le mot pain, le mot vin,
le mot bonne nuit, qu’il avait prononcés avec le plus de joie en
revenant en France. Il se sentait purifié à toucher les moellons même,
le bois même, le cœur des carrières et des forêts. Si bien que mes
oncles, le comprenant, n’hésitaient plus à lui faire monter le mortier
sur ses épaules. Nous l’entendîmes rire sur l’échelle. Il retrouva enfin
le rire dans ces travaux forcés de bonheur, ce bagne d’amitié, goujat de
son pays...
Tant était grande l’occupation des invités et des hôtes qu’aucun ne vous
avait vu venir. Des clous dans les lèvres, les mains noircies, mon père
m’accueillit en me touchant de l’épaule. Ce coup qu’ont les charpentiers
pour rentrer les pointes à l’intérieur de la bouche, il n’avait pu
encore l’attraper. Il essaya de m’embrasser, il effleura ma joue, baiser
martien, avec ces tiges de fer. Le chien s’était calmé. Bella
contemplait avec surprise mes oncles au travail. L’imagination,
l’inspiration éclairaient sur ces échelles et ces toits leur visage de
la même lueur que dans leur laboratoire. Il n’y avait en plus que la
sueur, qui marque les opérations purement humaines. Ils avaient
découvert au cours de la journée de nouvelles façons d’enfoncer les vis,
de comprendre les espagnolettes, de vider les réservoirs. Tout un flot
d’invention géniale avait passé aujourd’hui sur les petits métiers et
les habitudes d’artisans. Quatre paires d’yeux créateurs avaient regardé
les marteaux, les pincettes, la colle à pâte. Maintenant, au milieu de
l’orage qui éclatait, l’oncle Charles, malgré un éclair et malgré
l’ambassadeur d’Espagne qui n’aimait pas les imprudences, et disait
avoir vu un haltérophile foudroyé en levant ses haltères, hissait comme
premier pavillon, pavillon peut-être de la famille, le premier
paratonnerre de Franklin.
Nous étions d’ailleurs à peine dans le salon, autour du chien, que mes
oncles opéraient et soignaient, à défaut d’autre matériel, avec des
équerres, des cordages, un sécateur, avec les instruments qui servent à
opérer et à soigner les maisons, que la foudre, dédaignant le
paratonnerre de l’Américain, dédaignant les Dubardeau, dédaignant la
science, tomba sur un petit if de la cour et l’abattit. Ce fut du
travail pour Blavène qui le rentra sur son dos dans le bûcher. La pluie
tombait. L’arbre était lourd. Mais il aurait, aujourd’hui, de joie,
porté de vrais morts.
* * * * *
--Bella toute songeuse, télégraphièrent les Orgalesse à Gontran pendant
notre dîner de retour à Versailles... Elle et Philippe reprennent du
café.