Cydalise se réveilla à demi en me sentant glisser hors du lit.
--Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.
--Trois heures viennent de sonner.
--C'est drôle. Il me semble que je ne fais que de m'endormir,
balbutia-t-elle.
--Le jour poindra bientôt; il me faut décamper.
--Alors, un baiser d'adieu et file.... Moi, je repars pour le pays des
songes.
Après un baiser échangé elle se retourna dans la ruelle.
En quittant la chambre, dont j'avais bien refermé la porte, je fis deux
pas sur le carré et je m'arrêtai.
Le vent du commencement de la nuit avait cessé, après avoir balayé le
ciel de ses nuages.
La lune brillait et sa douce lueur, en éclairant le carré, me montrait
la porte de mademoiselle Grandvivier, la fille aux millions, celle
que, déshonorée, son père serait obligé de donner à celui qui l'aurait
perdue!
Après cette porte franchie, je n'avais plus qu'à traverser le boudoir
pour pénétrer dans la chambre de la victime qu'un narcotique allait me
livrer sans défense, car je tenais pour bonne cette réponse de Cydalise:
«En doublant la dose, on pourrait lui faire faire une promenade à âne,
sans parvenir à la réveiller.»--Et cette dose, je l'avais triplée!!!
Quand je la mis sur le bouton de la porte, ma main tremblait et mon
poignet me refusa son office.
Je fus pris d'un sentiment de pitié!
Mais pour éteindre cette pitié, mademoiselle de Grandvivier avait un
grand tort qui plaidait contre elle... celui de posséder des millions.
Je tournai le bouton, je traversai le boudoir, et je me glissai dans la
chambre à coucher.
A la lueur de la veilleuse, je vis la jeune fille endormie dont le drap
moulait les formes exquises.
Rien n'était plus suave que son charmant visage encadré par sa chevelure
blonde qui s'éparpillait en désordre sur l'oreiller!
Tant de grâces, d'innocence, de jeunesse, ne pouvaient me toucher, car
la femme que j'allais posséder n'était pour rien dans l'élan qui me
poussa vers le lit.
--Les millions! les millions! me répétais-je à chaque pas qui me
rapprochait de ma proie.
* * * * *
Et, pour pouvoir plus tard, fournir une preuve de mon passage dans cette
chambre à coucher, je me penchai vers ma victime, toujours anéantie par
le narcotique, et je lui détachai une de ses boucles d'oreille.
Je n'avais plus qu'à m'enfuir.
Alors je me tournai vers la porte.
A mon premier pas de retraite, j'étouffai un cri de rage soudaine.
Mon crime avait eu un témoin.
Sur le seuil de la chambre, blême, frémissante, l'oeil sombre, la face
convulsée, se dressait Cydalise, me barrant le passage.
A ce moment, je voyais rouge. Fallût-il la tuer, j'étais décidé à tout.
Je marchai droit à elle.
--Place! grondai-je en la fixant dans les yeux.
Elle ne bougea pas.
--Place! place! redis-je d'une voix que la fureur brisait dans ma gorge.
Il y eut d'abord en Cydalise une résolution de résister que je lus dans
son regard, puis une pensée soudaine changea sa volonté. Alors elle me
dégagea la porte et, après m'avoir toisé à mon passage sur le carré d'un
sourire de mépris, elle attendit que j'eusse descendu quelques marches
de l'escalier pour me jeter, à mi-voix, ces mots frémissants de haine:
--Je me vengerai!!!
--Quoi que tu dises ou que tu fasses, on t'accusera toujours d'avoir été
ma complice, répondis-je.
La nuit qui n'était pas encore dissipée, protégea ma retraite et, après
le mur franchi, je regagnai ma mansarde sans encombre.
Toujours sirotant à légers coups de langue son cassis, dont les petits
verres s'étaient succédé, la Belle-Flamande avait écouté le récit de son
fils avec des hochements de tête approbateurs.
--En somme, Cydalise ne s'est pas vengée? dit-elle.
Le Tombeur-des-Crânes eut un sourire de fatuité grossière:
--Il a été d'elle ce qu'il avait été d'Héloïse pour son Gustave. Après
être resté huit jours sans la voir, elle m'est arrivée un beau matin,
humble, repentante, me suppliant de renouer.
--Mais, reprit la maman, comment s'était-il fait qu'elle t'avait
surpris?
--Je l'avais quittée en lui disant qu'il était trois heures du matin.
Or, je venais à peine de sortir de sa chambre, qu'une horloge du
voisinage avait tinté deux heures aux oreilles de Cydalise qui ne
s'était pas encore rendormie. Croyant à une erreur de ma part, elle
avait sauté à bas du lit, avait ouvert la fenêtre avec l'espoir de
me rappeler par un signe quand j'allais traverser le jardin. En ne me
voyant pas paraître, après une longue attente, elle s'était prise de
la peur qu'il me fût arrivé quelque accident et, pour se mettre à ma
recherche, elle avait quitté sa chambre.--Alors sur le carré, elle avait
vu la porte de mademoiselle Grandvivier que j'avais laissée entr'ouverte
pour ménager ma retraite.--Cette porte, elle était certaine de l'avoir
soigneusement fermée lorsqu'elle était revenue de porter la potion à la
jeune fille. Aussitôt un soupçon l'avait saisie et elle était entrée.
Sans doute que la Belle-Flamande se jugeait suffisamment renseignée sur
les visées de son fils et ses moyens de les amener à réussite, car elle
résuma la séance en demandant:
--C'est donc pour amener à bien un de ces deux mariages que tu as besoin
d'être dans la peau d'un baron?
--Cela me posera, surtout devant le Ducanif, si le sort me fait incliner
de ce côté. Mais, la mère, je n'ai pas uniquement besoin que du titre de
baron.
--De quoi donc encore?
--J'ai besoin aussi d'argent... de vos économies, par exemple.
Là-dessus, la Belle-Flamande avait fait la moue et répliqué d'une voix
dolente:
--On n'amasse pas gros à garder les malades... à moins, quand on est
seule avec le client mort ou agonisant, de faire une petite fouille
dans les meubles, comme cela m'est arrivé une fois... Si donc je puis te
donner trois mille francs, ce sera tout le bout du monde.
--Piètre entrée de jeu! fit le Tombeur-des-Crânes qui avait compté sur
une plus grosse bouchée.
La maman se hâta de le rassurer.
--Oui, reprit-elle, mais laisse Bédaric me confectionner les paperasses
qui me serviront à colloquer ma prétendue fille au Camuflet et, une fois
la bellemère de ce richard, je lui pomperai des écus à ton intention.
Bédaric leur avait tenu parole.
Le faussaire était un habile homme qui, au temps où il était greffier,
s'était mis de côté une poire pour la soif en confectionnant une
montagne d'actes, volés dans son greffe. A l'aide d'un procédé chimique,
il lavait l'écriture de ces actes, en ne laissant subsister que les
légalisation, enregistrement, timbre, visa, signatures des autorités,
etc. Puis, sur la place blanchie, il vous troussait, au choix, un titre
ou un acte qui se trouvait muni de tous les sacrements voulus.
Donc, Bédaric ayant tenu parole, un mois plus tard le Tombeur-des-Crânes
était baron et l'heureux Camuflet, auquel le veuvage pesait lourdement,
épousait en troisièmes noces la fille de noble dame Buffard des
Palombes, veuve d'un général belge.